Celse

Celse a écrit un des plus importants traités de la médecine. Il est toujours intéressant de lire ces textes, soit pour voir l’évolution de la médecine, soit pour voir… que l’on n’a rien inventé !

Voici quelques extraits (Traduction de M. Nisard)

Livre 1 , chap 3 :

Il faut encore avoir égard aux saisons de l’année. On doit en hiver se nourrir davantage et moins boire; mais aussi, boire son vin plus pur. Il convient de manger beaucoup de pain, de la viande bouillie de préférence, et peu de légumes.

Un seul repas par jour suffira, à moins toutefois, que le ventre ne fasse pas ses fonctions. Si l’on déjeune, que ce soit avec des aliments secs et en petite quantité, sans prendre de viande et sans boire. Tout ce que l’on mange à cette époque de l’année doit être chaud, ou de nature à développer de la chaleur. Les plaisirs de Vénus présentent alors moins de danger. Au printemps, il faut diminuer les aliments et boire davantage; mais les boissons seront plus affaiblies. La viande et les légumes deviendront d’un usage plus fréquent, et l’on passera par degrés des viandes bouillies à celles qui sont rôties. C’est le temps où l’amour est le plus favorable. En été le corps a plus souvent besoin de nourriture et de boissons, et l’on fait bien alors de déjeuner. La viande et les légumes conviennent dans ce cas parfaitement; et quant aux vins, ils doivent être assez étendus d’eau pour apaiser la soif sans exciter de chaleur. Les bains froids, la viande rôtie, les aliments froids ou qui rafraîchissent, sont de même indiqués. Il faut à cette époque manger d’autant moins à la fois, qu’il est nécessaire d’y revenir plus souvent. L’automne, en raison des vicissitudes de l’air, expose à de grands dangers ; aussi ne doit-on jamais sortir que vêtu et chaussé, principalement les jours où le temps s’est refroidi. Il ne faut pas non plus passer la nuit dehors; ou dans ce cas être bien couvert. On peut commencer dès lors à se nourrir davantage ; on boira moins de vin, mais on ne sera pas tenu de l’affaiblir autant. On a prétendu que les fruits étaient nuisibles, parce qu’en général on en mange immodérément tout le jour, sans rien retrancher de sa nourriture ordinaire ; mais ce ne sont pas les fruits, c’est l’excès en tout qui fait mal, et même il y a moins d’inconvénients à abuser des fruits que des autres aliments. Ce n’est pas une raison cependant pour se livrer plutôt à cet abus qu’à tout autre; et si cela arrive, il faut diminuer alors le repas habituel. En été, comme en automne, les plaisirs de Vénus sont contraires. Ils sont moins à craindre, il est vrai, dans cette dernière saison ; mais il faudrait pouvoir s’en abstenir entièrement pendant l’été.

Livre 2, chap 24 :

Les aliments les plus convenables à l’estomac sont : les substances astringentes, acides et médiocrement salées; le pain non fermenté, l’épeautre lavé, le riz, la décoction d’orge; les oiseaux, le gibier, rôtis ou bouillis : parmi les animaux domestiques la chair de bœuf, ou si l’on en préfère une autre, il vaut mieux que ce soit d’un animal maigre que d’un gras : les pieds, le groin, les oreilles du cochon, et les matrices des femelles qui n’ont point porté : parmi les plantes potagères, la chicorée, la laitue, le panais, la citrouille bouillie, le chervi : parmi les fruits, les cerises, la mûre, la corme, la poire cassante, comme il en vient à Crustume et à Névie, celles qu’on peut garder, comme les poires de Tarente et Signie; les pommes arrondies de Scandie ou d’Amérie, le coing, la grenade, les raisins de caisse, les œufs frais, les dattes, les pignons, les olives blanches trempées dans de la saumure forte ou marinées dans du vinaigre, les olives noires cueillies bien mûres et gardées dans du vin cuit, ou dans le vin fait avec des raisins séchés au soleil ; le vin astringent ou même âpre, le vin traité par la résine; les poissons fermes de la classe moyenne, les huîtres, les pectones, tous les murex, les pourpres, les colimaçons; tous les aliments solides et liquides, froids ou très chauds ; l’absinthe.

Livre 6, Chap 9 :

Les maux de dents, que l’on peut mettre au nombre des plus cruelles souffrances, doivent faire interdire le vin. La diète est aussi de rigueur dans le commencement, et plus tard il ne faut prendre en petite quantité que des aliments sans résistance, pour que la douleur ne soit pas exaspérée par la mastication. On expose ensuite la partie malade à des vapeurs d’eau chaude qui se dégagent d’une éponge; et l’on emploie, comme topique, du cérat fait avec l’huile de troène ou d’iris, en recouvrant le remède d’un morceau de laine : l’on tient la tête, couverte. Si la douleur devient plus intense, il est utile de prendre des lavements, d’appliquer sur la mâchoire des cataplasmes chauds, et de tenir dans la bouche un liquide médicamenteux et chaud, qu’on renouvelle souvent. On remplit cette dernière indication en faisant bouillir dans du vin mixtionné de la racine de quintefeuille ou de jusquiame; pour celle-ci on se sert aussi d’oxycrat, et l’on ajoute à l’une et à l’autre un peu de sel. On fait bouillir de la même manière de l’écorce de pavot prise avant d’être trop desséchée, ou de la racine de mandragore; mais il faut avoir soin de ne point avaler l’une de ces trois dernières substances. On se trouve bien aussi d’employer l’écorce blanche de la racine de peuplier bouillie dans le vin mixtionné, la râpure de corne de cerf bouillie dans du vinaigre, la décoction de calament, de pin chargé de résine, et de figue grasse dans l’hydromel ou le vinaigre, avec addition de miel : on filtre la liqueur lorsque la figue a suffisamment bouilli. On peut encore plonger dans de l’huile chaude un stylet enveloppé de laine, puis le porter sur la dent malade. Quelques-uns même appliquent sur la dent des médicaments en forme de cataplasmes. On prend pour cola la pulpe d’une grenade acide et desséchée, qu’on écrase avec parties égales de noix de galle, d’écorce de pin, de minium, et on lie le tout avec de l’eau de pluie : ou bien on triture ensemble parties égales de panax, d’opium, de queue de pourceau et de staphisaigre, sans les graines; ou l’on mêle trois parties de galbanum avec une d’opium. Quelque médicament qu’on ait mis en contact avec la dent, il n’en faut pas moins appliquer sur la mâchoire l’un des cérats dont j’ai déjà parlé, et recouvrir le topique d’un morceau de laine. On conseille encore la préparation suivante : myrrhe, cardamome, ana P. *. I., safran, pyrèthre, figue, ana P. *.IV.; moutarde P. *. VIII : après avoir broyé ces substances, on les étend sur un linge qu’on applique au bras du côté de la dent malade; si celle-ci tient à la mâchoire supérieure, on pose le topique en arrière, et on le met en avant si elle appartient au maxillaire inférieur. Ce remède calme ordinairement la douleur, et on doit l’enlever dès qu’il a produit de l’amendement. A moins d’indication pressante, il ne faut point se hâter d’extraire la dent lors même qu’elle serait cariée ; et, comme auxiliaires à tous les moyens indiqués plus haut, on joindra des préparations qui apaisent encore plus efficacement la douleur. Celle-ci, par exemple : opium P. *. I.; poivre P. *. II.; sory P. *. X. Le tout, écrasé, a le galbanum pour excipient, et est mis en contact avec la dent. La composition de Ménémachus, efficace surtout pour les dents molaires, se compose de safran P. *.I.; cardamome, suie d’encens, figues, pyrèthre, ana P. * IV.; moutarde P.*. VIII. D’autres font un mélange de pyrèthre, de poivre, d’elatérium, ana P. *. I.; d’alun de plume, d’opium, de staphisaigre, de soufre non brûlé, de bitume, de baies de laurier, de moutarde, ana P. *. II. Quand la douleur exige qu’on sacrifie la dent, on introduit, dans le creux qu’elle présente, de la graine de moutarde, dont on ôte la pellicule, ou bien une baie de lierre dépouillée de la même façon. Par l’action de ces substances, la dent se fend et s’en va par esquilles. On obtient le même résultat en appliquant le dard du poisson plat que les Romains appellent pastinaca et les Grecs τρυγών; après avoir torréfié cette partie, on la réduit en poudre, et on la mêle à de la résine. L’alun de plume, placé dans la dent cariée, en accélère aussi la chute : toutefois il vaut mieux l’envelopper d’un petit flocon de laine et le porter au fond du trou, parce qu’on apaise ainsi la douleur, tout en conservant la dent. Ce sont là les remèdes que les médecins prescrivent ; voici celui que l’expérience enseigne aux gens de la campagne contre ces maux de dents : ils arrachent la menthe sauvage avec les racines, la mettent dans un bassin rempli d’eau auprès du malade, qui est assis et bien enveloppé : ils font alors tomber dans l’eau des cailloux brûlants, et le malade ouvrant la bouche reçoit la vapeur qui s’élève, et ne peut trouver aucune issue sous les couvertures. Ce remède excite une sueur abondante, et détermine par la bouche un écoulement de pituite. La guérison qui en résulte est souvent durable, et se prolonge pour le moins une année entière.

Aulu-Gelle

Auteur du IIème siècle, Aulu-Gelle est connu pour Les Nuits Attiques, compilation de notes divisée en 20 livres (rien que ça !).

Pourquoi cet extrait et pas un autre me direz-vous ? Tout simplement parce que je le trouve très « moderne ». Certains, à l’heure actuelle, qui se pavanent dans leur jargon, feraient bien d’en prendre de la graine !

LIVRE 1, CHAPITRE X.

Comment le philosophe Favorinus apostropha un jeune homme qui affectait de se servir de locutions antiques.

Favorinus dit un jour à un jeune homme, grand amateur du vieux langage, et qui jetait à chaque instant dans la conversation des mots antiques et inconnus : « Curius, Fabricius, Coruncanius, ces anciens héros de notre histoire, les trois Horaces, plus anciens qu’eux, parlaient à leurs contemporains en termes clairs et intelligibles : ils n’allaient pas chercher la langue des Aurunces, des Sicaniens, des Pelages, anciens habitants de l’Italie, mais ils se servaient de celle de leur temps. Mais toi, comme si tu conversais avec la mère d’Évandre, tu emploies des expressions abandonnées depuis plusieurs siècles : c’est sans doute afin de n’être entendu ni compris de personne. Mais, jeune fou, n’y aurait-il pas un moyen bien plus sûr d’arriver au même but ? ce serait de te taire. Tu me dis que tu chéris l’antiquité pour ses vertus, pour sa probité, sa tempérance, sa modération : eh bien ! imite dans ta vie les mœurs d’autrefois, mais parle le langage d’aujourd’hui, et grave profondément dans ta mémoire le précepte que César, cet homme d’un esprit si supérieur et si juste, a donné dans le premier livre de son traité Sur l’analogie : « Fuyez, dit-il, toute expression étrange et inusitée, comme on évite un écueil. »

Traduction : M. Nisard

Aristophane

aristophane

Né vers 445 av. J-C à Athènes, Aristophane appartient à une famille aisée. Son père était propriétaire de domaines. Il commence à composer assez jeune, vers 18 ans et obtient des prix. Certes, il n’est pas le premier dramaturge à écrire des comédies. Cependant, son style surprend: vif, incisif, voire « venimeux » selon Philippe Renault, il ne faiblit jamais. Le rythme est soutenu.

On pourra lui reprocher sa truculence, son vocabulaire flirtant parfois avec le mauvais goût. Mais le registre familier n’est pas omniprésent. Aristophane sait également manier le lyrisme avec brio.

Autre originalité: Aristophane ne puisera pas dans les grands mythes mais bien dans sa société. Mais il ne faut pas non plus tout prendre pour argent comptant. En effet, si le jeune dramaturge était connu pour être le pourfendeur féroce des idées reçues, il ne faut pas oublier qu’il écrivait également dans le but de divertir. Certains en prendront pour leur grade, notamment Socrate. Aristophane ne s’interdisait rien.

A sa mort, vers 385 av. J-C, il comptabilise 44 pièces parmi lesquelles on retiendra Les Nuées, Les Cavaliers, Les Acharniens, La Paix, Les Grenouilles, Les Guêpes ou encore l’Assemblée des Femmes. Son trépas mit fin aux représentations de ses oeuvres.  Elles ne divertissaient plus suffisamment car le spectateur n’avait que peu de recul avec la réalité. Il faudra attendre que les romains le redécouvrent pour qu’il soit mis de nouveau à l’honneur, notamment avec Lucien, fervent admirateur. Au Moyen Âge, les moines byzantins se chargèrent de recopier ses textes en grand nombre. Apprécié et même copié à la Renaissance et au XVII°s, il sera banni du siècle des Lumières, jugé obscène. Les différents traducteurs du XVIII° et XIX°s s’emploieront à retirer tout le vocabulaire familier, épurant ainsi l’œuvre. Ce n’est qu’au XX°s qu’il sera remis au goût du jour, notamment par Sacha Guitry ou Jean Vilar.

 

 

Les grenouilles

Les Grenouilles d’Aristophane est une pièce très courte dans laquelle on pourra repérer tout ce qui fait le style de cet auteur: des répliques courtes, un ton cinglant, un vocabulaire à en faire rougir un charretier… Le style peut en choquer plus d’un. Bien évidemment, nous sommes très loin des tragédies classiques du XVII°s et du vocabulaire soutenu voire ampoulé. Pire, ce registre familier est mis dans la bouche des dieux qui, finalement, ressemblent bien plus à des humains. C’est ainsi que Dyonisos, agacé par le « chant » des grenouilles peuplant les marais dira:  » Moi, je commence à avoir mal aux fesses. Oh ! coax coax ! Mais vous n’en avez sans doute nul souci. » Les rôles sont inversés. Les grenouilles répliquent avec un langage soutenu là où le Dieu s’entêtera à répondre avec le style que nous lui connaissons :

Dionysos
Foin de vous avec votre coax ! Vous n’avez pas autre chose que coax ?

Les Grenouilles
Et c’est tout naturel, faiseur d’embarras ! car je suis aimée des Muses à la lyre mélodieuse, de Pan aux pieds de corne, qui se plaît aux sons du chalumeau. Je suis chérie du Dieu de la cithare, Apollon, à cause des roseaux que je nourris dans les marais, pour être les chevalets de la lyre. Brekekekex coax coax !

Dionysos
Et moi, j’ai des ampoules, et depuis longtemps le derrière en sueur, et bientôt, à force de remuer, il va dire « Brekekekex coax coax ! » Aussi, race musicienne, cessez.

Les Grenouilles
Nous allons donc crier plus fort. Si jamais, par des journées ensoleillées, nous avons sauté parmi le souchet et le phléos, joyeuses des airs nombreux qu’on chante en nageant ; ou si, fuyant la pluie de Zeus, retirées au fond des eaux, nous avons mêlé nos chœurs variés au bruissement des bulles, répétons : Brekekekex coax coax !


L’autre facteur qui caractérise Aristophane, ce sont les interventions ayant pour but de délivrer un message. Ainsi, dans Les Grenouilles, il prendra la peine d’apporter sa vision sur le théâtre et sur les poètes :

Xanthias
À quoi bon alors porter tout ce bagage, si je ne fais rien de ce qu’a l’habitude de faire Phrynichos? Lycis également et Amipsias introduisent toujours des porteurs de fardeaux dans leur comédie.

Dionysos
N’en fais rien. Quand je vois au théâtre ces sortes d’inventions, j’en sors plus vieux d’un an.

Le théâtre était écrit pour être joué et toute la pièce d’Aristophane est faite dans cette optique. Ainsi, les paroles prononcées par Hèraklès ne nous surprendront guère: « Aie de là les yeux sur la torche allumée, et puis, lorsque les spectateurs crieront : « Lancez !… » lance-toi toi-même. » Le spectateur devait rire, participer et, surtout, adhérer. Certes, le dramaturge flirte souvent avec le mauvais goût mais il faut également se remémorer les us et coutumes de l’époque. Pour faire adhérer son spectateur, Aristophane aura recours à des thèmes d’actualité. C’est bien le cas ici, même si des figures de la mythologie apparaissent.

Cette pièce est, à mon avis, le reflet du style de cet auteur truculent que je conseille de lire afin d’avoir une idée sur tout un pan du théâtre grec.

Extrait :

Euripide

« Silence, Mélissonomes, on va ouvrir le temple d’Artémis ; hé ! ne cours-tu pas soulager les travaux ? Je puis rappeler l’heureux et favorable départ de nos guerriers; hé ! ne cours-tu pas soulager les travaux ? »

Dionysos

Zeus Souverain, quelle infinité de travaux ! Je veux aller aux bains : ces travaux m’ont donné des douleurs néphrétiques.

Euripide

Attends ; écoute auparavant cet autre chant fixe, arrangé sur des airs de cithare.

Dionysos

Allons, fais vite ; mais n’ajoute pas de travaux.

Euripide

Comment ce couple de rois Achéens, qui règne sur la jeunesse hellénique… Tophlattothratto phlattothrat, envoie la Sphinx redoutable, la Chienne puissante, Phlattothratto phlattothrat, armé de la lance et d’un bras vigoureux. L’oiseau guerrier, Phlattothratto phlattothrat, livre aux chiens audacieux, qui traversent les airs, Phlattothratto phlattothrat, le parti qui incline vers Aîas, Phlattothratto phlattothrat.

Dionysos

Qu’est-ce que ce phlattothrat ? Vient-il de Marathon, ou bien as-tu recueilli les chansons d’un tireur d’eau ?

Eschyle

Moi, j’ai ajouté de la beauté à ce qui était beau, pour ne point paraître faucher dans la prairie sacrée des Muses le même gazon que Phrynichos. Lui, il emprunte au langage des courtisanes, aux scolies de Mélétos, aux airs de flûte cariens, aux thrènes, aux airs de danse. Cela sera bientôt mis en évidence. Qu’on m’apporte une lyre ! Mais à quoi bon une lyre pour lui ? Où est la joueuse de coquilles ? Viens ici, Muse d’Euripide ; à toi revient la tâche de moduler ces vers.

Dionysos

Jamais cette Muse n’a imité les Lesbiennes, jamais.

Eschyle

« Alcyons, qui gazouillez sur les flots intarissables de la mer, le corps parfumé de gouttes de rosée ; et vous, araignées, qui, dans les coins, ti-ti-ti-ti-tissez avec vos doigts la trame d’une toile déliée, chef-d’œuvre de la navette harmonieuse, où le dauphin se plaît à bondir, au son de la flûte, autour des proues azurées. Oracles, stades, pampre, délice de la vigne; enlacements qui soutiennent le raisin. Entoure-moi de tes bras, ô mon enfant ! » Vois-tu quel rythme ?

Dionysos

Je le vois.

Eschyle

Quoi, vraiment ! Tu le vois ?

Dionysos

Je le vois.

Eschyle

Et, après cela, tu oses critiquer mes chants, toi qui, pour les tiens, prends modèle sur les douze postures de Cyrène. Voilà tes vers lyriques ; mais je veux encore examiner le procédé de tes monodies. « Ô noire obscurité de la Nuit, quel songe funeste m’envoies-tu du fond des ténèbres, ministre de Hadés, doué d’une âme inanimée, fils de la sombre Nuit, dont le terrible aspect fait frissonner, enveloppé d’un noir linceul, aux regards farouches, farouches, muni d’ongles allongés ?

« Femmes, allumez-moi la lampe ; de vos urnes puisez la rosée des fleuves; chauffez l’eau, pour que je me purifie de ce songe divin. Ô Dieu des mers, c’est cela même. Ô mes compagnes, contemplez ces prodiges. Glyca m’a enlevé mon coq et a disparu. Nymphes des montagnes, ô Alania, arrêtez-la. Et moi, infortunée, j’étais alors tout entière à mon œuvre, ti-ti-ti-tissant de mes mains le lin qui garnissait mon fuseau, faisant un peloton, pour le porter de grand matin à l’Agora et pour le vendre. Pour lui, il s’envolait, il s’envolait dans l’air, sur les pointes rapides de ses ailes. Et à moi il ne m’a laissé que les douleurs, les douleurs, et les larmes, les larmes coulant, coulant de mes yeux. Infortunée ! Allons, Crètois, fils de l’Ida, prenez vos flèches, venez à mon aide, donnez l’essor à vos pieds, investissez la maison. Toi, Dictynna, déesse virginale, belle Artémis, parcours, avec tes chiens, la demeure entière. Et toi, fille de Zeus, Hécate, prends deux torches dans tes mains agiles, et éclaire-moi jusque chez Glyca, afin que j’y découvre son larcin. »

Dionysos

Laissez là les chants.

Eschyle

J’en ai moi-même assez. Je veux maintenant le mettre en face de la balance, qui, seule, fera connaître la valeur de notre poésie et déterminera le poids de nos expressions.

Dionysos

Approchez donc, puisque je dois apprécier le génie des deux poètes en marchand de fromage.

Mellin de Saint-Gelais

Cet homme d’esprit, né en 1487 à Angoulême et mort en 1558 à Paris fut, à la cour de François Ier, puis d’Henri II, l’émule des poètes pétrarquistes italiens qu’il connaissait bien. Fils naturel d’un marquis, il appartenait à la petite noblesse. Son éducation est due, pour une bonne partie, à son oncle, Octavien, évêque mais également poète et traducteur de l’Enéide. Mellin (dont le prénom proviendrait d’une erreur orthographique et serait, en réalité, Merlin) alla étudier en Italie, notamment à Padoue et à Bologne. Il sut se faire connaître par les Grands par ses talents de médecin mais aussi de poète et de musicien.

Un incident fit qu’il tomba dans l’oubli: n’acceptant pas ceux qui innovaient en poésie, il lut d’une façon ridicule, devant Henri II, les Odes de Ronsard. Marguerite de Valois, sœur du roi, n’en supporta pas davantage, lui retira les textes et les lut elle-même. Il n’en fallait pas plus pour que Du Bellay ne se moquât de ce poète qui était pour lui un adversaire.

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D’un Charlatan

Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde ;
Si n’y eût nul, tant fût-il empêché,
Qui ne courût pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde
Il leur déploie, et leur dit :  » Gens de bien,
Ouvrez vos yeux ! Voyez ! Y a-t-il rien ?
– Non, dit quelqu’un des plus près regardants.
– Et c’est, dit-il, le diable, oyez-vous bien ?
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans.  »

 

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Sonnet à Ronsard

Après une querelle assez vive en mai ou en juin 1550, les deux poètes s’étaient réconciliés le 1er janvier 1553. Ce sonnet est postérieur au Bocage de 1554, aux Mélanges et à la Continuation des Amours de 1555, dans lesquels Ronsard avait renouvelé sa manière et adopté un style plus simple et plus enjoué.

Entrant le peuple en tes sacrez bocaiges,
Dont les sommez montent jusques aux nues
Par l’espesseur des plantes incognues,
Trouvoit la nuict en lieu de frez umbraiges.

Or te suivant le long des beaux rivaiges
Où les neuf seurs à ton chant sont venues,
Herbes, et fruitz, et fleurettes menues
Il entrelace en cent divers ouvraiges.

Ainsy, Ronsard, ta trompe clair sonnante
Les forestz mesme et les mons espouvente
Et ta guiterne esjouit les vergiers.

Quand il te plaist tu esclaires et tonnes,
Quand il te plaist doulcement tu resonnes,
Superbe au Ciel, humble entre les bergiers.

Un autre poète marotique, vers la même époque, avait félicité Ronsard par un quatrain. Il s’agissait de Charles Fontaine:

Ne crains, ne crains Ronsard, ce doux style poursuivre,
Style qui te fera non moins que l’autre vivre:
Autre, obscur et scabreux, s’il ne fait à blâmer,
Si se fait-il pourtant trop plus craindre qu’aimer.

 

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A Clément Marot

D’un seul malheur se peult lamenter celle
En qui tout l’heur des astres est compris
C’est (ô Clement) que tu ne fuz espris
Premier que moy de sa vive estincelle.

Son nom cogneu par ta veine immortelle,
Qui les vieux passe, et les nouveaux espritz,
Apres mil ans seroit en plus grand pris
Et la rendroit le temps tousjours plus belle.

Peussé je en toy mettre au moins de ma flamme,
Ou toy en moy de ton entendement,
Tant qu’il suffit à louer telle Dame,

Car estans telz, nous faillons grandement :
Toy de pouvoir un aultre subject prendre,
Moy d’oser tant sans forces entreprendre.

Histoire littéraire du XVIe s

Voici une petite synthèse de l’Histoire, associée à l’Histoire littéraire, du XVI° siècle. Je me suis appuyée principalement sur les travaux de Christian Biet, J.P Brighelli et Jean-Luc Rispail. Bien entendu, elle n’est pas exhaustive et pourra être reprise à tout moment.

 

 
XV°s – XVI°s: une « Renaissance »

 

Au milieu du XV°s, la France est affaiblie par la famine et les maladies. L’Europe, quant-à elle, se repeuple. Les échanges économiques et commerciaux sont en plein essor, menés par les banques italiennes et les marchands flamands. On voyage, on découvre des mondes nouveaux. Les Universités se multiplient, les sciences progressent et la toute nouvelle imprimerie, qui était d’abord au service des textes religieux, diffuse les ouvrages antiques et modernes.

Dès lors, les textes de l’Antiquité grecque et latine peuvent être étudiés dans leur langue originale, sans avoir recours aux commentateurs médiévaux et surtout, à leur interprétation. On redécouvre également la philosophie antique. Platon en deviendra une référence indispensable.

1. Historiquement parlant….

 

Connu sous le nom de siècle de l’Humanisme, le XVI°s placera l’Homme au centre de tout. On peut affronter l’univers, le déchiffrer, essayer de comprendre Dieu. La Bible est diffusée en latin, en grec, en hébreu mais elle est surtout traduite en langue vulgaire et les esprits commencent à s’échauffer. On découvre alors que les leçons prônées par les anciens maîtres n’y figurent pas forcément, que Saint-Augustin n’est pas le seul Père de l’Église. Les humanistes étendent les connaissances, la culture. La Réforme se prépare… Les humanistes ne pouvaient que jeter le doute dans les esprits. Erasme (1467-1536), grande figure de la renaissance, théologien néerlandais, traducteur du Nouveau Testament, cherche à réconcilier l’héritage païen des Anciens et la foi chrétienne. Il fonde une « philosophie du Christ », qui se révèle alors être dangereuse pour le pouvoir en place. Les humanistes français veulent réformer l’église sans heurts. Lefèvre d’Etaples et Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux, regroupent des érudits mettant en doute la fidélité de l’église catholique par rapport au texte des Evangiles. Marguerite de Navarre les protège dès 1521 mais le Roi et la faculté de théologie les menacent. De ce fait, Briçonnet rentrent dans le rang.

De son côté, le moine allemand Luther (1483?-1546), est indigné par la vente des indulgences papales (pour financer le dôme de l’église Saint Pierre de Rome , le Pape proposait le pardon des péchés contre la vente d’indulgences. Il  fait afficher le 31 octobre 1517, sur la porte de son église, les 95 Thèses qui les réfutent. Au lieu de reconnaître ses abus, la cour de Rome émet une bulle papale (jugement irrévocable) pour excommunier Martin Luther, le faire arrêter et brûler ses écrits. Il est mis au ban de l’Empire en 1521. Cela n’empêche en aucun cas ses idées de s’étendre, et ce, dans les milieux les plus divers. Les Princes allemands, soutenus par François Ier, en font un instrument de lutte contre Charles Quint (1531) mais ils sont vaincus par l’Empereur en 1547, à Mülhberg. Il faudra attendre la Paix d’Augsbourg, en 1555, pour qu’un compromis soit signé: à chaque pays sa religion (cujus regio, ejus religio).

Parallèlement à ce vaste renouveau et à cette Réforme, les rois de France, fascinés par l’Italie renaissante, ses richesses, ses savoirs, ses techniques et ses arts, se lancent dans des guerres de conquête. Ainsi, Louis XII règnera sur le Milanais en 1499 mais perdra l’Italie à Novare en 1513. Tout est à refaire à l »avènement de François Ier. Charles Quint, roi d’Espagne (1516) et Empereur du Saint-Empire Germanique (1519), s’oppose aux Français (1520), bannit Luther (1521) et expédie Cortez au Mexique pour y trouver l’or des Aztèques (1519). Quatre guerres auront lieu entre l’Empire et la France pendant le règne de François Ier (1515-1547): on s’arrachera Milan, on se disputera la Bourgogne, on  fera alliance avec les Turcs contre Charles Quint.

En publiant en 1536 (en latin) et en 1541 (en français), L’Institution  de la religion chrétienne, Jean Calvin (1509-1564) fonde le protestantisme français. Il se démarque de Luther et transforme la foi réformée en confession religieuse structurée. L’Écriture est pour lui la seule source de la foi. A ce titre, l’Église et tout son magistère n’a pas lieu d’être à ses yeux. Réfugié en Suisse après l’Affaire des Placards, en octobre 1534 (violent pamphlet contre la messe affiché à Paris et à Amboise, jusque sur la porte du Roi, ce qui déclencha une chasse aux hérétiques), il est banni de Genève en 1538 et se réfugie à Strasbourg pour y fonder la premières des églises réformées françaises. Avec son Institution  de la religion chrétienne, il tente de convaincre le roi du bien-fondé de la Réforme. Le texte est interdit par le Parlement en 1542, brûlé sur le parvis de Notre-Dame. Rien n’y fait, sa pensée s’étend en Europe. Il donnera sa forme définitive à son texte, en 80 chapitres, en 1559-1560.

Pendant ce temps, l’Angleterre a rompu ses liens avec la papauté qui n’a pas voulu accepter l’annulation du mariage d’Henri VIII (1531) (celui-ci voulait répudier son épouse, Catherine d’Aragon, qui ne lui avait pas donné de fils). En 1534, le parlement anglais vote l’Acte de Suprématie qui proclame le roi seul chef suprême de l’Église d’Angleterre. A sa mort, en 1547, les idées réformées se propagent avec Edouard VI (1537-1553) , fils d’Henri VIII et de Jane Seymour,  ou, du moins, avec Le conseil de la régence (Edouard VI n’a que 9 ans) et l’archevêque de Canterbury, Cranmer, lesquels ouvrent toutes grandes les portes de l’Angleterre à la Réforme. Lorsque Marie Tudor (1516-1558), fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon monte sur le trône, en 1553, elle rétablit la religion catholique et persécutent les protestants. Ceci lui vaudra le surnom de Marie la sanglante. Elle meurt sans héritier. C’est Elisabeth Ière, fille d’Henri VIII et d’Anne Boleyn (pour qui il avait voulait l’annulation de son mariage) qui reprendra la succession. Elle rétablit l’Eglise anglicane afin d’échapper aux critiques des catholiques qui la considéraient toujours comme une bâtarde. Elle remet au goût du jour  l’Acte de Suprématie. Elle nomme de nouveaux évêques, et leur fait réviser la doctrine de l’Église. Le résultat est un texte appelé les « 39 articles », reconnu comme texte officiel par les Anglicans. Ces « articles » s’inspirent du protestantisme de Luther et de Calvin. Pourtant Élisabeth ne rompt pas complètement avec la tradition catholique. Le culte et l’organisation de l’Église en gardent des marques. Élisabeth établit donc un compromis entre éléments protestants et éléments catholiques.

Comme nous pouvons le constater, cette période est riche en événements, notamment sur le plan religieux, en France comme en Europe. Ces guerres de religion se calmeront, en France, avec la signature de l’Édit de Nantes,  le 13 avril 1598. Henri IV donnera ainsi aux protestants la liberté de culte.

2. La place de la Littérature…

Au sortir du Moyen Âge, la littérature française donna d’abord la priorité aux livres moraux et religieux. Cependant, elle resta suffisamment en retrait de toutes les querelles. Elle s’occupa à préserver son répertoire traditionnel pour un public de cour friand de jeux poétiques formels ou de romans de chevalerie.

Cependant, elle s’ouvre également au contact des littératures antiques, étrangères, des différentes découvertes, tant sur le plan scientifique que géographique. On imite alors les nouvelles de Boccace (Le Décaméron), on se souvient des fabliaux les plus anciens comme les Contes de Canterbury de Chaucer ou les Cent Nouvelles Nouvelles, on adapte les romans de chevalerie au goût du jour.

Les grands rhétoriqueurs eurent un succès certain. Ils pratiquaient la seconde rhétorique, c’est-à-dire la poésie par opposition à la prose, développant ainsi les métaphores complexes, les rimes, les jeux poétiques. Ils se voulaient conseillers des princes et chantaient, de ce fait, leurs vertus. Clément Marot (1496-1544), pour ne citer que lui, en fit partie. La poésie verra un tournant dans l’apparition de la poésie lyonnaise (avec notamment Maurice Scève (1500-1560?), Pernette du Guillet (1520-1545), Louise Labé (1524-1566) ou Pontus de Tyard (1521-1605), tous inspirés par Pétrarque) et de La Pléiade (Ronsard (1524-1585), Du Bellay (1522-1560) et Baïf (1532-15889) entre autres…) qui lui offriront une nouvelle esthétique. Avec ces derniers, le rôle du poète change. Il devient celui qui est « inspiré », sacré. Il abandonne les genres traditionnels (rondeau, ballade, farce…) au profit des genres cultivés par les Anciens : l’ode, l’élégie, l’épigramme, la tragédie, la comédie, et surtout le sonnet.

Les troubles dus aux guerres de religion vont se refléter jusque dans la poésie. On verra alors apparaître des auteurs engagés. Les thèmes changent, la forme également. La poésie devient baroque. Agrippa d’Aubigné (1552-1630), Desportes (1546-1606) ou Jean de Sponde (1557-1595) en sont les symboles.

Les prosateurs se différencient, quant-à eux, en deux groupes: les prosateurs didactiques (le premier fut Calvin) et les prosateurs dits réalistes, disciples de Rabelais (né vers 1494- 1553), comme Bonaventure des Périers (né vers 1510-mort vers 1544) , Noël du Fail (1520? – 1591) ou Marguerite de Navarre (1492-1549) et son Heptameron.

Les guerres de religion toucheront également la prose. Ainsi, pamphlets, controverses, satires… vont fleurir. Montaigne (1533-1592) s’en fera l’écho.