Aliscans

La chanson d’Aliscans fait partie du cycle de Guillaume d’Orange. Elle est datée de la fin du XII°siècle. c’est celle qui a connu, dans ce cycle, le plus de succès.

Aliscans est une bataille dont les tragiques événements sont essentiels pour Guillaume et pour toute la famille de Narbonne. La chanson est conforme à la tradition dans sa peinture de deux mondes qui s’affrontent avec une violence inouïe. La foi stimule l’ardeur des combattants, semble leur dissimuler l’horreur des chocs guerriers (membres tranchés, entrailles et autres…). Les opposants se transforment en horribles démons. Les sarrasins déferlent contre les remparts humains, constitués par les fidèles de Guillaume, de moins en moins nombreux, certes. Le comte se sent, dans la première bataille d’Aliscans, peu à peu écrasé dans sa solitude. La vengeance est une des raisons d’être et d’agir de Guillaume. Si la vengeance ignore délibérément la générosité chrétienne, l’esprit de Dieu ne quitte guère le cœur des protagonistes. Paradoxal, pourrait-on dire, mais tel est souvent le cas dans les chansons de geste faisant référence aux batailles.

L’atmosphère épique repose également sur les convictions chevaleresques. Concernant les coups d’épée extraordinaires, la beauté du geste sera plus appréciée que les conséquences horribles. Joyeuse, l’épée de Guillaume, est une amie pour ce dernier. Les destriers ne sont pas en reste et font preuve d’un intérêt passionné. Ainsi, Folatille (cheval d’Aérofle) et Baucent (cheval du Comte Fièrebrace) sont toujours de fidèles compagnons.

 

En voici quelques extraits :

I.

« En ce jour de grande douleur, lors de l’horrible bataille d’Aliscans, le Comte Guillaume souffrit de terribles tourments. Bertrand le paladin s’y est admirablement battu, de même que Gaudin le brun, le robuste Guichard, Guielin, le vaillant Guinemant, Girart de Blaye, Gautier de Toulouse, Hunaut de Saintes, Huon de Melant. Mais c’est Vivien qui s’est distingué plus que tous. Les mailles de sa cuirasse étaient déchirées en trente endroits, son bouclier brisé ; son heaume brillant pendait à son cou ; il avait reçu sept blessures aux flancs et un émir n’aurait pas survécu à la moins grave d’entre elles. Il avait tué un grand nombre de Turcs et de Persans. Mais cela ne lui sert absolument à rien, puisque d’autres débarquent en grand nombre des bateaux, embarcations, navires d’attaque et vaisseaux rapides. Jamais personne encore n’avait vu une armée aussi nombreuse. Aliscans disparaît sous les boucliers et les armes de toutes sortes. Le fracas fait par ces perfides traîtres était énorme, la mêlée sauvage, le combat terrible ; le sang coulait à flots sur le sol. »

XVI.

 » Le comte Guillaume débordait de courage et Dieu notre Seigneur lui venait en aide. Des vingt mille hommes qu’il avait sous ses ordres, tous capables de grandes prouesses, il n’en restait que quatorze auprès de lui, blessés ; leur vie était bien écourtée. Mais ils ont un tel esprit de corps qu’ils ont décimé une armée de Turcs ; ils se croyaient alors en sûreté quand, sur leur droite, surgissent des ennemis frais, qui sont en train de débarquer, plus de dix mille en un seul corps de troupe, sous les ordres et le commandement du roi Baufumé. Nombreuses sont les bannières et les enseignes qui flottent, nombreux les heaumes brillants qui luisent et resplendissent. Toute la terre reflète l’éclat de l’or lumineux. Les sonneries de trompes sont éclatantes, trompettes et cors retentissent si fort qu’on entend le fracas à une lieue et demie.

– « Mon Dieu, Notre Dame Sainte Marie, je vois bien que ma vie sera brève. Dame Guibouc, chère épouse, belle amie, notre amour aujourd’hui touche à sa fin ; notre joie disparaîtra pour toujours. Mais, avant de mourir, je vais lancer une attaque telle que jamais jongleur ne pourra chanter que j’ai trahi ou fait preuve de perfidie. Jamais l’on n’entendra une chanson sur mon compte évoquer des actions indignes, s’il plaît à Dieu ».

Sur ce, il reprend en main son grand bouclier, et le tire contre lui par les courroies ; il tenait une lance arrachée à un païen où l’enseigne flottait encore.

– « Courage », dit-il à ses hommes, « voyez notre route couverte de païens ; nous ne passerons pas sans lances brisées, boucliers percés, hauberts déchirés. Si nous avions repoussé ces gens, puis repris possession de cette province frontière, ils n’auraient jamais aucun pouvoir sur nous. Je nous recommande tous au fils de Sainte Marie. Et je vais frapper, que cela plaise ou non ! »

Il retourne alors son enseigne et chacun de ses quatorze compagnons crie Montjoie. Ce fut un grand fracas d’épées et la terre était toute rouge du sang des cadavres. Cependant, la région reste couverte de païens. Ils sont trop nombreux ! Que Dieu les maudisse ! Le comte Guillaume plante sa lance dans le corps de l’un d’eux qui était seigneur d’Urgillie ; son bouclier et son haubert ne lui ont été d’aucune utilité et son âme quitte son corps ; il meurt si doucement qu’on n’entend ni cri, ni gémissement. Alors Guillaume tire son épée à la garde d’or, c’était Joyeuse en qui il avait toute confiance. Il en pourfend un Turc jusqu’à l’oreille ; puis il tue Harpin de Val Turquie, Claraduc, Thiébaut d’Orcanie. Le comte, aiguillonné par la rage qui le tient, frappe comme il faut et, de son épée d’acier, donne une honteuse correction aux païens. Nul ne peut le voir sans dire : « Quelle honte la manière dont ce véritable diable nous maltraite ! Si on l’attend, on est assuré de ne pas échapper à la mort que donnent ses coups d’épée. » Ils fuient, abandonnant le terrain. Le chemin est libre pour le comte ; le plus hardi de ses ennemis n’aurait pas voulu y demeurer. Les païens mirent plus d’une grande portée d’arc entre Guillaume et eux. Mais tous ses hommes, cruellement mutilés, étaient morts, taillées en pièces. Guillaume n’a plus d’aide ni de secours qu’en Dieu le fils de Sainte Marie.

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