Un territoire – Angélique Villeneuve

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Voici un roman atypique et magistral. L’histoire aurait pu être somme toute banale, ou du moins déjà vue : une femme maltraitée par deux enfants dans sa propre maison. Pourtant, il n’en est rien ici et on a l’impression de découvrir le thème de la maltraitance pour la première fois. Il faut dire que celui-ci est masqué par les pensées de cette femme sans nom, sans identité, qui pourrait très bien être la représentante de toutes celles qui subissent. Pourtant, il n’y a pas de place pour le pathos car ce personnage a une grandeur d’âme, une bonté forçant le respect. On entre dans l’intime et dans l’intimité de cette malentendante, un peu pataude, que l’on devine désignée comme l’arriérée de la famille.

Elle se focalise sur une chose : le sang, fil conducteur du roman. Celui de la vie, celui de la mort… il s’écoule dans ce roman comme dans les veines, faisant souvent office de décor. L’atmosphère devient glauque, on est oppressé, on étouffe. Pourquoi a t-on envahi le territoire de cette femme, ce cagibi dans lequel personne ne vient si ce n’est nous, lecteurs ? Ce territoire dans lequel elle entasse tout un tas de choses futiles à nos yeux mais hautement symboliques aux siens…

Angélique Villeneuve a pour habitude de nous emmener dans des huis-clos dans lesquels on pénètre à pas feutrés. Encore une fois, elle réussit la prouesse de transcender un sujet en sondant le tréfonds de l’âme. C’est fort, très fort !

Extrait :

Ils n’avaient jamais eu et ne voudraient jamais, lui hurlèrent-ils à la figure, ni d’un père, ni d’une mère. Et d’elle certainement pas, avec son gros corps lourd, son air de vache, sa cervelle piétinée. Ils oublièrent ce qu’ils étaient avant, un seul corps à eux trois. Ils devinrent comme des animaux et elle, dans le terrier, après l’effondrement, n’eut d’autre solution que de se dessiner, lentement, un espace humain où se tenir debout. Elle le trouva dans le geste. Elle le trouva dans le linge, dans l’éponge, dans l’évier. Mais elle le trouva, et elle se tint debout.

Juste avant l’automne – Roxane Marie Galliez

 

Résumé : 

 Marié à Reine depuis près de vingt ans, Antoine voudrait la quitter pour vivre avec Ariane. Malgré ses doutes et ses contradictions, il s’est promis de parler à sa femme avant la fin de l’été.

Reine, en chagrin, à la dérive, assiste à la fin de son histoire qui s’envole. Tandis qu’Ariane, amoureuse cachée d’Antoine depuis des années, attend, console, pardonne et souffre, comme les autres.

En 16 dates, du premier au dernier jour de l’été, les trois protagonistes racontent ce qu’ils ressentent, ce qu’ils voudraient, et c’est toute leur vie qui défile, leur rappelant qu’un seul geste pourrait leur permettre de prendre leur bonheur.

Un geste qu’ils réaliseront, peut-être, juste avant l’automne.

 

Mon avis :

Encore un merveilleux texte de Roxane Marie Galliez qui, décidément, nous gâte ! Rappelez-vous… Le Pêcheur d’étoiles, petit conte philosophique qui m’avait marquée. Ici, à travers ce roman à trois voix (Antoine, le mari, Reine, l’épouse et Ariane, la maîtresse), on est à la fois loin du conte et tout proche. Car le pêcheur s’était rendu compte qu’il n’aimait pas sa femme et faisait tout un parcours initiatique à la recherche du bonheur. Que font nos trois personnages ici ? Au final, la même chose. C’est peut-être en faisant des erreurs que l’on trouve sa voie.

Juste avant l’automne est un titre évocateur, un titre ayant un double sens. En effet, il y a la saison, bien sûr, très présente, mais il y a également l’automne de la vie, l’automne de sa destinée. Quelle puissance évocatrice dans le style, quelle poésie dans la plume ! Roxane Marie Galliez joue avec nos sentiments dans cette histoire somme toute (et malheureusement) banale d’un couple qui se déchire sous fond d’adultère. Comment sublimer le quotidien…

 

Extrait :

La musique m’étouffe à présent. J’ai le vertige un moment. Quitter Reine je pense que je le pourrais, mais comment vivre cela avec les enfants ? L’idéal serait de recommencer, tout recommencer. Reine pourrait m’aimer, je pourrais lui donner envie de m’aimer et nous élèverions nos enfants. Il faudrait tenir encore dix ans. J’aurais alors plus de 60 ans.

Tenir dix ans.

Perdre mes années les plus belles, les plus vigoureuses au nom d’une ridicule raison. Et flétrir, et faner, sans désir. En regardant le bonheur s’éloigner, s’écouler comme grains de sable entre mes doigts refermés.

Eguisheim (Alsace)

Cela fait un petit moment que je ne vous ai pas fait voyager. Partons aujourd’hui en Alsace, dans le petit village d’Eguisheim, élu village préféré des français en 2013.

Il s’agit d’un village circulaire dans lequel se trouvait un château. Ce fut certainement une motte castrale à l’époque romaine. Puis, dès le VIIIe siècle, une résidence carolingienne aurait été construite par un propriétaire du nom d’Egina. En l’an 1000, un petit château fort octogonal voit le jour autour d’une cour intérieure. La chapelle, au cœur de l’enceinte fortifiée, est édifiée, sur les restes du donjon, au XIXe siècle.

 

 

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Bruno d’Eguisheim naquit le 21 juin 1002 dans ce château. Il devint pape sous le nom de Léon IX, de 1049 à 1054. La chapelle lui est consacrée.

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Les cigognes…

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La deuxième église

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La vierge ouvrante (datant de 1300 environ)

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Quelques maisons typiques…

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Déambulons dans le village…

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Photos prises les 27 et 30 avril 2015

© LB

La folie dans la littérature médiévale – Huguette Legros

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J’ai mis du temps à lire cet essai d’Huguette Legros, non pas parce qu’il est inintéressant – bien au contraire – mais parce qu’il est dense et riche en enseignement. Pour résumer brièvement, il est complet. Il s’intéresse non seulement à la littérature, mais aussi à l’Histoire et, cerise sur le gâteau pour les amateurs, à la syntaxe. Et il m’a d’autant plus interpellée qu’il fait écho, dans certains chapitres, à Gautier de Coinci que je ne vous présente plus. Puisque je parle de chapitres, ce livre se divise en huit parties : une approche, tout d’abord, sur la société médiévale, la perception du fou et le lien entre réel et imaginaire. Vient ensuite une étude sémantique puis une étude du fou lui-même : mode de vie, apparence etc. On passe ensuite à la littérature et aux différentes formes de folie : par amour, en lien avec la religion ; ces folies donnant lieu à des déviances. Huguette Legros va également se pencher sur la mise en scène puis sur les paroles.

Cet ouvrage est à la fois érudit et accessible. Je le recommande tout particulièrement car, encore une fois, je le trouve vraiment exhaustif. Il existe, bien sûr, de nombreux ouvrages sur ce thème car la littérature médiévale a fait de ce personnage une figure récurrente dans les textes. Huguette Legros a pris la peine de les recenser, de recouper les différentes sources et discours. Bref, c’est le fruit d’un travail colossal sur une période relativement étendue (du XIIe au XIVe s).

 

Extrait : 

 

Les fous, au Moyen Âge, ne sont pas enfermés dans des structures spécialisées, même si dans certains cas l’enfermement est nécessaire pour protéger le malade et son entourage. Ainsi, lorsque Amadas est revenu chez ses parents, ceux-ci doivent le séquestrer pour qu’il ne s’évade pas : « Bien le gardent en recelee / En une cambre bien celee » ; de même lors de sa première crise de démence, alors qu’il est soigné par la reine Guenièvre, Lancelot doit être enfermé dans une chambre, comme ce sera encore le cas lorsqu’il est au château de Castel Blanc.

Le fou n’est pas non plus attaché, sauf si sa violence est telle qu’il devient dangereux pour lui et pour les autres. C’est le cas d’Amadas jusqu’à ce que ses parents décident de le libérer de ses entraves ; Lancelot au château de Castel Blanc porte « uns petiz aniaux qu’il li mistrent en piez, por ce qu’il n’alast loing » ; plus tard l’ermite qui veut le soigner doit le faire ligoter par des sergents pour qu’ils puissent l’emmener à l’ermitage ; et finalement, à Corbenic, le roi Pellès dit à ses hommes de le prendre de force pour le conduire au palais Aventureux : « sans lui blecier et li lient les mains et les piez ». (P 18-19)

 

* Amadas et Ydoine (auteur inconnu. XIIIe s)