Lucien de Samosate

Contre un ignorant bibliomane

Lucien de Samosate naquit vers 120 ap. J-C à Samosate comme l’indique son nom, ville située sur les bords de l’Euphrate, en Syrie. Il fut mis très tôt en apprentissage chez son oncle, statuaire. Cependant, la casse d’une tablette de marbre lui valut une telle correction que le jeune Lucien préféra s’enfuir. Sa mère obtint de son époux que leur enfant ne fût plus envoyé chez ce parent quelque peu violent. Il fit alors du droit et devint avocat mais les désagréments de ce métier (mensonges, luttes etc.) le firent l’abandonner. Il se mit à voyager à travers le monde romain notamment et devint orateur.

On lui attribue plus de 80 œuvres.

Contre un ignorant bibliomane (écrit vers 170) montre que Lucien ne fait pas dans la dentelle ! Excessif, insolent, trivial, il s’acharne contre un riche qu’il accuse d’acheter des livres sans pour autant avoir le bagage culturel pour les apprécier. Il s’offusque contre le paraître. Il rend son personnage ridicule. A quoi sert l’accumulation des livres si c’est pour ne pas les lire ?

Eh, oh, il va se calmer le Lucien, hein !!!!

Extrait : (Traduction : Eugène Talbot)

Certes, tu te proposes le contraire de ce que tu fais. Tu t’imagines paraître quelque chose dans la science en t’empressant d’acheter les plus beaux livres ; mais l’affaire tourne autrement et ne fait que mieux ressortir ton ignorance. D’autant plus que tu n’achètes pas les meilleurs livres, mais que, t’en rapportant à ceux qui en font l’éloge au hasard, tu deviens un don de Mercure pour les bouquinistes hâbleurs, un trésor assuré aux brocanteurs de cette espèce. Eh ! comment pourrais-tu distinguer les livres anciens, qui ont de la valeur, de ceux qui sont méprisables et moisis, si tu n’en juges que parce qu’ils sont rongés et percés, et si tu ne consultes que les teignes pour faire tes achats ? Quelle connaissance exacte, quelle sûreté, quel discernement espères-tu trouver en elles ?

Quand je t’accorderais de pouvoir distinguer les belles copies de Callinus et celles que le célèbre Atticus a exécutées avec tant de soin, à quoi te servirait, homme étonnant, de les avoir en ta possession ? Tu ne saurais juger de leur beauté, et tu ne peux en faire plus d’usage qu’un aveugle ne jouit des charmes visibles de ses amours. Les yeux tout grands ouverts, j’en conviens, tu regardes tes livres, et, par Jupiter, tu t’en assouvis la vue, tu en lis même des morceaux au pas de course, l’œil devançant les lèvres. Mais cela ne suffit pas, si d’ailleurs tu ne sais pas ce qui constitue les beautés et les défauts d’un ouvrage, quel est le sens de tous les mots, leur construction, si l’auteur s’est astreint aux règles prescrites, quels sont les termes de bon ou de mauvais aloi, les tournures falsifiées.

Eh quoi ! te figures-tu donc que tu nous sais cela sans l’avoir appris ? D’où te viendrait cette connaissance ? A moins qu’à l’exemple de certain berger, tu n’aies reçu une branche de laurier de la main des Muses. Mais tu n’as jamais entendu parler, je pense, de l’Hélicon, où ces divinités font, dit-on, leur séjour ; jamais, dans ta jeunesse, tu n’as fait d’études comme les nôtres. Il ne t’est même pas permis de songer aux Muses. En effet, elles n’hésitèrent point à se montrer à un berger rude, velu, dont le corps était fortement coloré par le soleil ; mais un homme comme toi (par la déesse du Liban, permets-moi, pour le moment, de ne pas être plus explicite), je suis bien sûr qu’elles n’auraient jamais consenti à venir à ta rencontre. Au lieu de te faire présent d’un rameau de laurier, elles t’auraient fouetté avec du myrte ou des feuilles de mauve : elles t’auraient chassé de leur domaine, de peur que tu ne vinsses souiller les eaux de, l’Olméus et de l’Hippocrène, où se désaltèrent les troupeaux et les bergers dont la bouche est pure. Non, quelles que soient ta hardiesse et ton impudence, tu n’oserais jamais dire que tu aies reçu la moindre instruction. Quand donc as-tu songé à entretenir avec les livres le plus léger commerce ? quel est ton maître ? quels sont tes condisciples ?

Et cependant tu espères aujourd’hui que tout cela va pousser de soi-même, si tu possèdes une bibliothèque bien fournie ! Eh bien ! rassemble chez toi tous les ouvrages de Démosthène, qu’il a écrits de sa propre main, tous ceux de Thucydide, que le même Démosthène a copiés jusqu’à huit fois de sa belle écriture ; achète, si tu veux, tous les livres que Sylla a fait transporter d’Athènes à Rome : quel fruit en retireras-tu pour ton instruction ? En vain tu les étendrais pour te coucher dessus, en vain tu les collerais sur toi et tu t’en habillerais comme d’un vêtement. Le singe, dit un proverbe, est toujours singe, eût-il des ornements d’or. Tu as sans cesse un livre à la main et tu lis continuellement, mais tu ne comprends rien à ce que tu lis ; tu es un âne secouant l’oreille en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait pour rendre savant celui qui les a, elle serait d’un prix inestimable ; et si le savoir se vendait au marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les pauvres. Et puis, qui pourrait le disputer en érudition aux marchands, aux bouquinistes, qui en possèdent et en vendent en si grand nombre ? Cependant, si tu veux y regarder de près, tu verras que ces gens-là ne sont pas beaucoup plus savants que toi ; leur langage est barbare comme le tien, leur intelligence bornée, comme celle des hommes qui n’ont jamais réfléchi sur ce qui est honnête et ce qui est honteux. Pourtant, tu manies peut-être deux ou trois volumes que lu leur achètes, tandis qu’ils ont jour et nuit des livres entre les mains.

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