Prologue d’un drame non écrit – Ivo Vojnović

Texte en ligne sur le site de

La Bibliothèque Russe et Slave.

 

 

Prologue d’un drame non écrit… quel titre bizarre pour une pièce de théâtre, n’est-ce pas ? Ivo Vojnović va écrire celui-ci l’année de sa mort, en 1929. Il met en scène deux personnages principaux : Moi, le poète et Toi, son double, sorte de conscience négative. Autour d’eux, vont graviter des personnages, généralement sortis tout droit de l’oeuvre qu’est en train de composer le poète. Ces derniers sont historiques, notamment Élisabeth Tarakanova, cette femme très mystérieuse qui cumulait plusieurs identités, s’est faite passer, entre autres, pour la fille d’Élisabeth Ière et d’Alexis Razoumovski. Le poète a ainsi cinq visions ayant un lien avec l’histoire de cette femme. Rêve ou réalité ?

Cette pièce a donc pour thème le travail de l’écrivain. Doit-il, ou non, exhumer le passé ? Doit-il se battre avec sa propre conscience, avec son moi profond, son double négatif ? Les idées sont intéressantes. La philosophie est distillée de façon à ne pas ennuyer le lecteur mais qu’il puisse quand même réfléchir. D’ailleurs, le texte est fait pour ça et uniquement pour ça. L’auteur, au final, ne s’en cache pas. Dans la didascalie initiale, il précise que l’époque est au choix du lecteur. Le débat entre le travail du poète et sa conscience est intemporel !

 

Extrait :

MOI. — (Il se laisse tomber dans le fauteuil et se prend la tête entre les mains.) Quel démon me tourmente, quand j’ai tant besoin d’avoir foi en moi-même ?

TOI. — Toi !

MOI. — Pourquoi, en cet instant, le Doute me tenaille-t-il ? J’ai écrasé mon cœur sous mes talons. Je suis fort. Je puis tout ce que je veux. Et pourtant…

TOI. — Pourquoi donc t’es-tu arrêté au beau milieu du chemin ? Ta fantaisie enveloppe depuis longtemps de ses coups d’ailes l’ombre d’Elisabeth Tarakanova et — quels progrès a faits ton œuvre ? — Le premier acte de ta tragédie est à peine terminé ; il n’est point parachevé, et déjà tu es fourbu, découragé, hors d’haleine…

MOI. — Sur la scène mystérieuse de mon âme, je ne vois pas vivre encore la victime de ta haine impériale — et tu sais bien que les personnages de mes drames, avant d’être élevés au paradis, et précipités dans l’enfer du théâtre, vivent et se meuvent en moi dans le cercle étroit de mes bras.

TOI. — Voilà une belle phrase. Maître ! Toutefois, il me semble, sauf erreur, que celle-ci découvre l’aiguille de la seringue, d’où jaillit l’huile camphrée contre les faiblesses du cœur et de la volonté. Je comprends ! L’idéal s’est évaporé ou tu l’as toi-même jeté au rebut. Mais il t’a fallu assister à sa défaite et à la tienne, tandis que s’affirmait la victoire de la bête féroce sur l’homme.. Avoue-le et tu es sauf…

MOI. — (Il quitte le fauteuil d’un bond. Au comble de l’agitation, il se met à tourner à travers l’appartement, tout en criant presque) : Assez ! Tais-toi ! Un dernier rempart — le mépris — seul me défend encore contre l’immense bassesse du monde. Et tu voudrais me pousser au désespoir, pour l’abattre sans fatigue ? Ne m’as-tu pas persécuté avec le doute et le soupçon dans la bonne et mauvaise fortune ? Tu n’as rien négligé pour me transformer en un vil reptile et me rendre ensuite pareil à ces petits êtres vulgaires, qui commandent en maîtres sur la terre… En vain ! L’incurable mal, comme tu as défini mon idéalisme, est cuirasse et bouclier dans la défensive. Non ! Non ! Tu ne me vaincras point ; tu ne me courberas point ; car mon âme est multanime. Tu l’as dit toi-même : il y a en moi une légion de démons. Me voici. Chasse-les ! Mets-les en fuite ! Restons seuls tous les deux ! Nous nous précipiterons l’un sur l’autre dans un suprême défi, et nous lutterons jusqu’à ce que l’un de nous — toi ou moi — tombe cloué au sol — sous le genou de l’adversaire. (Toujours très agité, il se jette sur le fauteuil. Courte pause.) Qui me donnera la patience et l’énergie de refaire le précieux collier délié de la vie ?

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