Salluste

Caius Sallustius Crispus, (1er octobre -86 – 13 mai -34), est né à Amiterne, cité romaine, située dans les Abruzzes et fondée par la tribu des Sabins. D’origine plébéienne, il participa activement à la vie romaine en devenant questeur en -55, puis tribun de la plèbe en -52. Il soutint les populares, qui réclamaient notamment une réforme agraire, l’abolition ou la réduction des dettes des citoyens pauvres et les distributions de blé à bas prix (puis gratuitement). Ce parti avait la faveur de Pompée et de César qui s’en servirent pour leur accession au pouvoir. Ces populares s’opposaient à un parti conservateur soutenu par Milon et Cicéron: les optimates.

Proche de César, celui-ci lui confia plusieurs missions, à partir de -49, toutes vouées à l’échec. En -47, il accompagna César en Afrique et se vit octroyé le commandement de la nouvelle province de Numidie. Il s’y enrichit considérablement. De retour à Rome en -45, il fut alors accusé d’avoir détourné des fonds, sans pour autant qu’il y ait sanction.

À la mort de César, en -44, il abandonna la vie politique pour se consacrer au travail d’historien.

Auteur de trois œuvres, seules deux nous sont parvenues dans leur intégralité :

* La guerre de Jugurtha : reprenant le conflit entre la République romaine et le roi numide Jugurtha entre 112 et 105 av. J.-C
* La conjuration de Catilina : récit du complot de Catilina en -63. Il s’agissait du deuxième coup d’état de ce dernier afin de prendre le pouvoir.

Histoires, troisième œuvre, n’est connue de nous que par fragments.

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La conjuration de Catilina


La conjuration de Catilina, tableau de Cesare Maccari.
Au premier plan à droite, on voit Catilina, seul.
Selon Plutarque, tous les sénateurs avaient quitté le banc où il se trouvait assis.


Extrait du texte latin :

 

[3] Pulchrum est bene facere rei publicae, etiam bene dicere haud absurdum est; uel pace uel bello clarum fieri licet; et qui fecere et qui facta aliorum scripsere, multi laudantur. Ac mihi quidem, tametsi haudquaquam par gloria sequitur scriptorem et auctorem rerum, tamen in primis arduom uidetur res gestas scribere: primum quod facta dictis exequenda sunt; dein quia plerique quae delicta reprehenderis maleuolentia et inuidia dicta putant, ubi de magna uirtute atque gloria bonorum memores, quae sibi quisque facilia factu putat, aequo animo accipit, supra ea ueluti ficta pro falsis ducit. Sed ego adulescentulus initio, sicuti plerique, studio ad rem publicam latus sum, iique mihi multa aduersa fuere. Nam pro pudore, pro abstinentia, pro uirtute audacia largitio auaritia uigebant. Quae tametsi animus aspernabatur insolens malarum artium, tamen inter tanta uitia inbecilla aetas ambitione corrupta tenebatur; ac me, cum ab relicuorum malis moribus dissentirem, nihilo minus honoris cupido eadem quae ceteros fama atque inuidia uexabat.

[4] Igitur ubi animus ex multis miseriis atque periculis requieuit et mihi relicuam aetatem a re publica procul habendam decreui, non fuit consilium socordia atque desidia bonum otium conterere, neque uero agrum colendo aut uenando, seruilibus officiis, intentum aetatem agere; sed a quo incepto studioque me ambitio mala detinuerat, eodem regressus statui res gestas populi Romani carptim, ut quaeque memoria digna uidebantur, perscribere, eo magis quod mihi a spe metu partibus rei publicae animus liber erat. Igitur de Catilinae coniuratione quam uerissime potero paucis absoluam; nam id facinus in primis ego memorabile existimo sceleris atque periculi nouitate. De cuius hominis moribus pauca prius explananda sunt, quam initium narrandi faciam.

[5] L- Catilina, nobili genere natus, fuit magna ui et animi et corporis, sed ingenio malo prauoque. Huic ab adulescentia bella intestina caedes rapinae discordia ciuilis grata fuere, ibique iuuentutem suam exercuit. Corpus patiens inediae algoris uigiliae, supra quam cuiquam credibile est. Animus audax subdolus uarius, cuius rei libet simulator ac dissimulator, alieni appetens, sui profusus, ardens in cupiditatibus; satis eloquentiae, sapientiae parum. Vastus animus immoderata incredibilia nimis alta semper cupiebat. Hunc post dominationem L- Sullae libido maxima inuaserat rei publicae capiendae; neque id quibus modis assequeretur, dum sibi regnum pararet, quicquam pensi habebat. Agitabatur magis magisque in dies animus ferox inopia rei familiaris et conscientia scelerum, quae utraque iis artibus auxerat, quas supra memoraui. Incitabant praeterea corrupti ciuitatis mores, quos pessima ac diuersa inter se mala, luxuria atque auaritia, uexabant. Res ipsa hortari uidetur, quoniam de moribus ciuitatis tempus admonuit, supra repetere ac paucis instituta maiorum domi militiaeque, quo modo rem publicam habuerint quantamque reliquerint, ut paulatim immutata ex pulcherrima atque optima pessima ac flagitiosissima facta sit, disserere.

 


Traduction :
(Charles Durosoir)

 

III.

Il est beau de bien servir sa patrie ; mais le mérite de bien dire n’est pas non plus à dédaigner. Dans la paix comme dans la guerre on peut se rendre illustre, et ceux qui font de belles actions, comme ceux qui les écrivent, obtiennent des louanges. Or, selon moi, bien qu’il ne revienne pas à l’historien la même gloire qu’à son héros, sa tâche n’en est pas moins fort difficile. D’abord, le récit doit répondre à la grandeur des actions : ensuite, si vous relevez quelque faute, la plupart des lecteurs taxent vos paroles d’envie et de malveillance; puis, quand vous retracez les hautes vertus et la gloire des bons citoyens, chacun n’accueille avec plaisir que ce qu’il se juge en état de faire : au delà, il ne voit qu’exagération et mensonge . Pour moi, très jeune encore, mon goût me porta, comme tant d’autres, vers les emplois publics ; et, dans cette carrière, je rencontrai beaucoup d’obstacles. Au lieu de la pudeur, du désintéressement, du mérite, régnaient l’audace, la corruption, l’avarice. Bien que mon âme eût horreur de ces excès, auxquels elle était étrangère, c’était cependant au milieu de tant de désordres que ma faible jeunesse, séduite par l’ambition, se trouvait engagée. Et moi qui chez les autres désapprouvais ces mœurs perverses, comme je n’étais pas moins qu’eux dévoré de la soif des honneurs, je me vis avec eux en butte à la médisance et à la haine .

IV.

Aussi, dès qu’après tant de tourments et de périls mon âme eut retrouvé le calme, et que j’eus résolu de passer le reste de ma vie loin des affaires publiques, mon dessein ne fut pas de consumer dans la mollesse et le désœuvrement ce précieux loisir, ni de me livrer à l’agriculture ou à la chasse, occupations toutes matérielles ; mais, revenu à l’étude, dont une malheureuse ambition m’avait trop longtemps détourné, je conçus le projet d’écrire, par partie séparées, l’histoire du peuple romain, selon que chaque événement me paraîtrait digne de mémoire : et je pris d’autant plus volontiers ce parti, qu’exempt de crainte et d’espérance j’ai l’esprit entièrement détaché des factions qui divisent la république. Je vais donc raconter brièvement, et le plus fidèlement que je pourrai, la CONJURATION DE CATILINA, entreprise, à mon avis, des plus mémorables ! Tout y fut inouï, et le crime et le danger. Quelques détails sur le caractère de son auteur me paraissent nécessaires avant de commencer mon récit.

V.

Lucius Catilina , issu d’une noble famille, avait une grande force d’esprit et de corps, mais un naturel méchant et pervers. Dès son adolescence, les guerres intestines, les meurtres, les rapines, les émotions populaires, charmaient son âme, et tels furent les exercices de sa jeunesse. D’une constitution à supporter la faim, le froid, les veilles, au delà de ce qu’on pourrait croire ; esprit audacieux, rusé , fécond en ressources, capable de tout feindre et de tout dissimuler ; convoiteux du bien d’autrui, prodigue du sien, fougueux dans ses passions, il avait assez d’éloquence, de jugement fort peu : son esprit exalté méditait incessamment des projets démesurés, chimériques, impossibles. On l’avait vu, depuis la dictature de L. Sylla , se livrer tout entier à l’ambition de s’emparer du pouvoir : quant au choix des moyens, pourvu qu’il régnât seul, il ne s’en souciait guère. Cet esprit farouche était chaque jour plus tourmenté par l’embarras de ses affaires domestiques et par la conscience de ses crimes : double effet toujours plus marqué des désordres dont je viens de parler. Enfin il trouva un encouragement dans les mœurs dépravées d’une ville travaillée de deux vices, les pires en sens contraire, le luxe et l’avarice . Le sujet même , puisque je viens de parler des mœurs de Rome, semble m’inviter à reprendre les choses de plus haut, à exposer brièvement les principes de nos ancêtres, la manière dont ils ont gouverné la république au dedans comme au dehors, l’état de splendeur où ils l’ont laissée ; puis par quel changement insensible , de la plus florissante et de la plus vertueuse, elle est devenue la plus perverse et la plus dissolue.

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La guerre de Jugurtha

Extrait du texte latin :

[5] Bellum scripturus sum, quod populus Romanus cum Iugurtha rege Numidarum gessit, primum quia magnum et atrox uariaque uictoria fuit, dein quia tunc primum superbiae nobilitatis obuiam itum est; quae contentio diuina et humana cuncta permiscuit eoque uecordiae processit, ut studiis ciuilibus bellum atque uastitas Italiae finem faceret. Sed prius quam huiusce modi rei initium expedio, pauca supra repetam, quo ad cognoscendum omnia illustria magis magisque in aperto sint. Bello Punico secundo, quo dux Carthaginiensium Hannibal post magnitudinem nominis Romani Italiae opes maxime attriuerat, Masinissa rex Numidarum in amicitiam receptus a P- Scipione, cui postea Africano cognomen ex uirtute fuit, multa et praeclara rei militaris facinora fecerat. Ob quae uictis Carthaginiensibus et capto Syphace, cuius in Africa magnum atque late imperium ualuit, populus Romanus, quascumque urbis et agros manu ceperat, regi dono dedit. Igitur amicitia Masinissae bona atque honesta nobis permansit. Sed imperi uitaeque eius finis idem fuit. Dein Micipsa filius regnum solus obtinuit Mastanabale et Gulussa fratribus morbo absumptis. Is Adherbalem et Hiempsalem ex sese genuit Iugurthamque filium Mastanabalis fratris, quem Masinissa, quod ortus ex concubina erat, priuatum dereliquerat, eodem cultu quo liberos suos domi habuit.

[6] Qui ubi primum adoleuit, pollens uiribus, decora facie, sed multo maxime ingenio ualidus, non se luxu neque inertiae corrumpendum dedit, sed, uti mos gentis illius est, equitare, iaculari; cursu cum aequalibus certare et, cum omnis gloria anteiret, omnibus tamen carus esse; ad hoc pleraque tempora in uenando agere, leonem atque alias feras primus aut in primis ferire: plurimum facere, {et} minimum ipse de se loqui. Quibus rebus Micipsa tametsi initio laetus fuerat, existimans uirtutem Iugurthae regno suo gloriae fore, tamen, postquam hominem adulescentem exacta sua aetate et paruis liberis magis magisque crescere intellegit, uehementer eo negotio permotus multa cum animo suo uoluebat. Terrebat eum natura mortalium auida imperi et praeceps ad explendam animi cupidinem, praeterea opportunitas suae liberorumque aetatis, quae etiam mediocris uiros spe praedae transuersos agit, ad hoc studia Numidarum in Iugurtham accensa, ex quibus, si talem uirum dolis interfecisset, ne qua seditio aut bellum oriretur, anxius erat.

[7] His difficultatibus circumuentus ubi uidet neque per uim neque insidiis opprimi posse hominem tam acceptum popularibus, quod erat Iugurtha manu promptus et appetens gloriae militaris, statuit eum obiectare periculis et eo modo fortunam temptare. Igitur bello Numantino Micipsa, cum populo Romano equitum atque peditum auxilia mitteret, sperans uel ostentando uirtutem uel hostium saeuitia facile eum occasurum, praefecit Numidis, quos in Hispaniam mittebat. Sed ea res longe aliter, ac ratus erat, euenit. Nam Iugurtha, ut erat impigro atque acri ingenio, ubi naturam P- Scipionis, qui tum Romanis imperator erat, et morem hostium cognouit, multo labore multaque cura, praeterea modestissime parendo et saepe obuiam eundo periculis in tantam claritudinem breui peruenerat, ut nostris uehementer carus, Numantinis maximo terrori esset. Ac sane, quod difficillimum in primis est, et proelio strenuos erat et bonus consilio, quorum alterum ex prouidentia timorem, alterum ex audacia temeritatem afferre plerumque solet. Igitur imperator omnis fere res asperas per Iugurtham agere, in amicis habere, magis magisque eum in dies amplecti, quippe cuius neque consilium neque inceptum ullum frustra erat. Hoc accedebat munificentia animi atque ingeni sollertia, quibus rebus sibi multos ex Romanis familiari amicitia coniunxerat.

Traduction : (Charles Durosoir)
V.

Je vais raconter la guerre que soutint le peuple romain contre Jugurtha, roi des Numides, d’abord parce que la lutte fut sévère et dure, que la victoire fut longtemps incertaine, et puis parce qu’alors, pour la première fois, se marqua une résistance à la tyrannie de la noblesse. Ces hostilités déterminèrent un bouleversement général de toutes les choses divines et humaines et en vinrent à un point de violence tel, que les discordes entre citoyens se terminèrent par une guerre civile et la dévastation de l’Italie. Mais, avant de commencer, je reprendrai les faits d’un peu plus haut, afin de mieux faire comprendre les événements et de mieux les mettre en lumière. Pendant la seconde guerre punique, où le général carthaginois Hannibal avait accablé l’Italie des coups les plus rudes que Rome eût eu à supporter depuis qu’elle était devenue puissante, Masinissa, roi des Numides, admis comme allié par ce Scipion que son mérite fit surnommer plus tard l’Africain, s’était signalé par plusieurs beaux faits de guerre. En récompense, après la défaite de Carthage et la capture de Syphax, dont l’autorité en Afrique était grande et s’étendait au loin, Rome fit don à ce roi de toutes les villes et de tous les territoires qu’elle avait pris. Notre alliance avec Masinissa se maintint bonne et honorable. Mais avec sa vie finit son autorité, et après lui, son fils Micipsa fut seul roi, ses deux frères Mastanabal et Gulussa étant morts de maladie. Micipsa eut deux fils, Adherbal et Hiempsal ; quant à Jugurtha, fils de Mastanabal, que Masinissa avait exclu du rang royal, parce qu’il était né d’une concubine, il lui donna, dans sa maison, la même éducation qu’à ses enfants.

VI.

Dès sa jeunesse, Jugurtha, fort, beau, surtout doué d’une vigoureuse intelligence, ne se laissa pas corrompre par le luxe et la mollesse, mais, suivant l’habitude numide, il montait à cheval, lançait le trait, luttait à la course avec les jeunes gens de son âge, et, l’emportant sur tous, leur resta pourtant cher à tous ; il passait presque tout son temps à la chasse, le premier, ou dans les premiers, à abattre le lion et les autres bêtes féroces, agissant plus que les autres, parlant peu de lui. Tous ces mérites firent d’abord la joie de Micipsa, qui comptait profiter, pour la gloire de son règne, du courage de Jugurtha. Mais il comprit vite qu’il était lui-même un vieillard, que ses enfants étaient petits et que cet adolescent prenait chaque jour plus de force tout troublé par ces faits, il roulait mille pensées dans son esprit. Il songeait avec effroi que la nature humaine est avide d’autorité et toute portée à réaliser ses désirs ; que son âge et celui de ses fils offrait une belle occasion, que l’espoir du succès aurait fait saisir, même à un homme ordinaire ; il méditait sur la vive sympathie des Numides pour Jugurtha et se disait, que, à faire massacrer par traîtrise un homme pareil, il risquait un soulèvement ou une guerre.

VII.

Tourmenté par ces difficultés, il se rend bientôt compte que ni la violence, ni la ruse ne pourront le débarrasser d’un homme aussi populaire ; mais, comme Jugurtha était prompt à l’action et avide de gloire militaire, il décide de l’exposer aux dangers et, par ce moyen, de courir sa chance. Pendant la guerre de Numance, il envoya aux Romains des renforts de cavalerie et d’infanterie ; et, dans l’espoir que Jugurtha succomberait aisément, victime de son courage ou de la cruauté ennemie, il le mit à la tête des Numides qu’il expédiait en Espagne. Mais l’issue fut tout autre qu’il n’avait pensé. Jugurtha était naturellement actif et vif. Sitôt qu’il eut compris la nature et le caractère de Scipion, général en chef de l’armée romaine, et la tactique ennemie, par ses efforts, son application, son obéissance, sa modestie, son initiative devant le danger, il arriva bien vite à une telle réputation, qu’il conquit l’affection des Romains et terrifia les Numantins. Et vraiment, il avait résolu le problème d’être à la fois intrépide au combat et sage dans le conseil, problème difficile, l’un de ces mérites faisant dégénérer la prudence en timidité, comme l’autre, le courage en témérité. Aussi, le général en chef confiait-il à Jugurtha toutes les affaires un peu rudes, le tenait-il pour un ami, montrait-il, de jour en jour, plus d’affection à un homme qui jamais n’échouait dans ses projets ni dans ses entreprises. A ces qualités s’ajoutaient une générosité et une finesse qui avaient créé, entre beaucoup de Romains et lui, des liens très étroits d’amitié.

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