Courtois d’Arras, l’enfant prodigue

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Cette pièce de théâtre, ou plutôt ce jeu, écrit dans le premier quart du XIIIe siècle, est en Picard. Il s’agit d’une adaptation de la parabole de l’enfant prodigue : se perdre pour se sauver.

Ainsi, Courtois, le fils cadet, part à l’aventure avec, dans sa bourse, sa part d’héritage. Bien entendu, son désir de liberté va très vite être freiné par le vol de son argent. Contraint de travailler pour survivre, il se rend vite compte qu’il était peut-être mieux chez lui et décide d’y retourner. Il est accueilli à bras ouverts par son père. Et on se demande bien pourquoi, si ce n’est par amour paternel. Car Courtois pourrait filer des boutons à tout le monde ! Personnellement, il m’a irritée dès sa première prise de parole. Car ce jeune homme est une feignasse de première. Le frère aîné s’en plaint d’ailleurs puisque toutes les corvées sont pour lui. Mais le père semble de loin privilégier son cadet et lui passe tout.

On a pensé pendant longtemps que ce texte pouvait être attribué à Jean Bodel, initiateur du théâtre profane de langue française, mais l’hypothèse est, à ce jour, controversée puisque nous n’avons rien qui puisse le prouver.

Courtois d’Arras est à placer à part dans la catégorie théâtrale. En effet, Jean Dufournet explique dans la préface que dans le premier manuscrit, le texte était appelé Lai. On peut alors se demander s’il ne s’agissait pas d’un monologue récité par un seul et même jongleur. D’autres tiennent plutôt pour un petit drame joué par un nombre restreint de personnes pouvant interpréter plusieurs rôles. Michel Rousse, médiéviste émérite ayant travaillé sur le théâtre profane, a une autre hypothèse qui, selon J. Dufournet, est convaincante : le texte, destiné à la représentation, aurait été remanié en fabliau pour être récité par un jongleur.

Je ne puis que vous conseiller de lire ce livre, ne serait-ce que pour cette adaptation de la parabole. Et si le style vous fait peur, n’ayez aucune crainte. Cette traduction met en lumière le texte par sa clarté et sa simplicité.

Extrait :

 

Le père

Lâchez, lâchez donc vos bêtes :

bœufs, vaches, brebis et porcs

devraient être aux champs depuis longtemps.

Maintenant l’herbe est tendre et couverte de rosée ;

le rossignol et l’alouette

ont commencé de chanter depuis un bon moment.

Debout mon fils ! Il y a longtemps que tu dors :

à cette heure, tes agneaux devraient

avoir déjà brouté dans l’herbe courte.

 

Le fils aîné

Père, vous allez me tuer à la tâche :

tard couché et tôt levé,

voilà la vie que j’ai toujours menée.

Chaque jour, je vous sers de mon mieux,

vous me traitez comme votre esclave,

il faut que je m’occupe de vos affaires :

je porte tout le fardeau,

tandis que mon frère s’en tire à bon compte ;

il est bien vu de vous sans rien faire.

C’est mon cadet, il est plus petit que moi,

mais jamais vous n’avez pu le décider à faire

avec moi rien qui vous plaise,

même pas à aller garder vos bêtes aux champs.

Par la foi que je dois à vous qui êtes mon père,

ce serait raison et justice qu’il le fasse.

Il a bien du bon temps et de la chance

à boire et à jouer aux dés

tout ce que nous gagnons tous les deux.

 

Le père

Mon fils, que veux-tu que je fasse ?

Si je le frappe et le chasse,

il sera en grand danger,

car il n’a jamais appris de métier

qui lui soit un jour utile

en quelque pays qu’il aille ;

je ne sais quel parti prendre.

J’attends toujours qu’il se repente,

plutôt que de le battre et de le frapper,

et je n’ose pas l’éloigner de moi.

 

Courtois

A cette heure, seuls les diables connaissent une telle servitude !

Maudit qui le supportera plus longtemps !

Je veux quitter votre maison,

mais pas avant d’avoir partagé avec vous

et obtenu ce qui doit me revenir.

Je sais bien que la meilleure part de votre fortune

consiste en animaux et bêtes à cormes,

mais je n’ai que faire de bêtes à poils :

personne ne les estimerait autant que de l’argent liquide.

Donnez-moi en petite monnaie

une somme inférieure à la part qui me revient.

 

Le père

Courtois, mon fils, tiens-toi donc tranquille,

mange du pain et des pois,

et renonce à ton projet insensé.

 

Courtois

Père, c’est là maigre pitance :

au monde il n’existe pas de lieu où je n’en aie autant.

Du pain et des pois, c’est le minimum que me doit Dieu.

Les facéties de Pogge

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Gian Francesco Poggio Bracciolini (1380-1459) était un érudit, philosophe, humaniste et homme politique. Cependant, derrière l’homme austère se cache un écrivain bon vivant. Ses Facéties, ou Liber facietarum, en sont la preuve. Petits textes souvent grivois, plus courts que des nouvelles, ils sont pratiquement un genre à part entière dans la mesure où ils introduisent dans de la prose narrative le dépouillement et la concision des conversations quotidiennes. Car il s’agit bien de cela ici. Des personnages, réunis autour d’un secrétaire du ministère de l’Église, discutent de cas rencontrés tous les jours, entretenant ainsi rumeurs et ragots.

Ils n’épargnent personne et rient de tout, y compris d’eux-mêmes. Ces petits textes sont le symbole d’une certaine liberté d’expression car ils touchent souvent aux principes ou aux dogmes inculqués par l’église. A la fin de quelques facéties, on pourra trouver une sorte de considération sur le cas énoncé.

Bien entendu, Poggio eut affaire à des censeurs comme on peut l’imaginer ! Sa verve dérangeait. D’ailleurs, bien qu’ayant écrit bon nombre de textes, on ne retient que ceux-là.

Ils sont truculents et méritent vraiment qu’on y accorde un peu de temps.

*********

Extraits :

D’un chaste qui n’était que paillard.

 

Un de mes concitoyens, qui voulait passer pour chaste et dévot, fut un jour surpris par un de ses amis en pleine coucherie. Celui-ci lui reprocha violemment de céder au péché tout en prêchant la chasteté. « Oh ! oh ! fit l’autre, ce n’est pas par luxure que je fais cela, comme tu pourrais le croire, mais pour dompter, pour mortifier cette misérable chair, et pour me décharger les reins par la même occasion. » Voilà bien les pires hypocrites, qui ne se privent de rien et veulent toujours couvrir leurs désirs et leurs crimes de quelque honnête prétexte.

 

***

D’une femme folle.

 

Une femme de mon village, qui paraissait frénétique, était conduite par son mari et des parents à une sorcière, sur les ressources de laquelle ils comptaient pour la guérir. Comme au passage de l’Arno on avait mis la femme sur le dos de l’homme le plus robuste, voilà qu’elle se mit soudain à remuer les fesses comme dans l’accouplement, en criant d’une voix forte à plusieurs reprises : « Je veux qu’on me f***e ! » Ces paroles exprimaient la cause de sa maladie. Celui qui la portait éclata d’un tel rire, qu’il tomba avec elle dans l’eau. Tous alors, riant à l’idée du remède, affirment qu’il n’est pas besoin d’incantations pour lui rendre la santé, mais de copulation. Et s’étant tournés vers le mari : “Ta femme ne trouvera pas de meilleur médecin que toi”. Ils s’en revinrent donc, et quand le mari eut couché avec son épouse, celle-ci recouvra son bon sens. Il n’y a pas de meilleur remède à la folie des femmes.

Les Évangiles des quenouilles

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La version la plus ancienne de ce texte remonterait au XIIIe siècle (milieu ou fin). Il s’agit de propos tenus à la veillée par six matrones durant une semaine. Tout y passe : maladies, remèdes, recettes, dictons, bref, toutes les préoccupations de la vie quotidienne. Ces propos révèlent une époque où magie, sorcellerie et superstitions avaient cours.

Ce que l’on pourrait presque considérer comme l’ancêtre de nos fameuses brèves de comptoir, à la truculence inégalée, n’est ni plus ni moins qu’un répertoire de croyances populaires de Flandre et de Picardie qui reflètent et traduisent les soucis et les espoirs des femmes de ces régions.

Ces petits textes sont également révélateurs d’une coutume orale faisant que l’on se rassemblait à la veillée, à la Cour ou dans les chaumières. Ici, les six dames entendent se démarquer. Puisque l’on n’écoute habituellement que les hommes, elles seront les « doctoresses » de leurs propres évangiles. et c’est avec malice qu’elles apportent les dictons, maximes ou autres aphorismes tout en les glosant. Quelqu’un leur servira de secrétaire.

Si l’auteur est inconnu, les hypothèses vont bon train. On penche pour un travail collectif. Il semblerait que ce petit bijou soit dû à Fou quart de Cambray , Anthoine du Val et Jean d’Arras.

Si vous êtes curieux, n’hésitez pas à vous procurer ce petit livre savoureux qui nous en apprend beaucoup, mine de rien, sur les traditions médiévales.

Extraits : (traduction de Jacques Lacarrière)

Première journée

 

LE ONZIÈME CHAPITRE.

Je dis pour aussi vrai et certain qu’Évangile que, lorsqu’un homme couche avec sa femme ou son amie en ayant les pieds sales et puants, et s’il advient qu’il engendre un fils, ce fils aura puante et mauvaise haleine ; et si c’est une fille, elle l’aura puante par-derrière.

GLOSE. Maroie Ployarde dit sur ce chapitre qu’il en advint ainsi de sa cousine, car, partout où elle allait, son derrière rendait une odeur si puante que les assistants se bouchaient le nez, mais sans savoir celui ou celle qui en était cause.

LE DOUZIÈME CHAPITRE.

Pour aussi vrai qu’Évangile, je vous dis que, lorsqu’un jeune homme puceau épouse une jeune fille pucelle, le premier enfant qu’ils ont naît habituellement fou.

GLOSE. Berthe l’Étroite dit à ce propos qu’il en fut ainsi naguère de l’une de ses filles, qu’elle avait mariée au porcher de sa maison, car celui-ci lui demanda pour leur première nuit de leur enseigner comment faire, et il advint que leur premier fils naquit fou et pauvre innocent.

Sixième journée

 

LE DIX-SEPTIÈME CHAPITRE (a)

Aussi quand vous faites votre lessive et que votre chaudron est sur le feu, plein de linge, que le feu est dessous, et que par la force du feu la lessive bout, vous ne devez pas dire : « Ha commère la lessive bout », mais vous devez dire qu’elle rit, autrement tous les draps s’en iront en fumée.

GLOSE. Une jeune fille, le visage enluminé et rubicond, répondit alors : « Cela est vrai, on le sait bien, car une fois que je faisais la lessive de mon fil*, et que mon mari était là, je lui défendis de dire « la lessive bout car si vous le dites, notre fil deviendra paille. » Toutefois mon mari ne put s’empêcher de le dire quand il vit qu’elle riait et ainsi mon fil devint paille. » Et moi, comme secrétaire, je n’osai répondre qu’elle l’avait bue**.

* Le fil servant à attacher le linge.

** Qu’elle avait monnayé sa lessive pour aller boire.

La Veuve Aphrodissia – Marguerite Yourcenar

La Veuve Aphrodissia (Nouvelles orientales)

 

La Veuve Aphrodissia est la septième nouvelle de ce recueil en contenant une dizaine. Marguerite Yourcenar s’est inspirée de fables, de contes ou de faits divers orientaux pour les retranscrire avec son propre style.

Le texte s’ouvre sur la mort de Kostis le rouge, un hors-la-loi ayant tué le pope d’un village de Grèce. Si les habitants se réjouissent de cette mort, la femme du Pope, elle, en est affectée – douloureusement affectée. Car Aphrodissia aimait en secret Kostis. Elle est obligée cependant de paraître respectable en mémoire de son époux. Et c’est bien là tout son dilemme. Car, finalement, elle est doublement veuve : administrativement (le Pope) et amoureusement (Kostis).  La révolte de cette femme est accentuée par ce deuil qui n’en finit pas. En Grèce, comme dans l’Antiquité, les pleureuses doivent venir se lamenter devant le corps du défunt. Mais ici, il lui faut attendre trois jours et trois nuits, que l’on ramène le mort, avant d’entamer ce long travail sur soi. Et ce qui est fabuleux avec l’écriture de Yourcenar, c’est que l’on ne comprend pas de suite. Ce n’est que lorsque la veuve veut offrir à manger à ses « vengeurs » que l’on commence à apercevoir son ressenti : « (…) comme elle n’avait pu assaisonner de poison les tranches de pain et de fromage qu’elle leur avait présentées, il lui avait fallu se contenter d’y cracher à la dérobée, en souhaitant que la lune d’automne se lève sur leurs tombes. »

Certes, le sujet de l’amour adultère n’est pas nouveau. Mais l’auteur le transcende ici par la magie de son écriture. On entend presque le coeur de cette femme qui hurle. Le Pope ne lui avait donné qu’une image sociétale. Elle n’était rien aux yeux de ceux qu’elle appelle « les paysans », avec tout le mépris qu’elle insuffle dans ces termes. Avec Kostis, elle était Femme. Et lorsqu’elle aperçoit sur le bras de cet être aimé que son prénom y est gravé, elle ne se maîtrise plus.

Yourcenar reconstitue ici une tragédie avec ce climat propre aux dérèglements passionnels. Aphrodissia est digne de Phèdre et d’Antigone. Elle laisse s’exprimer l’amour et l’exaspération. Cela ira jusqu’à la folie. Un texte magnifique à lire absolument !



Extrait :

La veuve Aphrodissia s’essuya les yeux et s’assit sur l’unique escabeau de la cuisine, appuyant sur le rebord de la table ses deux mains, et sur ses mains son menton qui tremblait comme celui d’une vieille femme. C’était un mercredi, et elle n’avait pas mangé depuis dimanche. Il y avait trois jours aussi qu’elle n’avait pas dormi. Ses sanglots réprimés secouaient sa poitrine sous les plis épais de sa robe d’étamine noire. Elle s’assoupissait malgré elle, bercée par sa propre plainte; d’un sursaut, elle se redressa : ce n’était pas encore pour elle le moment de la sieste et de l’oubli. Pendant trois jours et trois nuits, les femmes du village avaient attendu sur la place, piaillant à chaque coup de feu répercuté dans la montagne par l’orage de l’écho; et les cris d’Aphrodissia avaient jailli plus haut que ceux de ses compagnes, comme il convenait à la femme d’un personnage aussi respecté que ce vieux pope couché depuis six ans dans sa tombe.
Elle s’était trouvée mal quand les paysans étaient rentrés à l’aube du troisième jour avec leur charge sanglante sur une mule éreintée, et ses voisines avaient dû la ramener dans la maisonnette où elle habitait à l’écart depuis son veuvage, mais, sitôt revenue à elle, elle avait insisté pour offrir à boire à ses vengeurs.
Les jambes et les mains encore tremblantes, elle s’était approchée tour à tour de chacun de ces hommes qui répandaient dans la chambre une odeur presque intolérable de cuir et de fatigue, et comme elle n’avait pu assaisonner de poison les tranches de pain et de fromage qu’elle leur avait présentées, il lui avait fallu se contenter d’y cracher à la dérobée, en souhaitant que la lune d’automne se lève sur leurs tombes.
C’est à ce moment-là qu’elle aurait dû leur confesser toute sa vie, confon­dre leur sottise ou justifier leurs pires soupçons, leur corner aux oreilles cette vérité qu’il avait été à la fois si facile et si dur de leur dissimuler pendant dix ans son amour pour Kostis, leur première rencontre dans un chemin creux, sous un mûrier où elle s’était abritée d’une averse de grêle, et leur passion née avec la soudaineté de l’éclair par cette nuit orageuse; son retour au village, l’âme tout agitée d’un remords où il entrait plus d’effroi que de repentir; la semaine into­lérable où elle avait essayé de se priver de cet homme devenu pour elle plus néces­saire que le pain et l’eau; et sa seconde visite à Kostis, sous prétexte d’approvisionner de farine la mère du pope qui ménageait toute seule une ferme dans la montagne (…).

La poésie médiévale

La poésie lyrique est une poésie qui se veut populaire à la base. En effet, elle était faite de ce que l’on appelle des Chansons de toile, c’est-à-dire des chansons que l’on chantait en tissant. Ces chansons avaient généralement pour thèmes les plaintes d’une dame en mal d’amour, mal mariée, ou célébrant l’arrivée du printemps.

Par la suite, cette poésie est devenue savante, avec l’apparition du lyrisme courtois et l’expression de la fine amor. Les troubadours du Languedoc, qui créent cette poésie au XI°s, sont relayés par les trouvères du nord de la France dès le XII°s. Apparaît ainsi une nouvelle conception de l’amour que les poètes réussissent à intégrer au système des valeurs chevaleresques, féodales. La chanson d’amour devient alors un genre noble par excellence. La dame est placée dans la situation du «seigneur». L’amant, de rang inférieur, est soumis à toutes ses volontés. Cette dévotion à la dame prendra rapidement une dimension mystique et deviendra, à la fin du XII°s, une dévotion à la Vierge Marie, seule Dame digne d’amour. L’amant est le poète.

La forme canonique est en général composée de quatre strophes (ou «coblas») et d’une «tornada», moitié moins longue qu’une «cobla», ce qui correspond, en langue d’oïl, à «l’envoi», où le message s’adresse explicitement au destinataire.

Cependant, la Chanson n’est pas la seule forme pratiquée et l’amour n’est pas le seul sujet. Parallèlement au courant courtois et à l’exaltation de la fine amor, on rencontre une veine satirique, moraliste et politique, très violente, qui s’exprime dans les «sirventès», de structure quasiment identique à celle des chansons, dans les «planhs», c’est-à-dire les déplorations sur la mort de quelqu’un, ou dans les «joc-partis», pièces à deux voix dans lesquelles deux poètes défendent chacun, en général de façon ironique, deux points de vue opposés.

Très vite, l’ensemble de la poésie évolue vers un formalisme conscient et raffiné où le sentiment personnel va moins compter que la virtuosité du fond et de la forme du message.

De ce fait, du XII° au XV°, les sensibilités changent ainsi que le statut du poète. La poésie est souvent une œuvre de commande, elle fait partie du décor de la Cour. De ce fait, il conviendra d’en tenir compte pour des compositions semblant pourtant traiter de sujets appartenant à la vie du poète. Le changement vers le lyrisme personnel se fera, en fait, au XV°s, avec Charles d’Orléans, qui exprimera des événements intimes à travers la forme poétique traditionnelle de la ballade et du rondeau.

On relèvera également l’apparition d’une poésie didactique. Les poètes veulent faire partager leur savoir, une croyance. On donne alors à toute chose, à tout accident particulier, personnel, la portée d’une loi universelle. C’est ce que fera, par exemple, Villon qui, se nourrissant d’expériences vécues (la prison, la condamnation), montre également son dessein de mettre en accusation une société injuste.

Enfin, les grands rhétoriqueurs sont attachés aux formes traditionnelles de la poésie, comme ils sont liés aux cours seigneuriales qui les font vivre. En même temps, ils doutent des valeurs de cette société. Ils considèrent le monde avec effroi et ironie. Avec un style proche du baroque, ils exploitent toutes les ressources du langage, poussent au paroxysme les techniques d’ornementation du discours. Ils expriment un univers arrivé à son terme, où les mots ont plusieurs sens, où l’ambiguïté et la parodie sont partout.