Mémoires de messire Michel de Castelnau

Homme de guerre et diplomate français, Michel de Castelnau (1517-1592), seigneur de La Mauvissière, appartenait à une famille nombreuse (9 enfants).  Ses parents s’emploient à lui faire suivre des études de lettres et de sciences, dans lesquelles il se montre brillant. Il est vif d’esprit et excellent orateur. On lui apprend, en parallèle, l’équitation et le maniement des armes.

Ses voyages en Italie et à Chypre lui permettront d’augmenter sa culture en étudiant les civilisations. A 30 ans, il est remarqué pour sa bravoure et son intelligence par le Comte de Brissac, alors au service d’Henri II. Il le recommande à François de Lorraine, grand prieur de l’Ordre de Malte, qui le prend sous sa protection. Ce sera le début de sa carrière militaire. Il deviendra par la suite ambassadeur et diplomate. Il sera, de 1547 à 1592, au service de six rois de France, de François Ier à Henri IV.

Homme de l’ombre, il a pourtant été important dans bon nombre de décisions à prendre. Il est dommage que les Princes et les Rois ne lui aient pas rendu  suffisamment honneur.

Ses Mémoires, destinées à son fils Jacques, sont intéressantes dans la mesure où elles nous permettent de comprendre « de l’intérieur », si j’ose dire, ce qu’il se passait dans ce XVIe siècle troublé par les guerres, et notamment les guerres de religion.

 

Extrait : 

 (Je laisse l’orthographe de l’époque)

 

CHAPITRE VII.

Les causes generales des guerres civiles. Cause particuliere de celle de France. Alliance des protestans avec les estrangers, et leurs desseins. Ils font entr’eux le proces à la maison de Guyse.

Cela advient souvent par l’ambition des princes et plus grands seigneurs pour le gouvernement de l’Estat, ou lorsque le Roy est en bas age, insensé ou prodigue, mal voulu et hay des peuples ; car chacun veut pescher en eau trouble, ou bien quelquefois quand le Roy veut eslever par trop les uns et rabaisser les autres ; ce qui advint au temps du roy Henry cinquiesme, qui fut couronné roy de France et d’Angleterre, qui se fit partisan de la maison de Lancastre contre la maison d’York. De là advint qu’en moins de trente-six ans, il fit tuer près de quatre-vingts princes du sang d’Angleterre, comme l’escrit Philippe de Commines ; et enfin le Roy mesme, après avoir souffert dix ans entiers un bannissement en Escosse, fut tué cruellement en prison. Mais quand bien ce seroit une faute au souverain, oubliant le degré auquel Dieu l’a constitué, comme juge et arbitre de l’honneur et de la vie de tous ses sujets, de balancer plus d’un costé que d’autre, et suivre plustost ses affections particulieres que la raison, si n’est-il pas licite aux sujets de vouloir borner sa volonté, qui leur doit servir de loy, son estat estant si parfait, qu’à l’imitation de la puissance divine il peut eslever les uns et rabaisser les autres, sans que pour ce il soit permis de murmurer ; et, pour quelque traittement que ce soit, le souffrir est plus agreable à Dieu que la rebellion.

Or, il semble que tous les moyens que l’on pouvoit trouver pour entretenir la guerre en France, fussent, comme par un jugement de Dieu, ordonnez pour chastier les François quand ils pensoient estre en repos ; car ils n’avoient ennemis qu’eux-mesmes, ayans les guerres estrangeres esté assoupies par le moyen du traitté de Casteau-Cambresis, conclu et arresté peu de jours auparavant la mort du roy Henry second, comme j’ay dit : aussi est-il difficile qu’un peuple belliqueux comme le François puisse longuement estre en paix, n’ayant plus d’occasion d’exercer ses armes ailleurs (ce qui est infaillible en matiere d’Estat, que les guerres et occupations estrangeres empeschent les interieures et civiles) ; qui estoit la cause pourquoy le senat romain avoit accoustumé de chercher les guerres estrangeres, et envoyer dehors les esprits les plus remuans, pour obvier aux divisions civiles, selon ce qu’escrit Denys d’Halicarnasse : police autant necessaire en l’Estat, comme de faire une douce purgation et saignée au corps humain, pour le maintenir en santé.

Or, les protestans de France se mettans devant les yeux l’exemple de leurs voisins, c’est à sçavoir, des royaumes d’Angleterre, de Danemarck, d’Escosse, de Suede, de Boheme, les six cantons principaux des Suisses, les trois ligues des Grisons, la republique de Geneve, où les protestans tiennent la souveraineté et ont osté la messe, à l’imitation des protestans de l’Empire, se vouloient rendre les plus forts pour avoir pleine liberté de leur religion, comme aussi esperoient-ils, et pratiquoient leurs secours et appuy de ce costé-là, disans que la cause estoit commune et inseparable. Les chefs du party du Roy n’estoient pas ignorans des guerres advenues pour le fait de la religion ès lieux susdits ; mais les peuples, ignorans pour la pluspart, n’en sçavoient rien, et beaucoup ne pouvoient croire qu’il y en eust une telle multitude en France comme depuis elle se descouvrit, ny que les protestans osassent ou pussent faire teste au Roy et mettre sus une armée et avoir secours d’Allemagne, comme ils eurent. Aussi ne s’assembloient-ils pas seulement pour l’exercice de leur religion, ains aussi pour les affaires d’Estat, et pour adviser tous les moyens de se deffendre et assaillir, de fournir argent à leurs gens de guerre, et faire des entreprises sur les villes et forteresses pour avoir quelques retraictes.

Ayans donc levé nombre de leurs adherans par toute la France, et recogneu leurs forces, et fait leurs enroolemens, ils conclurent qu’il falloit se defaire du cardinal de Lorraine et du duc de Guise, et par forme de justice, s’il estoit possible, pour n’estre estimez meurtriers. Aucuns m’ont dit que pour y parvenir ils avoient fait informer contre eux, et que les informations contenoient qu’ils se vouloient emparer du royaume et ruiner tous les princes, et exterminer tous les protestans ; ce qu’ils estimoient chose facile, ayans la force, la justice, les finances, les villes et places toutes en main, et beaucoup de partisans et d’amis, et l’amour des peuples, qui desiroient la ruine des protestans. Mais ceux qui me l’ont dit, et ceux qui ont fait les informations, ne sont pas bons praticiens ; car les temoignages des volontez et penseés d’autruy ne sont pas recevables en aucun jugement, encores que la mesme chose m’ait esté dite en Allemagne, y estant envoyé par le roy Charles pour lever des reistres et amener le duc Jean Guillaume de Saxe, et y empescher les desseins des protestans. A-t’on jamais veu que l’on puisse faire proces contre ceux qui ne sont ouis et interrogez, et les tesmoins non confrontez, s’ils ne sont condamnez par defauts et contumaces ? Et, puisque l’on y vouloit proceder par forme de justice, il falloit que les juges fussent personnes publiques et legitimes, qui ne pouvoient estre que des pairs de France, puisqu’il estoit question de l’honneur, de la vie et des biens de ceux qui estoient de cette qualité, et du plus haut crime de leze-majesté ; qui sont tous argumens certains que telles informations et procedures, si aucunes y en avoit, estoient folies de gens passionnez contre tout droit et raison.

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