Dortoir interdit – Serge Brussolo

Voici un bouquin que je n’ai pas lâché et que j’ai lu presque d’une traite (bon, en deux fois, le temps me manquant en ce moment). Alors certes, ce n’est pas de la littérature de haut vol. Amateurs de phrases riches et ampoulées, passez votre chemin ! En revanche, il tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin.

N’est-ce pas ce que l’on demande à un bon polar ?

L’histoire est originale : Michelle Katz (Mickie) est la narratrice. Elle s’excuse par avance de ne pas être un écrivain (vous connaissez mon horreur pour la féminisation de ce terme). Après ses études d’art, elle rentre dans une boîte branchée de déco, celle de « Madame Lucille » (dont le vrai nom est Sue Ellen Prueflower…), spécialisée dans la décoration d’appartements de millionnaires de la côte Est. Lorsque cette dernière est retrouvée morte, Mickie est la première à être suspectée car l’entente entre les deux femmes n’était plus au rendez-vous. En effet, Mickie était devenue un peu trop célèbre au goût de sa patronne qui la jalousait. La narratrice se retrouve donc sans emploi pendant un court laps de temps. Elle se fait démarcher par l’Agence 13, spécialisée – chose originale – dans la décoration de lieux de crimes. Sa mission sera d’aller chez un milliardaire de Virginie ayant fait fortune dans le pétrole californien, Thobias (Tobbey) Zufrau-Clarkson. Sa famille a fait la guerre de Sécession. Il croit être possédé par l’âme de son arrière-grand-père tombé lors de la bataille de Shiloh. Il a transformé son domaine en camp d’entraînement, a recruté d’anciens G.I à la dérive qui tirent à balles réelles. Des robots, les drones, tirent également sur toutes les personnes qu’ils détectent. Il donne ses filles comme trophées aux vainqueurs. Personne ne dit rien car cet homme complètement déjanté a fait réélire de nombreux hommes politiques…

Bon, et la mission de Mickie dans tout ça, hein ? Elle doit décorer le bunker qui se trouve sur cette propriété. Celui-ci avait été construit lors de la crise des missiles de Cuba. Une simulation avait eu lieu. Ainsi, 300 personnes avaient été enfermées. On leur avait fait croire qu’elles devaient rester 6 mois sous terre (2 semaines en réalité). Elles se sont pratiquement toutes entretuées la 2ème semaine, sans que l’on sache pourquoi.

Bien entendu, ce travail va être ponctué d’aventures et ne va pas être de tout repos, loin de là… Je n’en dis pas plus pour ne rien dévoiler. Si vous voulez passer un bon moment, n’hésitez pas à le lire.

 

Extrait :

   – Je sais que vous me prenez pour un affabulateur, a-t-il repris. Il fallait donc que je vous fasse toucher du doigt la réalité de la menace. Regardez bien ! La cuisse… le flanc … la poitrine… Les trois blessures encaissées par le colonel au cours de la bataille. Elles m’ont été infligées en rêve. La douleur m’a réveillé. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais couché sur mon lit, au milieu des draps imprégnés de sang. Touchez-les, bordel ! Je veux que vous les touchiez !
Il me faisait peur. J’ai obéi. C’était bien du tissu cicatriciel. Mon index a même détecté les trous laissés par les points de suture.
– Je suis confronté à une malédiction familiale, a-t-il repris, plus calme. Je dois l’affronter sans détourner les yeux. Ne pas prendre exemple sur mon père. Il est mort la tête tranchée, savez-vous ?

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Adieu Gloria – Megan Abbott

 

Quatrième de couverture :

A partir de faits divers des années 50, Abbott met en scène, dans ce roman comme dans les suivants, des relations perverses entre femmes. Ici, une jeune personne ordinaire raconte comment, lasse de son petit job et d’avoir à s’occuper de son père, elle est repérée par la reine du Milieu, célèbre pour ses jambes et le sang froid avec lequel elle règle différentes opérations criminelles (jeu, alcool, courses) pour le compte de la Mafia. Gloria Denton « pygmalionne » la petite, essaie d’en faire sa digne héritière. Jusqu’au jour où la protégée tombe sous le charme d’un bon à rien, joueur flambeur et cynique. Et se laisse convaincre de trahir son mentor. L’engrenage est fatal et la fureur de Gloria, phénoménale. La gamine assiste au meurtre de son amant mais ne veut pas perdre tout ce qu’elle a acquis. Comment faire pour s’en sortir sans encombre ? L’écriture de Megan Abbott est un tour de force : sèche et rythmée, elle se joue de l’argot de l’époque, dégage une ambiance,sexy et vénéneuse, de danger et de tension permanents. C’est noir comme du Willeford, opaque, étouffant et brillantissime.

 

Mon avis :

Voici un roman noir qui se lit avec une facilité déconcertante et qui, pourtant, ne peut laisser indifférent. On est loin de tous les schémas classiques  des polars et c’est justement un des facteurs qui le démarque. Point d’hommes dans ce roman, du moins en rôle principal. Les rares figurants masculins – et j’emploie à dessein le terme cinématographique – tels que le mort ou Clancy, l’inspecteur, n’ont qu’un rôle de seconde zone. Toute l’intrigue tourne autour de deux femmes: Gloria et la narratrice. On assiste ici à un machiavélisme au féminin, sans borne, limite pervers car touchant à l’intellect. L’écriture est au service de l’histoire: concise, familière lorsqu’il le faut, elle est mimétique de ce qui se trame tout au long de l’histoire.

Megan Abbott a reçu le prestigieux prix Edgar Award pour ce roman.

Il est amplement mérité. 

 

Extrait :  

L’inspecteur Clancy était exactement comme on l’aurait imaginé. Une bouille rougeaude d’Irlando-Ecossais, des mains rudes, toujours collées à ses hanches, une barre de cheveux bouffants qui flottaient au-dessus de son front comme un écolier. des yeux mauvais, des cils longs où se nichait quelque chose de froid et de fourbe.

Il me regarda comme s’il me connaissait. Comme s’il savait tout de moi. (…)

Mais j’étais nerveuse, bien sûr. D’avoir vu le zozo à la casquette, en bas, les trucs qu’il m’avait sortis, son regard pressant et désespéré. Et puis, j’avais aussi l’impression de sentir encore la terre grumeleuse sous mes ongles, après le pillage de tombe de la veille au soir. Sans la forte dose de médocs que j’avais absorbée, j’aurais tremblée comme une vierge la veille de la nuit de noces.

Pain noir, pain blanc (tome 3) – Micheline Bail

Cette fois, le récit va surtout se focaliser sur la vie de Marie-Blanche. Celle-ci est désormais mariée et mère de famille. Elle découvre le modernisme, les Trente Glorieuses ayant été bénéfiques pour le confort des ménages. Mais il ne faut pas croire pour autant qu’elle va mener une vie paisible. Le malheur est toujours là, à nous guetter et à nous sauter dessus au moment où l’on s’y attend le moins.

J’ai terminé à présent cette saga familiale qui aurait pu s’intituler « chronique d’une vie ordinaire ». En effet, Micheline Bail a choisi de camper ses personnages dans une classe sociale peu aisée mais c’est justement ce qui est intéressant. Si vous aimez Zola, alors vous aimerez cette romancière car on retrouve cette mise en relief de la société avec ses joies et ses peines, ses progrès, les événements marquants. J’ai essayé de freiner ma lecture pour ne pas avoir la déception de tourner la dernière page… car c’est le seul défaut que j’y trouve (on le lit trop vite). Mais ce qui me rassure, c’est que Micheline Bail a écrit bon nombre d’autres livres. Je ne regrette pas de l’avoir découverte !

 

Extrait : 

La voix d’Eugénie était lointaine. Marie-Blanche lui demanda de parler plus fort, car elle l’entendait mal ; il y avait de la friture sur la ligne. Sa mère haussa la voix.

— Simone va pas bien du tout, lui répondit-elle rapidement, consciente que la communication était tarifée à la minute et que ça coûtait cher. Je l’ai vue à matin. Elle était couchée, blanche comme un drap, pis elle parlait plus. J’ai essayé de savoir ce qu’elle avait. J’ai posé des questions, mais elle répondait pas. On aurait dit qu’elle était plus là. Ses yeux étaient comme fous. J’ai peur, Marie-Blanche, de ce qu’elle peut faire… Elle me voyait pas, on aurait dit. Y a juste toi qui peux lui parler. Elle a confiance en toi. Tu pourrais pas prendre le train pis t’en venir à Québec tout de suite ? Je vais te payer ton voyage. Mon Dieu, si tu pouvais faire ça pour ta petite sœur…

Marie-Blanche n’hésita pas longtemps.

— Oui, maman, je vais venir, je sais pas si ça peut changer quelque chose, mais je m’en viens. Arrêtez de vous inquiéter, là. Je vais prendre le train, mais y va falloir que vous me remboursiez parce qu’on est pas riches, riches, nous autres. Pis va falloir trouver une gardienne, mais je fais le plus vite que je peux.

— Inquiète-toi pas, lui répondit Eugénie, soulagée. J’ai ce qu’y faut. Je t’attends, ma fille. Fais attention à toi, hein, pis apporte-moi des photos des enfants, si t’en as.

La communication fut interrompue.

Pain noir, pain blanc (tome 2) – Micheline Bail

Nous retrouvons avec plaisir toute la petite famille réunie. Eugénie a finalement réussi à rassembler tout son petit monde… enfin, presque. Car il manque Wilfrid, échappé de l’orphelinat et porté disparu. D’autres sont venus s’ajouter à la fratrie : Florence, l’amie de Marie-Blanche, orpheline ; Olivar, compagnon d’Eugénie ; Dina, fiancée d’Albert. Un beau jour, une lettre de l’enfant prodigue arrive. Le cœur de mère d’Eugénie bat la chamade. Son instinct lui avait bien dicté que son fils n’était pas mort. Cependant, sa venue va en contrarier plus d’un, d’autant plus qu’il déboule avec sa femme enceinte jusqu’aux dents !  En ces temps difficiles où tout est rationné, tout le monde va devoir faire un effort. Mais Wilfrid est bizarre. Il parle un charabia moitié anglais – moitié français que seul Albert, son frère, arrive à comprendre. Il n’a pas l’air de prendre soin de sa femme, très maigre, et encore moins du futur bébé. Sa violence et son penchant pour l’alcool aggravent son cas. Comme si la famille avait bien besoin de ça ! Mais la vie réserve des coups durs et semble s’acharner, parfois…

On ne s’essouffle pas à la lecture de ce deuxième tome. L’écriture est toujours aussi fluide et l’on tourne les pages à toute vitesse car on se met à la place d’Eugénie ou de Marie-Blanche. On suit les évolutions de chacun, les mariages, les naissances ou les morts. L’analyse sociologique est fine. Les personnages ont une véritable personnalité et apportent au lecteur une véritable connaissance des us et coutumes de l’époque. De plus, le québécois venant s’immiscer parfois au détour d’une phrase, cela apporte une pointe d’exotisme qui nous permet de nous évader.

À suivre…

 

Extrait :

— Qu’est-ce qu’il a dit, le docteur, maman ? lui demanda Marie-Blanche.

Elle tenait sa tasse de café d’une main et elle semblait avoir peur de ce qu’elle allait apprendre.

— Il a dit que votre sœur était… tuberculeuse.

— Hein ? Il est sûr de ça ?

Estella était étonnée.

— Ç’a l’air que c’est ça. Il a entendu des râles dans ses poumons, qu’il dit, pis y aurait d’autres symptômes qui peuvent pas tromper. La fatigue, les fièvres, les crachats pleins de sang, l’amaigrissement, et tout, et tout. On va nous envoyer une infirmière du dispensaire pour lui faire passer des tests… pis… à nous aussi. On risque tous d’être atteints si…

— Si vous vous débarrassez pas de la pestiférée !

Eugénie échappa un petit cri de surprise. Elle reprit néanmoins, comme si elle n’avait pas entendu la remarque désespérée de Simone, tout en adoucissant quelque peu le message.

— Le docteur a poussé fort pour que Simone entre à l’Hôpital Laval, pour se faire soigner. Il dit que le sanatorium est nécessaire dans son cas. Sans compter le risque de… contagion. Ça s’attrape, la tuberculose.

Pain noir, pain blanc (tome 1) – Micheline Bail

 

Micheline Bail, que je viens de découvrir, nous transporte, pendant ces quelques heures de lecture, au Québec dans les années 30. Eugénie vient de perdre son mari, Alphonse. La papeterie qui l’employait refuse de reconnaître l’accident et donc d’indemniser l’épouse qui a huit bouches à nourrir et attend un neuvième enfant. La paroisse accepte de lui venir en aide en lui demandant de mettre ses enfants à l’orphelinat en attendant de pouvoir leur offrir une vie décente. Comme si le deuil ne suffisait pas, cette nouvelle anéantit la veuve qui se jure qu’elle récupérera ses enfants coûte que coûte et reconstituera sa famille.

J’ai adoré ce roman dont j’ai tourné les pages frénétiquement, oubliant tout ce qui m’entourait pendant quelques instants. Eugénie est une femme combative, au courage qui force le respect. Le contexte historique donne une atmosphère à ce roman : crise économique, place des femmes dans la société… Des éléments réels viennent se mêler au virtuel comme la société de textiles par exemple (la Dominion). On a l’impression, en lisant ce livre, que l’on a fait un bond dans le temps. On veut aller aider Eugénie, rabattre son caquet au vicaire ou à certaines bonnes sœurs revêches qui ont caché leur amabilité dans la cornette !

Allez, je vous laisse, j’attaque le tome 2 sans tarder !

 

 

Extrait :

 

L’homme d’église ne bougea pas et attendit que l’orage passe. Il en avait vu d’autres, des veuves éplorées, et on ne l’attendrissait pas si facilement. Il finit pourtant par s’impatienter et, refusant de tenir compte de l’état de sa paroissienne, il enchaîna précipitamment :

— Bon… Dites-nous maintenant si votre mari avait des économies, des propriétés, quelque chose sur lequel vous pourriez compter pour assurer votre survie à court terme.

Eugénie releva la tête, un peu honteuse de s’être laissée aller devant des étrangers, et elle tira un mouchoir de sa poche.

— Pas à ma connaissance, en tout cas, reprit-elle d’une voix lasse, en reniflant.

Elle se moucha bruyamment, puis réprima ses derniers sanglots.

— On n’a rien et on vit à loyer depuis toujours. Mon mari est mort des suites d’un accident du travail, et les patrons de la papetière, des Anglais, ont dit qu’ils étaient pas responsables de son décès.

(…)

Le sourire de la bonne sœur lui fut comme un baume. Une grande bonté en émanait.

— Donc, si je comprends bien, nous aurons bientôt neuf personnes de plus sur l’assistance publique, soupira avec une grimace entendue l’homme de Dieu, comme si l’argent nécessaire à leur entretien allait être tiré directement de ses propres goussets.

Eugénie se renfrogna. Elle se sentait coupable de leur déchéance subite, comme si c’était sa faute.

La colère des enfants déchus – Catherine Fradier




Ce roman policier commence par une histoire atroce. Imaginez un manoir perché au sommet d’une colline. Tout autour s’étend une forêt dont la limite n’est pas perceptible à l’œil nu. Jusque-là, le décor pourrait paraître idyllique… Imaginez maintenant une chasse à courre. Quoi d’étonnant ? Les bois doivent être giboyeux à souhait. Mais que font ces adultes costumés et armés d’arbalètes ? Est-ce une reconstitution historique ? Des fans de Robin des Bois ou de Guillaume Tell ? Et ces enfants déguisés de façon ridicule courant à en perdre haleine ? Les proies… Oui, vous avez bien lu. Ces pauvres petites âmes sont les victimes de pervers ayant constitué un réseau pédophile. Fin du premier chapitre… Voilà qui plombe l’ambiance d’une lourdeur mortifère.

En parallèle, on assiste à des morts. Les personnages sont souvent des gens « bien sous tous rapports », des notables qui, si l’on gratte un peu le vernis, se révèlent être des vermines ayant eu un lien avec la pédophilie sans jamais être condamnées. Les meurtres – ou plutôt les exécutions – sont toutes signées par une figurine ou un objet ayant trait au film La Guerre des étoiles. Deux journalistes, Kara et Quintilius, ayant travaillé sur un livre intitulé « Dossier réseaux pédocriminels » vont enquêter, contraints et forcés. En effet, Kara a été victime d’un cambriolage. Devinez ce qui a disparu ? Les archives ayant aidé à écrire ce livre, bien sûr. Et qu’a-t-elle trouvé à la place ? Un sabre-laser de Jedi. Tout ceci est étrange… Aidés de Luc, policier d’Interpol, les deux amis vont devoir faire leurs investigations du côté obscur de la force…

Catherine Fradier a un réel talent pour prendre des faits réels ou connus et les mettre sous forme de romans policiers. On nage en pleine horreur et pourtant on ne peut pas s’empêcher de tourner les pages frénétiquement. On veut savoir, coûte que coûte, quitte, comme moi, à en faire des cauchemars.





Extrait :

Un quart d’heure plus tard, Kara, accompagnée de Luc et de Quint, garait sa voiture dans le parking souterrain d’un immeuble situé à deux cents mètres du sien, une place qu’elle avait négociée avec un écolo qui ne circulait plus qu’à vélo.

Tous trois se tenaient devant la rangée de boîtes aux lettres, le regard rivé vers l’une d’entre elles, qu’une enveloppe blanche encombrait. Kara glissa deux doigts dans la fente.

Une dépêche AFP reprenait le texte envoyé aux deux journalistes. Il s’agissait bien d’un titre. Un fait divers.

Un homme de 42 ans domicilié à Nanterre (92), a trouvé la mort hier après-midi, alors qu’il était en train de rénover une clôture pour le compte d’une société de travaux publics de Créteil. Les faits se sont produits au quartier de Fayolles, près de la serre abritant l’élevage de truites de Nanterre. Laurent Michat actionnait un système automatique d’enrouleur de fil de fer lorsque, pour une raison indéterminée, il s’est trouvé pris entre le bobineau et le fil. Il est mort étranglé. Une enquête a été ouverte.

La dépêche datait de la veille.

Kara émit un ricanement.

– On est même informés avant que les journaux ne soient en kiosque. Au train où vont les choses, on sera bientôt conviés sur la scène du crime.

Folie d’une femme séduite – Susan Fromberg Schaeffer

Quatrième de couverture :

La redécouverte d’un livre-culte qui a marqué des générations de lectrices. Un roman psychologique d’une émotion poignante, une inoubliable peinture de l’obsession amoureuse doublée d’un portrait de femme du siècle dernier aussi troublant que Tess d’Uberville ou Les Hauts de Hurlevent.

Ayant quitté sa ferme natale, Agnès Dempster découvre du haut de ses seize ans la vie citadine. Quand Frank Holt, tailleur de pierres de son état, fait irruption dans sa vie, elle s’en éprend sur le champ. Abandonnant travail, amis et même l’enfant qu’elle porte, elle se donne corps et âme à cet homme fruste qu’elle pare de toutes les couleurs du héros romantique et de l’artiste d’exception, jusqu’à perdre sa propre identité.
Quand Frank, effrayé par cet amour suffocant, s’échappe dans les bras d’une autre, Agnès perd pied. Contrainte à un geste fatal, elle devra répondre de ses actes face à l’opinion publique et aux médecins de l’asile.

 

Mon avis :

Rarement un roman a produit cet effet sur moi. J’ai littéralement dévoré celui-ci, abandonnant tout pour le lire et ne pensant plus qu’à ça dès que j’avais deux minutes de temps libre. Pourtant peu adepte des romans d’amour, là, je me suis laissée embarquer dans l’histoire. Dès le chapitre d’exposition, on remarque que l’histoire va être peu commune puisque le roman s’ouvre avec l’abattage d’une vache par le père de l’héroïne, Agnès Dempster. Le champ lexical de la violence et de la mort est bien présent et ce sont justement ces deux thèmes qui vont être non seulement les fils conducteurs de la narration mais encore tout ce qui va caractériser la vie de la narratrice.

 Cette dernière nous raconte son enfance sous forme de flash-backs. Ainsi, le lecteur apprend qu’Agnès déteste son prénom, ce qui n’est pas anodin ici puisque dès les premières pages (page 35 ici) on peut déjà se dire que la psychologie va jouer un rôle primordial.

Sa mère, Helen Saltonstall, quitta le domicile familial à la mort du pater familias, Ed. Selon Agnès, « elle était persuadée que ma grand-mère avait tué ma mère (P69) ». Le ton est donné ! Elle part alors dans la pension de famille d’une amie, Béa Brown. C’est là qu’elle rencontrera le père d’Agnès, Amon Dempster. Ils auront un premier enfant, un garçon, qui mourra à deux ans d’une épidémie de choléra. Helen ne s’était pas attachée à cet enfant car elle voulait une fille. Celle-ci arriva lors d’une tempête. Helen dut être accouchée par sa propre mère. Prénommée Majella, elle était qualifiée d’enfant magique. Elle était celle qu’Helen attendait par-dessus tout. Malheureusement, encore une fois, le malheur s’abat sur le jeune couple puisqu’à l’âge de 5 ans, alors qu’Helen faisait la lessive, la petite s’est faite tomber le chaudron bouillant sur elle. Helen tombe enceinte de son troisième enfant, Agnès. Celle-ci dira (P91) : « Comme le mauvais temps, j’approche. Songeant au passé, c’est ainsi que je vois mon arrivée : comme une subite attaque de chaleur, comme un ciel torride, et pas une goutte d’eau à espérer ». Comme on pouvait s’y attendre, la petite Agnès est rejetée dès sa naissance par sa mère. Pourtant, elle ne lui en voudra pas mais elle haïra sa défunte sœur. « Comment croire que je n’étais pas là durant ces jours torrides ? (…) Je n’existais pas encore, mais déjà j’avais besoin de réconfort car, déjà, leur souffrance m’habitait ». On comprend dès lors l’état psychologique de la narratrice et surtout le fait qu’elle n’aimait pas son prénom. Elle aurait voulu être Majella, ne pas être maltraitée par sa mère. Lorsqu’Eurydice, sa grand-mère, meurt, elle lui lègue tous ses biens. Agnès a 16 ans. Elle part, réglant ses comptes avec la figure génitrice. A Montpelier, dans le Vermont, elle réside à la pension d’Iris Trowbridge. Elle fait alors la connaissance de Charlie et, surtout, de celui qui lui fera perdre la tête, Frank Holt. Après un premier flirt avec Charlie, elle tombe dans les bras de Frank. Et, finalement, bien qu’elle se pense heureuse, elle met un doigt dans l’engrenage du malheur.

 Je n’en raconte pas plus car ce serait dévoiler l’histoire. Ces quelques 800 pages se lisent avec une facilité déconcertante car on veut toujours en savoir plus. Bref, dès qu’on y met le nez dedans, on n’en ressort plus. L’histoire me rappelle, bien sûr, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, ouvrage mentionné par ailleurs dans le roman puisque la narratrice le lira, mais aussi Madame Bovary de Flaubert et sa non moins excellente suite, Mademoiselle Bovary de Maxime Benoît-Jeannin. Et lorsque l’on sait que ce livre s’inspire d’une histoire vraie qui a défrayé la chronique au XIXe siècle, le charme opère d’autant plus.

A lire sans attendre !

 

Extrait :

(Frank Holt est venu apporter un paquet à Agnès : du matériel pour lui apprendre à dessiner le lendemain.)

 Je me remontai dans mon lit de façon à être assise sur l’oreiller, le dos appuyé au montant. Pour qui se prenait-il, avec ses paupières tombantes et son air supérieur ? Pénétrer ainsi dans ma chambre et me mettre dans tous mes états ! Je regardai ma main pour m’assurer quelle était bien là. Je sus ce qu’éprouvait le mulot quand le faucon s’en saisit, cette sensation formidable d’être agrippé et dévoré, d’être contraint d’exister dans les fibres d’un autre, de sentir son propre cœur pomper le sang d’un autre. La chambre se vidait de Frank et me revenait. Je me ressaisissais. Et j’eus soudain le pressentiment de ce qui allait arriver, de la fournaise gigantesque qui allait rugir dans l’âtre de mon corps, des flammes immenses qui allaient jaillir de mes yeux et de ma bouche. Je savais que je m’entendrais dire des choses auxquelles je n’osais penser. Je savais que le feu allait grimper le long du mur intérieur indispensable que j’avais construit avec autant de soin qu’un faux bourdon sa ruche.