Heiraten (Noces) – Dourvac’h

 

Je viens tout juste de refermer ce livre et j’en reste sans voix. J’avais déjà été charmée par Grand Large, roman sur les affres de la vie dans lequel l’auteur arrivait comme par magie à insérer une prose poétique de toute beauté… Mais là, nous sommes dans une autre dimension.

Si je vous dis « Kafka », vous me répondez La Métamorphose, Le Procès ou Le Château. Mais Dourvach, lui, vous dira instantanément : « Julie ». Julie ? Une des œuvres inconnues de Kafka ? On pourrait presque le voir ainsi. Mais il s’agit en réalité de Julie Wohryzek, une de ses fiancées. Vous l’aurez compris, nous avons là un texte nous relatant la relation entre les deux amoureux ; une relation sur fond de tuberculose puisque la rencontre des tourtereaux s’est faite au sanatorium.

En s’immisçant ainsi dans les pensées de l’écrivain, l’auteur met en relief tout ce qui le rongeait : la maladie tout d’abord, sa première maîtresse, l’amour passionné pour Julie et… l’amour pour les femmes. Nous faisons face à un être torturé. Qu’en aurait-il été si le mal qui phagocytait ses poumons n’avait pas été là ? Si les parents de Julie avaient bien voulu de ce mariage ? Si Milena n’était pas venue le détourner de son chemin ? Autant de questions qui restent en suspens…

Je persiste et je signe, l’écriture de Dourvach est magnifique, travaillée, d’une richesse confinant au sublime. Il y aura désormais, lorsque je lirai du Kafka, cet écrit magistral en filigrane… Un « avant » et un « après » Heiraten.

Chapeau bas à cet écrivain qui joue dans la cour des grands ainsi qu’à son éditeur, Michel Chevalier, des Editions Stellamaris, pour avoir eu le courage de publier un livre loin de toutes les sirènes commerciales. Et j’ajoute que celui-ci rend d’autant plus hommage à cette pépite littéraire qu’il est richement illustré sur papier glacé.  



Citation :

Sous de lourdes, hautes façades, toujours prêtes à crouler, chaque être est point de lumière fuyante : poussière de constellations dans le brouillard des ruelles. (P16)

 

L’Enfant rebelle – Christian Laborie

laborie


Quatrième de couverture : 

Janvier 1898. En espérant pour Raphaël une vie meilleure que la sienne, la jeune Adèle l’abandonne à l’institution des sœurs de la Charité de Nîmes. Le lendemain, un homme mystérieux, dépose également un nouveau-né. Confiés à un jour d’intervalle aux bons soins de sœur Angèle, les deux orphelins vont vivre des destinées singulières. Raphaël, endurci par les brimades de sa famille d’adoption, trouve refuge dans la solitude des montagnes cévenoles. L’autre garçon, Vincent, grandit, heureux au sein d’une famille de paysans aisés.
Quelques années plus tard, leurs chemins vont se croiser, à la faveur de l’histoire et la révélation d’un lourd secret, le secret de sœur Angèle…


Mon avis : 

J’ai avalé ce roman de 512 pages en l’espace de trois soirs ! Vous savez que j’aime les romans de terroir. Bien évidemment, ça aide. Et lorsque l’écriture est aussi fluide qu’un ruisseau cévenol au printemps, cela devient magique. Ajoutez à tout ceci une histoire qui tient la route (et les routes cévenoles, pour commencer à les connaître, croyez-moi qu’il faut s’accrocher parfois !) et vous avez devant vos yeux une belle rencontre littéraire. Je n’avais encore jamais lu de livres de cet auteur mais je vais me rattraper, c’est certain. On sent toute la passion de Christian Laborie pour ses personnages mais aussi pour sa région d’adoption. J’ai retrouvé avec plaisir des lieux que je connais : Nîmes, Ganges, Saint-Jean-du-Gard… ainsi que tout un patrimoine qui, malheureusement, est à l’abandon aujourd’hui : les filatures.

Fermez vos paupières et laissez votre imagination vagabonder… Vous verrez alors évoluer les personnages dans ces lieux rustiques, dans ces paysages que connaît à la perfection Raphaël et qu’il va utiliser pour échapper à sa famille d’adoption, de rustres paysans l’ayant adopté non pas parce qu’ils étaient en mal d’enfant mais bien pour avoir des « bras » pour aider aux champs. Malheureusement, à cette époque, il en était souvent ainsi. D’ailleurs, Adèle subira le même sort. Mais Raphaël a un autre obstacle à franchir : la quête de ses origines. Tout enfant adopté ressent ce besoin me direz-vous… Certes, mais celui-ci va avoir une destinée quelque peu chamboulée par un manque de vigilance des Soeurs de l’orphelinat. Je n’en dis pas plus…

Si vous aimez les romans vous retraçant la société, ici celle de la fin du XIXe siècle / début du XXe, alors n’hésitez pas !

Un grand merci à Babelio, aux Presses de la Cité ainsi qu’à l’auteur pour ce magnifique texte.


Extrait : 

 D’un dimanche à l’autre, Adèle s’enhardit. Elle devint plus sociable, plus avenante avec les gens qui l’entouraient et engageaient avec elle la conversation à la sortie du temple. Avant d’aller rejoindre ses petits choristes dans la salle paroissiale, elle se plut peu à peu à se montrer parmi les fidèles, à prouver simplement qu’elle existait. Presque personne ne lui demandait de nouvelles de sa famille. D’ailleurs, à ses yeux, les Bonnal n’étaient pas sa famille, même s’ils affirmaient qu’ils l’avaient adoptée et qu’elle était leur fille. Nul n’était dupe dans leur entourage. Tous savaient qu’ils avaient gardé Adèle uniquement pour en faire leur domestique. Et quand quelqu’un s’enquérait de son père ou de sa mère, elle répondait :
– Mes parents sont morts depuis longtemps. Je n’ai plus de famille.
Elle ne mentait pas, Adèle. Elle s’émancipait petit à petit de la pression exercée par ses tuteurs. Aussi le pasteur Mazel ne lui adressait-il aucun reproche, connaissant parfaitement sa situation. Il lui conseillait seulement de ne pas nourrir de sentiments de haine envers son prochain et d’accorder son indulgence et son pardon à ceux qui la rendaient malheureuse.