Bernard Palissy

Esprit curieux et ouvert à toutes les merveilles de la nature, cet autodidacte, né vers 1510 dans le Lot-et-Garonne, est complètement étranger à la formation humaniste. Bernard Palissy est un artiste (potier, émailleur, peintre, artisan verrier) doublé d’un écrivain. Cependant, ce qui fait son charme, c’est qu’il s’agit d’un homme d’action, d’un homme de terrain qui écrit les choses telles qu’il les ressent. Il se débat avec les réalités qu’il essaie de comprendre, appelant ses écrits, avec une ambition peut-être un peu naïve, de la philosophie.

On pourra retenir de lui deux ouvrages importants: la Recette véritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors (1563) et les Discours admirables de la nature des eaux et fontaines tant naturelles qu’artificielles, des métaux, des sols et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles (1580). Dans ce dernier ouvrage, Bernard Palissy raconte les longues années de recherches et d’expériences décevantes qui lui permirent de retrouver le secret des céramistes italiens et de réaliser des plats émaillés (conservés au Louvre) qu’il appelle des rustiques figulines car le décor est emprunté aux bêtes et aux plantes de la campagne.

Protestant, Bernard Palissy mourut en 1589, prisonnier de la Ligue, à la Bastille.

*********

L’extrait choisi est tiré du premier ouvrage de cet auteur. Il concerne le bûcheronnage et le déboisement et serait à rapprocher de l’Elégie de Ronsard contre les bûcherons de la forêt de Gâtine.

[…]  » Voilà comment il faut qu’un chacun mette peine d’entendre son art et pourquoi il est requis que les laboureurs aient quelque philosophie, ou autrement ils ne font qu’avorter la terre et meurtrir les arbres. Les abus qu’ils commettent tous les jours ès arbres me contraignent en parler ainsi d’affection.

Demande 

Tu fais semblant que des arbres ce sont des hommes et ici semble qu’ils te font grand pitié. Tu dis que les laboureurs les meurtrissent: voilà un propos qui me donne occasion de rire.

Réponse

C’est le naturel des fols et des ennemis de science. Toutefois je sais bien ce que je dis: car, en passant par les taillis, j’ai contemplé plusieurs fois la manière de couper les bois et ai vu que les bûcherons de ce pays, en coupant leurs taillis, laissaient la sèpe ou tronc qui demeurait en terre, tout fendu, brisé et éclaté, ne se souciant du tronc, pourvu qu’ils eussent le bois qui est produit dudit tronc, combien qu’ils espérassent que toutes les cinq années les troncs en produiraient autant. Je m’émerveille que le bois ne crie d’être aussi vilainement meurtri. Penses-tu que la sèpe qui est ainsi fendue et éclatée en plusieurs lieux, qu’elle ne se ressente de la fraction et extorsion qui lui aura été faite ? Ne sais-tu pas bien que les vents et pluies apporteront certaines poussières dans les fentes de ladite sèpe, qui causera que la sèpe se pourrira au milieu et ne pourra ressouder et sera à tout jamais malade de l’extorsion qui lui aura été faite ? […]

****

Voici le poème de Ronsard auquel je faisais référence :

Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

8 réflexions sur “Bernard Palissy

  1. Je ne sais pas si c’est un ancien billet mais tu as bien fait de le publier (ancien ou nouveau) ! Je découvre ces écologistes d’un autre âge et je me dis que l’histoire avec un grand H est vraiment un éternel recommencement dans quelque domaine que ce soit… « La matière demeure et la forme se perd », que c’est beau ! Comme sont beaux les « cris » de ces bois maltraités par les bûcherons (déjà)…

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