Virgile

Les Bucoliques :

Virgile, (en latin Publius Vergilius Maro) est un poète latin (Andes, aujourd’hui Pietole, près de Mantoue, 70 avant J.-C.-Brindes 19 avant J.-C.).

Les Bucoliques comptent dix poèmes qu’on appelle idylles ou églogues. Virgile cite, dès le début de son œuvre, Théocrite, un poète né à Syracuse et dont l’activité s’étend sur les années 270-260 avant notre ère. Représentant de l’esthétique alexandrine, Théocrite était allé chercher ses sujets dans les classes laborieuses (au sens étymologique du terme) de la ville et de la campagne et, à partir d’arguments tirés de la vie quotidienne, il avait composé des poèmes brefs, d’une esthétique soignée. C’est à ce poète que Virgile se réfère pour définir le genre par lequel il commence sa carrière poétique.

Ses poèmes mettent en scène des personnages composant une société étrange, par certains côtés vraisemblable, imaginable même, et par d’autres, irréelle et floue. Ils portent des noms grecs, en référence à ceux des Idylles de Théocrite. Les précisions qu’en donne Virgile ne suffisent pas à dessiner une image claire de la société des Bucoliques. Ce dernier a surtout voulu mettre en place un monde dans lequel les hommes et les dieux vivent en bonne entente.

[La première Bucolique est un dialogue de 85 vers entre deux bergers, Tityre et Mélibée. Ce dernier, exproprié, doit quitter sa terre tandis que Tityre a obtenu d’un dieu, Octave, de pouvoir rester. Le dialogue oppose le malheur de Mélibée et le bonheur de Tityre.]

Extrait : (Traduction de M. Nisard)

MÉLIBÉE.
Couché sous le vaste feuillage de ce hêtre, tu essayes, ô Tityre, un air champêtre sur tes légers pipeaux. Et nous, chassés du pays de nos pères, nous quittons les douces campagnes nous fuyons notre patrie. Toi, Tityre, étendu sous de frais ombrages, tu apprends aux échos de ces bois à redire le nom de la belle Amaryllis.

TITYRE.
O Mélibée, c’est un dieu qui nous a fait ce sort tranquille. Oui, il sera toujours un dieu pour moi ; souvent un tendre agneau de nos bergeries arrosera ses autels de son sang. Tu vois, il laisse errer mes génisses en ces lieux, et il m’a permis de jouer les airs que je voudrais sur mon rustique chalumeau.

MÉLIBÉE.
Je n’envie point ton bonheur : je m’en étonne plutôt, à la vue de ces champs désolés et pleins de trouble. Moi-même, tout faible que je suis, j’emmène à la hâte mes chèvres ; en voici une que j’ai peine à traîner. Là, entre d’épais coudriers, elle vient, mère plaintive, de mettre bas deux chevreaux, l’espérance de mon troupeau, hélas ! qu’elle a laissés sur une roche nue. Je me souviens (mais mon esprit était aveuglé) que ce malheur m’a été plus d’une fois prédit : des chênes ont été frappés de la foudre devant moi ; souvent du creux d’une yeuse une corneille criant à ma gauche me l’avait annoncé : Mais dis-moi, ô Tityre, dis-moi quel est ce dieu ?

TITYRE.
Cette ville qu’on appelle Rome, ô Mélibée, n’étais-je pas assez simple pour me la figurer semblable à celle de nos contrées, où nos bergers ont coutume de mener leurs tendres agneaux ? Ainsi je voyais ressembler à leurs pères les chiens qui viennent de naître, les chevreaux à leurs mères; ainsi je comparais les petits objets aux grands. Mais Rome élève autant sa tête au-dessus des autres villes, que les cyprès surpassent les vignes flexibles.

MÉLIBÉE.

Et quel motif si grand t’a donné l’envie de voir Rome ?

TITYRE.
La liberté, qui, bien que tardive, m’a regardé dans mon oisif esclavage, quand ma barbe déjà blanchissante tombait sous les ciseaux : enfin elle m’a regardé, enfin elle est venue pour moi, depuis que Galatée m’a quitté, et qu’Amaryllis me tient sous ses lois. Car, je te l’avouerai, tant que Galatée me retenait près d’elle, je n’avais ni l’espérance d’être libre, ni le soin d’augmenter mon épargne ; et quoiqu’il sortît de mes bergeries bon nombre de victimes, quoique ma main ne cessât de presser pour l’ingrate Mantoue le lait le plus savoureux de mes chèvres, elle n’en revenait jamais chargée du plus modique métal.

Et, pour les latinistes :

Extrait du texte latin : Ecloga prima.

Meliboeus
Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi
siluestrem tenui Musam meditaris auena ;
nos patriae finis et dulcia linquimus arua.
nos patriam fugimus ; tu, Tityre, lentus in umbra
formosam resonare doces Amaryllida siluas.

Tityrus
O Meliboee, deus nobis haec otia fecit.
namque erit ille mihi semper deus, illius aram
saepe tener nostris ab ouilibus imbuet agnus.
ille meas errare boues, ut cernis, et ipsum
ludere quae uellem calamo permisit agresti.

Meliboeus
Non equidem inuideo, miror magis ; undique totis
usque adeo turbatur agris. en ipse capellas
protenus aeger ago ; hanc etiam uix, Tityre, duco.
hic inter densas corylos modo namque gemellos,
spem gregis, a, silice in nuda conixa reliquit.
saepe malum hoc nobis, si mens non laeua fuisset,
de caelo tactas memini praedicere quercus.
sed tamen iste deus qui sit da, Tityre, nobis.

Tityrus
Urbem quam dicunt Romam, Meliboee, putaui
stultus ego huic nostrae similem, cui saepe solemus
pastores ouium teneros depellere fetus.
sic canibus catulos similes, sic matribus haedos
noram, sic paruis componere magna solebam.
uerum haec tantum alias inter caput extulit urbes
quantum lenta solent inter uiburna cupressi.

Meliboeus
Et quae tanta fuit Romam tibi causa uidendi ?

Tityrus
Libertas, quae sera tamen respexit inertem,
candidior postquam tondenti barba cadebat,
respexit tamen et longo post tempore uenit,
postquam nos Amaryllis habet, Galatea reliquit.
namque – fatebor enim – dum me Galatea tenebat,
nec spes libertatis erat nec cura peculi.
quamuis multa meis exiret uictima saeptis
pinguis et ingratae premeretur caseus urbi,
non umquam grauis aere domum mihi dextra redibat.

 

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L’Enéide


(image d’illustration)

 

L’Enéide est une épopée se composant de douze chants. Elle relate les sept années pendant lesquelles le héros, Énée, va surmonter différents obstacles afin d’honorer la mission des dieux : fonder la nouvelle Troie. En effet, Troie, patrie d’Énée, a été détruite. Il fuit cette dernière. Mais Junon, qui lui voue une haine incommensurable, va lui mener la vie dure comme l’indique l’entrée en matière :

 

« Je chante les combats du héros prédestiné qui fuyant

les rivages de Troie aborda le premier en Italie, près de Lavinium ;

longtemps il fut malmené sur terre et sur mer

par les dieux puissants, à cause de la cruelle Junon, à la rancœur tenace ;

il endura aussi bien des maux à la guerre, avant de fonder sa ville

et d’introduire ses dieux au Latium, le berceau de la race latine,

des Albains nos pères et de Rome aux altières murailles. » (source traduction)

 

Je ne résume pas l’histoire, on la connaît ! Mais quand on pense que Virgile voulait détruire le manuscrit… Il eut été dommage de priver ainsi des générations d’un des plus beaux poèmes épiques de la littérature. Quel bel hommage à Homère à qui il empruntera le sujet !

Extrait : (source traduction)

Énée se tenait droit, resplendissant dans une claire lumière ;

il avait le visage et les épaules d’un dieu ; car sa mère elle-même

d’un souffle avait donné à son fils une chevelure magnifique,

l’éclat vermeil de la jeunesse et des yeux pétillants de charme :

ainsi des mains artistes rehaussent la beauté de l’ivoire,

ou parent d’or fauve l’argent ou le marbre de Paros.

Alors il s’adressa à la reine et, soudain, à la surprise générale,

il dit ainsi : « Je suis ici devant vous, celui que vous cherchez,

le Troyen Énée, arraché aux ondes libyennes.

Ô toi, tu es la seule à t’être apitoyée sur les épreuves indicibles de Troie,

et nous, restes échappés aux Danaens, qui sur terre et sur mer

avons déjà épuisé tous les malheurs, et sommes totalement démunis,

tu nous associes à ta cité, à ta maison ; te remercier dignement,

ô Didon, est impossible pour nous comme pour les quelques survivants

de la nation dardanienne disséminés un peu partout par le vaste monde.

Si des divinités prennent en compte la piété des hommes,

s’il existe quelque part une justice et la conscience de la droiture

que les dieux t’accordent des récompenses dignes de toi. Quels siècles heureux

t’ont vue naître ? Quels parents si grands ont engendré une fille telle que toi ?

Tant que les fleuves courront vers la mer, tant que dans les montagnes

les ombres parcourront les vallées, tant que le ciel nourrira les étoiles,

toujours subsisteront et ta gloire et ton nom et tes louanges,

où que je sois appelé sur la terre ».

Suétone

Caius Suetonius Tranquillus (70 env.-env. 140) est tenu pour l’un des principaux historiens de langue latine, alors qu’il fut en réalité un biographe, et ne toucha à l’histoire que dans la mesure où les personnages dont il trace les portraits et raconte la vie appartiennent à l’histoire générale. Il est d’une époque où l’érudition tend à l’emporter sur la création. Suétone est un érudit, un chasseur d’anecdotes rares. Il dut aux circonstances de sa vie d’avoir pu en recueillir de très précieuses, notamment sur les empereurs du Ier siècle après J.-C., et les renseignements qu’il a ainsi transmis viennent combler en partie certaines lacunes (perte partielle des Annales de Tacite, et totale des autres historiens de cette période).

L’originalité de Suétone, plus biographe qu’historien, réside dans le fait qu’il s’éloigne des annales chronologiques pour peindre le portrait des empereurs – description physique, généalogie, administration de l’empire. Il ne cherchait pas à décrire une époque historique, tel son contemporain Tacite, mais à étudier un homme qui occupe à un moment donné une charge exceptionnelle. De plus, ses Vies des empereurs satisfont le goût des modernes pour le pittoresque et le réalisme.Issu de l’ordre équestre, Suétone obtient, grâce à son ami et protecteur, Pline le Jeune, un poste d’archiviste dans l’administration de Trajan et y fait carrière.

Sous Hadrien, grâce au soutien d’un autre protecteur, Septicius Clarus, Suétone devient secrétaire ab epistoli, responsable de toute la correspondance des bureaux impériaux, ce qui lui donne un accès privilégié à nombre d’informations confidentielles. Il s’en inspire pour sa ‘Vie des douze Césars‘, publiée entre 119 et 122, et pour laquelle il est resté connu. En 122, la brutale disgrâce de Septicius entraîne aussi celle de Suétone, dont on perd la trace. Suétone, polygraphe, a écrit de nombreux traités sur des sujets très divers – les jeux, les injures… Les œuvres qui nous sont parvenues sont ‘De Viribus Illustris‘, biographies d’hommes illustres dont il ne reste que les parties sur les grammairiens et les rhéteurs, ainsi que ‘De Vita Caesarum‘, portraits des empereurs de Jules César à Domitien.

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Extraits de la Vie des douze Césars ; César (traduction M. Baudement)

Jeunesse de César. Il est proscrit par Sylla

1.
César avait seize ans lorsqu’il perdit son père. L’année suivante, il fut désigné flamine de Jupiter ; et quoiqu’on l’eût fiancé, dès son enfance, à Cossutia, d’une simple famille équestre, mais fort riche, il la répudia, pour épouser Cornélie, fille de Cinna, lequel avait été quatre fois consul. Il en eut bientôt une fille, nommée Julie. Le dictateur Sylla voulut le contraindre à la répudier, et, ne pouvant y réussir par aucun moyen, le priva du sacerdoce, de la dot de sa femme, de quelques successions de famille, et le regarda dès lors comme son ennemi. César fut même réduit à se cacher, et, quoique atteint de la fièvre quarte, à changer presque toutes les nuits de retraite, et à se racheter, à prix d’argent, des mains de ceux qui le poursuivaient. Il fallut que les Vestales, et Mamercus Aemilius avec Aurelius Cotta, ses parents et ses alliés se réunissent pour obtenir son pardon. Il est bien établi que Sylla le refusa longtemps aux prières de ses meilleurs amis et des hommes les plus éminents, et que, vaincu par leur persévérance, il s’écria, par une inspiration divine ou par un secret pressentiment de l’avenir : « Eh bien, vous l’emportez, soyez satisfaits ; mais sachez que celui dont la vie vous est si chère écrasera un jour le parti de la noblesse, que nous avons défendu ensemble ; car il y a dans César plus d’un Marius. »

 

Ses premières campagnes. Son commerce avec Nicomède

2.
César fit ses premières armes en Asie, où l’avait emmené le préteur Marcus Thermus. Chargé par lui d’aller chercher une flotte en Bithynie, il s’arrêta chez le roi Nicomède, à qui on le soupçonna de s’être prostitué. Ce qui confirma ce bruit, c’est qu’on le vit, peu de jours après, retourner en Bithynie, sous prétexte de faire payer une certaine somme, due à un affranchi, son client. Le reste de la campagne fut plus favorable à sa réputation ; et, à la prise de Mytilène, il reçut de Thermus une couronne civique.

 

Son retour subit à Rome

3.

Il servit aussi en Cilicie, sous Servilius Isauricus, mais pendant peu de temps ; car, à la nouvelle de la mort de Sylla, et sur les espérances qu’il conçut des nouveaux troubles provoqués par Marcus Lepidus, il se hâta de revenir à Rome. Toutefois, il ne voulut pas entrer dans ses projets, quelques avantages qui lui fussent offerts ; le caractère de Lépide ne lui inspirait pas de confiance, et l’occasion lui semblait moins belle qu’il ne l’avait cru.

Son accusation contre Dolabella. Il va étudier à Rhodes. Il est pris par des pirates. Ses succès contre Mithridate

4.
Ces troubles apaisés, il accusa de concussion Cornelius Dolabella, qui avait été honoré du consulat et du triomphe. L’accusé fut absous, et César résolut de se retirer à Rhodes, tant pour se dérober aux ennemis qu’il s’était faits, que pour y consacrer ses loisirs aux leçons d’Apollonius Molon, le plus célèbre rhéteur de ce temps-là. Dans ce trajet, exécuté pendant l’hiver, il fut pris par les pirates, à la hauteur de l’île Pharmacuse ; et, non sans la plus vive indignation, il resta leur prisonnier l’espace d’environ quarante jours, n’ayant près de lui qu’un médecin et deux esclaves du service de sa chambre ; car il avait dépêché sur le champ ses compagnons et ses autres esclaves, pour lui rapporter l’argent nécessaire à sa rançon. Il la paya cinquante talents, et, à peine débarqué sur le rivage, il poursuivit, à la tête d’une flotte, les pirates qui s’en retournaient, les réduisit en son pouvoir, et les punit du supplice dont il les avait souvent menacés comme en plaisantant. Mithridate ravageait alors les pays voisins ; César ne voulut pas paraître indifférent au malheur des alliés : de Rhodes, où il s’était rendu, il passa en Asie, leva des troupes auxiliaires, chassa de la province le lieutenant de ce roi, et retint dans le devoir les peuples dont la foi était ébranlée et douteuse.

Il est fait tribun des soldats

5.
Revenu à Rome, la première magistrature qu’il obtint par les suffrages du peuple fut celle de tribun militaire. On le vit alors aider de tout son pouvoir ceux qui voulaient rétablir la puissance tribunitienne, dont Sylla avait beaucoup retranché. Il fit aussi servir la proposition Plotia au rappel de L. Cinna, frère de sa femme, et de tous ceux qui, dans les troubles civils, s’étaient attachés à Lépide, et qui, après la mort de ce consul, s’étaient réfugiés auprès de Sertorius: il prononça même un discours à ce sujet.

 

Il est nommé questeur. Son origine

6.
Étant questeur, il fit, à la tribune aux harangues et selon l’usage reçu, l’éloge de sa tante Julie et de sa femme Cornélie, qui venaient de mourir. Dans le premier, il établit ainsi la double origine de sa tante et celle de son propre père : « Par sa mère, ma tante Julie est issue des rois ; par son père, elle se rattache aux dieux immortels. En effet, d’Ancus Marcius descendaient les Marcius Rex, dont le nom fut celui de sa mère ; de Vénus descendent les Jules, dont la race est la nôtre. On voit donc unis dans notre famille et la majesté des rois, qui sont les maîtres des hommes, et la sainteté des dieux, qui sont les maîtres des rois. » Pour remplacer Cornélie, il épousa Pompeia, fille de Q. Pompée et petite-fille de L. Sylla ; mais, dans la suite, il divorça d’avec elle, sur le soupçon d’un commerce adultère avec Publius Clodius, si publiquement accusé de s’être introduit chez elle sous un costume de femme, pendant une fête religieuse, que le sénat dut ordonner une enquête pour sacrilège.

Sa questure en Espagne. La statue d’Alexandre

7.
Pendant sa questure, l’Espagne ultérieure lui échut en partage. En visitant les assemblées de cette province, pour y rendre la justice par délégation du préteur, il alla jusqu’à la ville de Gadès ; c’est là que voyant, près d’un temple d’Hercule, la statue du grand Alexandre, il poussa un profond soupir, comme pour déplorer son inaction : et, se reprochant de n’avoir encore rien fait de mémorable à un âge où Alexandre avait déjà conquis l’univers, il demanda incontinent son congé, afin de venir à Rome pour saisir le plus tôt possible les occasions de se signaler. Les devins élevèrent encore ses espérances, en interprétant un songe qu’il avait eu la nuit précédente, et qui lui troublait l’esprit ; car il avait rêvé qu’il violait sa mère. Ils déclarèrent que ce songe lui annonçait l’empire du monde, « cette mère qu’il avait vue soumise à lui n’étant autre que la terre, notre mère commune. »

Ses projets

8
Étant donc parti avant le temps, il visita les colonies latines, qui nourrissaient des prétentions au droit de cité romaine ; et il les aurait poussées à quelque audacieuse entreprise, si, dans cette crainte même, les consuls n’avaient retenu quelque temps les légions destinées pour la Cilicie.

 

Il entre dans plusieurs conjurations qui avortent

9.
Il n’en médita pas moins bientôt à Rome de plus grands projets. On dit, en effet, que, peu de jours avant de prendre possession de l’édilité, il entra dans une conspiration avec le consulaire Marcus Crassus, et avec Publius Sylla et L. Autronius, condamnés tous deux pour brigue, après avoir été désignés consuls. Ils devaient attaquer le sénat au commencement de l’année, en égorger une partie, donner la dictature à Crassus, qui aurait eu César pour maître de la cavalerie ; et, après s’être ainsi emparés du gouvernement, rendre à Sylla et à Autronius le consulat qu’on leur avait ôté. Tanusius Geminus dans son histoire, Marcus Bibulus dans ses édits, et C. Curion, le père, dans ses discours, parlent de cette conjuration. Cicéron lui-même paraît y faire allusion dans une lettre à Axius, où il dit que « César effectua, pendant son consulat, le projet de domination qu’il avait conçu étant édile. » Tanusius ajoute que Crassus, soit peur, soit repentir, ne se montra pas le jour marqué pour le meurtre, et que, pour cette raison, César ne donna point le signal convenu, qui était, à ce que rapporte Curion, de laisser tomber sa toge de son épaule. Le même Curion et M. Actorius Nason lui imputent encore une autre conspiration avec le jeune Gnaeus Pison, et prétendent que c’est sur le soupçon des menées de ce Pison dans Rome, qu’on lui donna, à titre extraordinaire, le gouvernement de l’Espagne ; que néanmoins ils convinrent de provoquer ensemble une révolution, l’un au dehors, l’autre à Rome, et d’agir au moyen des Ambrones et des peuples qui sont au-delà du Pô ; mais que la mort de Pison fit avorter leurs projets.

Son édilité. Ses munificences

10.
Édile, César ne se borna pas à orner le comitium, le forum, et les basiliques ; il orna aussi le Capitole, et y fit élever, pour le temps d’une exposition, des portiques provisoires où il étala aux yeux du peuple une partie des nombreuses collections d’œuvres d’art qu’il avait rassemblées. Il donna des jeux et des combats de bêtes, tantôt avec son collègue et tantôt en son propre nom ; ce qui fit que la popularité ne s’attacha qu’à lui pour des dépenses faites en commun. Aussi son collègue, Marcus Bibulus, disait-il, en se comparant à Pollux, « que comme on avait coutume d’appeler du seul nom de Castor le temple érigé dans le forum aux deux frères, on appelait magnificence de César les prodigalités de César et de Bibulus. » César joignit à ces prodigalités un combat de gladiateurs ; mais il y en eut quelques couples de moins qu’il ne le voulait ; car il en avait fait venir de toutes parts une si grande multitude, que ses ennemis, épouvantés, firent restreindre, par une loi expresse, le nombre des gladiateurs qui pourraient à l’avenir entrer dans Rome.

Tacite

 

On apprend énormément en lisant ce livre. Oui, mais quoi de plus qu’un autre livre d’Historien romain me demanderez-vous ? Ce à quoi je répondrai qu’il est toujours intéressant de comparer. Et puis, on découvre des choses qui sont uniques à chacun. Ainsi, dans Les Annales de Tacite, je me suis rendue compte qu’un peuple mentionné avait un nom particulier : « les Chattes ». Il s’agit d’un peuple germanique ancien ayant joué un rôle important dans la fin de l’expansion romaine au-delà du Rhin. Ils sont à l’origine de la Hesse actuelle. Quand je vous disais qu’on était toujours surpris ! Ah, relire des classiques, ça a quand même du bon !

Extraits : (traduction : M. Burnouf)

Ségeste et Arminius

LV. Sous le consulat de Drusus César et de C. Norbanus, le triomphe fut décerné à Germanicus, quoique la guerre durât encore. Il se disposait à la pousser vigoureusement pendant l’été ; ce qui n’empêcha pas que, dès les premiers jours du printemps, il ne fît par avance une soudaine incursion chez les Chattes. Il comptait sur les divisions de l’ennemi, partagé entre Ségeste et Arminius, qui avaient tous deux signalé envers nous, l’un sa fidélité, l’autre sa perfidie. Arminius soufflait la révolte parmi les Germains : Ségeste en avait plus d’une fois dénoncé les apprêts. Même au dernier festin, après lequel on courut aux armes, il avait conseillé à Varus de s’emparer de lui Ségeste, d’Arminius et des principaux nobles : « La multitude n’oserait rien, privée de ses chefs ; et le général pourrait à loisir discerner l’innocent du coupable. » Mais Varus subit sa destinée, et tomba sous les coups d’Arminius. Ségeste, entraîné à la guerre par le soulèvement général du pays, n’en garda pas moins ses dissentiments, et des motifs personnels achevaient de l’aigrir. Sa fille, promise à un autre, avait été enlevée par Arminius, gendre odieux, qui avait son ennemi pour beau-père ; et ce qui resserre, quand on est d’intelligence, les nœuds de l’amitié, n’était pour ces cœurs divisés par la haine qu’un aiguillon de colère.

Cécina chez les Chattes

LVI. Germanicus donne à Cécina quatre légions, cinq mille auxiliaires et les milices levées à la hâte parmi les Germains qui habitent en deçà du Rhin. Il prend avec lui le même nombre de légions et le double de troupes alliées, relève sur le mont Taunus (1) un fort que son père y avait jadis établi, et fond avec son armée sans bagages sur le pays des Chattes, laissant derrière lui L. Apronius, chargé d’entretenir les routes et les digues. Une sécheresse, rare dans ces climats, et le peu de hauteur des rivières, lui avaient permis d’avancer sans obstacles ; mais on craignait pour le retour les pluies et la crue des eaux. Son arrivée chez les Chattes fut si imprévue, que tout ce que l’âge et le sexe rendaient incapable de résistance fut pris ou tué dans un instant. Les guerriers avaient traversé l’Éder à la nage et voulaient empêcher les Romains d’y jeter un pont. Repoussés par nos machines et nos flèches, ayant essayé vainement d’entrer en négociation, quelques-uns passèrent du côté de Germanicus ; les autres, abandonnant leurs bourgades et leurs villages, se dispersèrent dans les forêts. César, après avoir brûlé Mattium, chef-lieu de cette nation, et ravagé le plat pays, tourna vers le Rhin. L’ennemi n’osa inquiéter la retraite, comme le font ces peuples lorsqu’ils ont cédé le terrain par ruse plutôt que par crainte. Les Chérusques avaient eu l’intention de secourir les Chattes ; mais Cécina leur fit peur en promenant ses armes par tout le pays. Les Marses eurent l’audace de combattre : une victoire les réprima.

1. Selon Malte-Brun, le mont Taunus est situé au nord de Francfort, et se nomme aujourd’hui die Hoehe (la hauteur).

Salluste

Caius Sallustius Crispus, (1er octobre -86 – 13 mai -34), est né à Amiterne, cité romaine, située dans les Abruzzes et fondée par la tribu des Sabins. D’origine plébéienne, il participa activement à la vie romaine en devenant questeur en -55, puis tribun de la plèbe en -52. Il soutint les populares, qui réclamaient notamment une réforme agraire, l’abolition ou la réduction des dettes des citoyens pauvres et les distributions de blé à bas prix (puis gratuitement). Ce parti avait la faveur de Pompée et de César qui s’en servirent pour leur accession au pouvoir. Ces populares s’opposaient à un parti conservateur soutenu par Milon et Cicéron: les optimates.

Proche de César, celui-ci lui confia plusieurs missions, à partir de -49, toutes vouées à l’échec. En -47, il accompagna César en Afrique et se vit octroyé le commandement de la nouvelle province de Numidie. Il s’y enrichit considérablement. De retour à Rome en -45, il fut alors accusé d’avoir détourné des fonds, sans pour autant qu’il y ait sanction.

À la mort de César, en -44, il abandonna la vie politique pour se consacrer au travail d’historien.

Auteur de trois œuvres, seules deux nous sont parvenues dans leur intégralité :

* La guerre de Jugurtha : reprenant le conflit entre la République romaine et le roi numide Jugurtha entre 112 et 105 av. J.-C
* La conjuration de Catilina : récit du complot de Catilina en -63. Il s’agissait du deuxième coup d’état de ce dernier afin de prendre le pouvoir.

Histoires, troisième œuvre, n’est connue de nous que par fragments.

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La conjuration de Catilina


La conjuration de Catilina, tableau de Cesare Maccari.
Au premier plan à droite, on voit Catilina, seul.
Selon Plutarque, tous les sénateurs avaient quitté le banc où il se trouvait assis.


Extrait du texte latin :

 

[3] Pulchrum est bene facere rei publicae, etiam bene dicere haud absurdum est; uel pace uel bello clarum fieri licet; et qui fecere et qui facta aliorum scripsere, multi laudantur. Ac mihi quidem, tametsi haudquaquam par gloria sequitur scriptorem et auctorem rerum, tamen in primis arduom uidetur res gestas scribere: primum quod facta dictis exequenda sunt; dein quia plerique quae delicta reprehenderis maleuolentia et inuidia dicta putant, ubi de magna uirtute atque gloria bonorum memores, quae sibi quisque facilia factu putat, aequo animo accipit, supra ea ueluti ficta pro falsis ducit. Sed ego adulescentulus initio, sicuti plerique, studio ad rem publicam latus sum, iique mihi multa aduersa fuere. Nam pro pudore, pro abstinentia, pro uirtute audacia largitio auaritia uigebant. Quae tametsi animus aspernabatur insolens malarum artium, tamen inter tanta uitia inbecilla aetas ambitione corrupta tenebatur; ac me, cum ab relicuorum malis moribus dissentirem, nihilo minus honoris cupido eadem quae ceteros fama atque inuidia uexabat.

[4] Igitur ubi animus ex multis miseriis atque periculis requieuit et mihi relicuam aetatem a re publica procul habendam decreui, non fuit consilium socordia atque desidia bonum otium conterere, neque uero agrum colendo aut uenando, seruilibus officiis, intentum aetatem agere; sed a quo incepto studioque me ambitio mala detinuerat, eodem regressus statui res gestas populi Romani carptim, ut quaeque memoria digna uidebantur, perscribere, eo magis quod mihi a spe metu partibus rei publicae animus liber erat. Igitur de Catilinae coniuratione quam uerissime potero paucis absoluam; nam id facinus in primis ego memorabile existimo sceleris atque periculi nouitate. De cuius hominis moribus pauca prius explananda sunt, quam initium narrandi faciam.

[5] L- Catilina, nobili genere natus, fuit magna ui et animi et corporis, sed ingenio malo prauoque. Huic ab adulescentia bella intestina caedes rapinae discordia ciuilis grata fuere, ibique iuuentutem suam exercuit. Corpus patiens inediae algoris uigiliae, supra quam cuiquam credibile est. Animus audax subdolus uarius, cuius rei libet simulator ac dissimulator, alieni appetens, sui profusus, ardens in cupiditatibus; satis eloquentiae, sapientiae parum. Vastus animus immoderata incredibilia nimis alta semper cupiebat. Hunc post dominationem L- Sullae libido maxima inuaserat rei publicae capiendae; neque id quibus modis assequeretur, dum sibi regnum pararet, quicquam pensi habebat. Agitabatur magis magisque in dies animus ferox inopia rei familiaris et conscientia scelerum, quae utraque iis artibus auxerat, quas supra memoraui. Incitabant praeterea corrupti ciuitatis mores, quos pessima ac diuersa inter se mala, luxuria atque auaritia, uexabant. Res ipsa hortari uidetur, quoniam de moribus ciuitatis tempus admonuit, supra repetere ac paucis instituta maiorum domi militiaeque, quo modo rem publicam habuerint quantamque reliquerint, ut paulatim immutata ex pulcherrima atque optima pessima ac flagitiosissima facta sit, disserere.

 


Traduction :
(Charles Durosoir)

 

III.

Il est beau de bien servir sa patrie ; mais le mérite de bien dire n’est pas non plus à dédaigner. Dans la paix comme dans la guerre on peut se rendre illustre, et ceux qui font de belles actions, comme ceux qui les écrivent, obtiennent des louanges. Or, selon moi, bien qu’il ne revienne pas à l’historien la même gloire qu’à son héros, sa tâche n’en est pas moins fort difficile. D’abord, le récit doit répondre à la grandeur des actions : ensuite, si vous relevez quelque faute, la plupart des lecteurs taxent vos paroles d’envie et de malveillance; puis, quand vous retracez les hautes vertus et la gloire des bons citoyens, chacun n’accueille avec plaisir que ce qu’il se juge en état de faire : au delà, il ne voit qu’exagération et mensonge . Pour moi, très jeune encore, mon goût me porta, comme tant d’autres, vers les emplois publics ; et, dans cette carrière, je rencontrai beaucoup d’obstacles. Au lieu de la pudeur, du désintéressement, du mérite, régnaient l’audace, la corruption, l’avarice. Bien que mon âme eût horreur de ces excès, auxquels elle était étrangère, c’était cependant au milieu de tant de désordres que ma faible jeunesse, séduite par l’ambition, se trouvait engagée. Et moi qui chez les autres désapprouvais ces mœurs perverses, comme je n’étais pas moins qu’eux dévoré de la soif des honneurs, je me vis avec eux en butte à la médisance et à la haine .

IV.

Aussi, dès qu’après tant de tourments et de périls mon âme eut retrouvé le calme, et que j’eus résolu de passer le reste de ma vie loin des affaires publiques, mon dessein ne fut pas de consumer dans la mollesse et le désœuvrement ce précieux loisir, ni de me livrer à l’agriculture ou à la chasse, occupations toutes matérielles ; mais, revenu à l’étude, dont une malheureuse ambition m’avait trop longtemps détourné, je conçus le projet d’écrire, par partie séparées, l’histoire du peuple romain, selon que chaque événement me paraîtrait digne de mémoire : et je pris d’autant plus volontiers ce parti, qu’exempt de crainte et d’espérance j’ai l’esprit entièrement détaché des factions qui divisent la république. Je vais donc raconter brièvement, et le plus fidèlement que je pourrai, la CONJURATION DE CATILINA, entreprise, à mon avis, des plus mémorables ! Tout y fut inouï, et le crime et le danger. Quelques détails sur le caractère de son auteur me paraissent nécessaires avant de commencer mon récit.

V.

Lucius Catilina , issu d’une noble famille, avait une grande force d’esprit et de corps, mais un naturel méchant et pervers. Dès son adolescence, les guerres intestines, les meurtres, les rapines, les émotions populaires, charmaient son âme, et tels furent les exercices de sa jeunesse. D’une constitution à supporter la faim, le froid, les veilles, au delà de ce qu’on pourrait croire ; esprit audacieux, rusé , fécond en ressources, capable de tout feindre et de tout dissimuler ; convoiteux du bien d’autrui, prodigue du sien, fougueux dans ses passions, il avait assez d’éloquence, de jugement fort peu : son esprit exalté méditait incessamment des projets démesurés, chimériques, impossibles. On l’avait vu, depuis la dictature de L. Sylla , se livrer tout entier à l’ambition de s’emparer du pouvoir : quant au choix des moyens, pourvu qu’il régnât seul, il ne s’en souciait guère. Cet esprit farouche était chaque jour plus tourmenté par l’embarras de ses affaires domestiques et par la conscience de ses crimes : double effet toujours plus marqué des désordres dont je viens de parler. Enfin il trouva un encouragement dans les mœurs dépravées d’une ville travaillée de deux vices, les pires en sens contraire, le luxe et l’avarice . Le sujet même , puisque je viens de parler des mœurs de Rome, semble m’inviter à reprendre les choses de plus haut, à exposer brièvement les principes de nos ancêtres, la manière dont ils ont gouverné la république au dedans comme au dehors, l’état de splendeur où ils l’ont laissée ; puis par quel changement insensible , de la plus florissante et de la plus vertueuse, elle est devenue la plus perverse et la plus dissolue.

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La guerre de Jugurtha

Extrait du texte latin :

[5] Bellum scripturus sum, quod populus Romanus cum Iugurtha rege Numidarum gessit, primum quia magnum et atrox uariaque uictoria fuit, dein quia tunc primum superbiae nobilitatis obuiam itum est; quae contentio diuina et humana cuncta permiscuit eoque uecordiae processit, ut studiis ciuilibus bellum atque uastitas Italiae finem faceret. Sed prius quam huiusce modi rei initium expedio, pauca supra repetam, quo ad cognoscendum omnia illustria magis magisque in aperto sint. Bello Punico secundo, quo dux Carthaginiensium Hannibal post magnitudinem nominis Romani Italiae opes maxime attriuerat, Masinissa rex Numidarum in amicitiam receptus a P- Scipione, cui postea Africano cognomen ex uirtute fuit, multa et praeclara rei militaris facinora fecerat. Ob quae uictis Carthaginiensibus et capto Syphace, cuius in Africa magnum atque late imperium ualuit, populus Romanus, quascumque urbis et agros manu ceperat, regi dono dedit. Igitur amicitia Masinissae bona atque honesta nobis permansit. Sed imperi uitaeque eius finis idem fuit. Dein Micipsa filius regnum solus obtinuit Mastanabale et Gulussa fratribus morbo absumptis. Is Adherbalem et Hiempsalem ex sese genuit Iugurthamque filium Mastanabalis fratris, quem Masinissa, quod ortus ex concubina erat, priuatum dereliquerat, eodem cultu quo liberos suos domi habuit.

[6] Qui ubi primum adoleuit, pollens uiribus, decora facie, sed multo maxime ingenio ualidus, non se luxu neque inertiae corrumpendum dedit, sed, uti mos gentis illius est, equitare, iaculari; cursu cum aequalibus certare et, cum omnis gloria anteiret, omnibus tamen carus esse; ad hoc pleraque tempora in uenando agere, leonem atque alias feras primus aut in primis ferire: plurimum facere, {et} minimum ipse de se loqui. Quibus rebus Micipsa tametsi initio laetus fuerat, existimans uirtutem Iugurthae regno suo gloriae fore, tamen, postquam hominem adulescentem exacta sua aetate et paruis liberis magis magisque crescere intellegit, uehementer eo negotio permotus multa cum animo suo uoluebat. Terrebat eum natura mortalium auida imperi et praeceps ad explendam animi cupidinem, praeterea opportunitas suae liberorumque aetatis, quae etiam mediocris uiros spe praedae transuersos agit, ad hoc studia Numidarum in Iugurtham accensa, ex quibus, si talem uirum dolis interfecisset, ne qua seditio aut bellum oriretur, anxius erat.

[7] His difficultatibus circumuentus ubi uidet neque per uim neque insidiis opprimi posse hominem tam acceptum popularibus, quod erat Iugurtha manu promptus et appetens gloriae militaris, statuit eum obiectare periculis et eo modo fortunam temptare. Igitur bello Numantino Micipsa, cum populo Romano equitum atque peditum auxilia mitteret, sperans uel ostentando uirtutem uel hostium saeuitia facile eum occasurum, praefecit Numidis, quos in Hispaniam mittebat. Sed ea res longe aliter, ac ratus erat, euenit. Nam Iugurtha, ut erat impigro atque acri ingenio, ubi naturam P- Scipionis, qui tum Romanis imperator erat, et morem hostium cognouit, multo labore multaque cura, praeterea modestissime parendo et saepe obuiam eundo periculis in tantam claritudinem breui peruenerat, ut nostris uehementer carus, Numantinis maximo terrori esset. Ac sane, quod difficillimum in primis est, et proelio strenuos erat et bonus consilio, quorum alterum ex prouidentia timorem, alterum ex audacia temeritatem afferre plerumque solet. Igitur imperator omnis fere res asperas per Iugurtham agere, in amicis habere, magis magisque eum in dies amplecti, quippe cuius neque consilium neque inceptum ullum frustra erat. Hoc accedebat munificentia animi atque ingeni sollertia, quibus rebus sibi multos ex Romanis familiari amicitia coniunxerat.

Traduction : (Charles Durosoir)
V.

Je vais raconter la guerre que soutint le peuple romain contre Jugurtha, roi des Numides, d’abord parce que la lutte fut sévère et dure, que la victoire fut longtemps incertaine, et puis parce qu’alors, pour la première fois, se marqua une résistance à la tyrannie de la noblesse. Ces hostilités déterminèrent un bouleversement général de toutes les choses divines et humaines et en vinrent à un point de violence tel, que les discordes entre citoyens se terminèrent par une guerre civile et la dévastation de l’Italie. Mais, avant de commencer, je reprendrai les faits d’un peu plus haut, afin de mieux faire comprendre les événements et de mieux les mettre en lumière. Pendant la seconde guerre punique, où le général carthaginois Hannibal avait accablé l’Italie des coups les plus rudes que Rome eût eu à supporter depuis qu’elle était devenue puissante, Masinissa, roi des Numides, admis comme allié par ce Scipion que son mérite fit surnommer plus tard l’Africain, s’était signalé par plusieurs beaux faits de guerre. En récompense, après la défaite de Carthage et la capture de Syphax, dont l’autorité en Afrique était grande et s’étendait au loin, Rome fit don à ce roi de toutes les villes et de tous les territoires qu’elle avait pris. Notre alliance avec Masinissa se maintint bonne et honorable. Mais avec sa vie finit son autorité, et après lui, son fils Micipsa fut seul roi, ses deux frères Mastanabal et Gulussa étant morts de maladie. Micipsa eut deux fils, Adherbal et Hiempsal ; quant à Jugurtha, fils de Mastanabal, que Masinissa avait exclu du rang royal, parce qu’il était né d’une concubine, il lui donna, dans sa maison, la même éducation qu’à ses enfants.

VI.

Dès sa jeunesse, Jugurtha, fort, beau, surtout doué d’une vigoureuse intelligence, ne se laissa pas corrompre par le luxe et la mollesse, mais, suivant l’habitude numide, il montait à cheval, lançait le trait, luttait à la course avec les jeunes gens de son âge, et, l’emportant sur tous, leur resta pourtant cher à tous ; il passait presque tout son temps à la chasse, le premier, ou dans les premiers, à abattre le lion et les autres bêtes féroces, agissant plus que les autres, parlant peu de lui. Tous ces mérites firent d’abord la joie de Micipsa, qui comptait profiter, pour la gloire de son règne, du courage de Jugurtha. Mais il comprit vite qu’il était lui-même un vieillard, que ses enfants étaient petits et que cet adolescent prenait chaque jour plus de force tout troublé par ces faits, il roulait mille pensées dans son esprit. Il songeait avec effroi que la nature humaine est avide d’autorité et toute portée à réaliser ses désirs ; que son âge et celui de ses fils offrait une belle occasion, que l’espoir du succès aurait fait saisir, même à un homme ordinaire ; il méditait sur la vive sympathie des Numides pour Jugurtha et se disait, que, à faire massacrer par traîtrise un homme pareil, il risquait un soulèvement ou une guerre.

VII.

Tourmenté par ces difficultés, il se rend bientôt compte que ni la violence, ni la ruse ne pourront le débarrasser d’un homme aussi populaire ; mais, comme Jugurtha était prompt à l’action et avide de gloire militaire, il décide de l’exposer aux dangers et, par ce moyen, de courir sa chance. Pendant la guerre de Numance, il envoya aux Romains des renforts de cavalerie et d’infanterie ; et, dans l’espoir que Jugurtha succomberait aisément, victime de son courage ou de la cruauté ennemie, il le mit à la tête des Numides qu’il expédiait en Espagne. Mais l’issue fut tout autre qu’il n’avait pensé. Jugurtha était naturellement actif et vif. Sitôt qu’il eut compris la nature et le caractère de Scipion, général en chef de l’armée romaine, et la tactique ennemie, par ses efforts, son application, son obéissance, sa modestie, son initiative devant le danger, il arriva bien vite à une telle réputation, qu’il conquit l’affection des Romains et terrifia les Numantins. Et vraiment, il avait résolu le problème d’être à la fois intrépide au combat et sage dans le conseil, problème difficile, l’un de ces mérites faisant dégénérer la prudence en timidité, comme l’autre, le courage en témérité. Aussi, le général en chef confiait-il à Jugurtha toutes les affaires un peu rudes, le tenait-il pour un ami, montrait-il, de jour en jour, plus d’affection à un homme qui jamais n’échouait dans ses projets ni dans ses entreprises. A ces qualités s’ajoutaient une générosité et une finesse qui avaient créé, entre beaucoup de Romains et lui, des liens très étroits d’amitié.

Prudence

Prudence est un poète latin (né en 348 à Calagurris et mort entre 405 et 410). Appartenant à une famille chrétienne, il mit son art au service de la religion.

 Ce texte, Psychomachie, est important dans la mesure où il s’agit du premier exemple en Occident de poésie allégorique. Il a été repris au Moyen Âge avec de nombreuses enluminures. Il a eu, en effet, une influence sur l’art médiéval.

 Prudence a pris pour thème le combat entre le vice et la vertu.

 

Extrait :

 

Nascitur hic inopina mali lacrimabilis astu

tempestas, placide turbatrix invida Pacis,

Que tantum subita vexaret clade triumphum.

Inter confertos cuneos Concordia forte,

Dum stipata pedem jam tutis menibus infert,

Excipit occultum vicii latitantis ab ictu

Mucronem levo in latere. Scalentia quanvis

Texta cathenato ferro subtegmine corpus

Ambirent, sutis et acumen vulneris hamis

Respuerent, rigidis nec fila tenacia nodis

Impactum sinerent penetrare in viscera telum,

Rara tamen chalibem tenui transmittere puncto

Commissura dedit, qua sese extrema polite

Scama ligat tunice sinus et sibi conserit horas.

 

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Traduction: (M. Lavarenne)

 

C’est alors que la ruse d’un vice détestable provoque une

soudaine alerte, attaque haineuse contre la Paix sereine,

propre à assombrir par un malheur subit un si beau triomphe.

Au moment où la Concorde, au milieu des bataillons serrés,

pénétrait avec son escorte dans l’enceinte protectrice,

elle reçut, lancé subrepticement par un vice à l’affût,

un dard dans le flanc gauche. Bien que le tissu écailleux

de l’armure entourât le corps de sa trame de fer continue,

que l’assemblage de ses chaînons repoussât la pointe meurtrière

et que l’entrelacs serré de ses fils robustes

ne permît pas au coup de l’arme de pénétrer dans la chair,

mais l’acier put passer par un léger interstice, à cause du défaut

d’un joint, à l’endroit où s’attachent la cuirasse polie et la dernière

maille, et où les bords de l’armure se joignent à son corps.

Plutarque

Comment il faut nourrir les enfants (Œuvres morales)

 

C’est dans le premier livre, De l’éducation des enfants, que l’on trouve ce texte. Il convient tout de même de signaler que le philosophe et moraliste grec de la Rome Antique n’a pas, de son vivant, compilé lui-même ses essais. Il s’agissait alors d’écrits disparates que l’on commença à rassembler au Moyen-Âge.

On pourrait penser que Plutarque, dans « Comment il faut nourrir les enfants », va simplement donner quelques conseils afin d’élever au mieux sa progéniture. Mais c’est bien mal connaître le moraliste ! En effet, il commence d’abord par affirmer tous les vices et perversions auxquels pourraient être soumis les enfants, en s’appuyant sur Euripide :

« Quand une fois mal assis a esté
Le fondement de la nativité,
Force est que ceux qui de tels parents sortent,
D’autruy peché la penitence portent. »

Ce n’est que par la suite qu’il essaie de convaincre les mères qu’elles doivent absolument allaiter leurs enfants. Apparemment, il s’agit d’un acte qui peut nous sembler logique, surtout à une époque où il n’existait rien d’autre que le lait maternel mais qui aurait vraisemblablement été négligé. Il semblerait, si l’on suit ce que dit l’auteur, que les jeunes accouchées préféraient confier leur descendance à une nourrice. Tout ceci est malsain selon le moraliste qui estime que l’enfant ne recevra pas l’amour maternel d’une part et une bonne éducation d’autre part. Car il poursuit ensuite avec ce thème. Seule excuse pour prendre une nourrice : ne pas pouvoir nourrir son enfant. Et attention, il faudra choisir convenablement cette dernière qui se devra d’être grecque et exclusivement grecque !

Il est toujours riche de lire ces textes antiques qui transmettent les pensées de l’époque. Les philosophes et les moralistes parlaient de tout sur tout et se mêlaient même de ce qui concernait exclusivement les femmes.

Extrait : (traduction : M. Amyot)

Il ensuit apres de parler touchant la maniere de les alimenter et nourrir apres qu’ils sont nez. Je dis doncques, qu’il est besoing que les meres nourrissent de laict leurs enfans, et qu’elles mesmes leur donnent la mammelle : car elles les nourriront avec plus d’affection, plus de soing et de diligence, comme celles qui les aimeront plus du dedans, et comme lon dit en commun proverbe, dés les tendres ongles : Là où les nourrisses et gouvernantes n’ont qu’une amour supposee et non naturelle, comme celles qui aiment pour un loyer mercenaire. La nature mesme nous monstre que les meres sont tenues d’allaicter et nourrir elles mesmes ce qu’elles ont enfanté : car à ceste fin a elle donné à toute sorte de beste qui fait des petits, la nourriture du laict : et la sage Providence divine a donné deux tetins à la femme, à fin que si d’adventure elle vient à faire deux enfans jumeaux, elle ait deux fontaines de laict pour pouvoir fournir à les nourrir tous deux. Il y a d’avantage, qu’elles mesmes en auront plus de charité et plus d’amour envers leurs propres enfans, et non sans grande raison certes : car le avoir esté nourris ensemble est comme un lien qui estrainct, ou un tour qui roidit la bienveuillance : tellement que nous voyons jusques aux bestes brutes, qu’elles ont regret quand on les separe de celles avec qui elles ont esté nourries. Ainsi doncques faut-il que les meres propres, s’il est possible, essayent de nourrir leurs enfans elles mesmes : ou s’il ne leur est possible, pour aucune imbecillité ou indisposition de leurs personnes, comme il peut bien advenir : ou pour ce qu’elles ayent envie d’en porter d’autres : à tout le moins faut-il avoir l’oeil à choisir les nourrisses et gouvernantes, non pas prendre les premieres qui se presenteront, ains les meilleures que faire se pourra, qui soient premierement Grecques, quant aux mœurs. Car ne plus ne moins qu’il faut dés la naissance dresser et former les membres des petits enfans, à fin qu’ils croissent tout droits, et non tortus ne contrefaicts : aussi faut-il dés le premier commancement accoustrer et former leurs mœurs, pour ce que ce premier aage est tendre et apte à recevoir toute sorte d’impression que lon luy veut bailler, et s’imprime facilement ce que lon veut en leurs ames pendant qu’elles sont tendres, là où toute chose dure malaiseement se peut amollir : car tout ainsi que les seaux et cachets s’impriment aiseement en de la cire molle, aussi se moulent facilement és esprits des petits enfans toutes choses que lon leur veut faire apprendre. A raison dequoy, il me semble que Platon admoneste prudemment les nourrisses, de ne conter pas indifferemment toutes sortes de fables aux petits enfans, de peur que leurs ames dés ce commancement ne s’abbreuvent de follie et de mauvaise opinion : et aussi conseille sagement le poëte Phocyllides, quand il dit,

  Dés que l’homme est en sa premiere enfance,
Monstrer luy faut du bien la cognoissance.

Pline le Jeune

 

Je discutais dernièrement de cet auteur avec une amie et je m’aperçois que je n’ai toujours pas fait sa fiche. Si j’ai autant tardé, je vous avoue que ce n’est pas pour rien : j’ai été traumatisée, à la fac, par un tout jeune professeur de latin qui, à mon avis, devait faire sa thèse sur cet auteur car nous en avons mangé pendant six mois. Lorsqu’on me disait « Pline le Jeune », j’en avais les poils qui se hérissaient !

Caius Caecilius (son nom de naissance) est né entre 61 et 62. Il est le fils d’un chevalier, Lucius Caecilius, et de Plina Marcella, sœur de Pline l’Ancien. Celui-ci l’adopta lorsque Lucius mourut prématurément. Passionné de rhétorique et de littérature (il fut l’ami de Tacite), il devint très vite un excellent orateur. Il mourut entre 113 et 115, vraisemblablement de maladie.

Ses lettres sont intéressantes à plus d’un titre.  En effet, elles sont un témoignage de son époque d’une part et, d’autre part, elles mettent en relief le quotidien de ses compatriotes. J’aime tout particulièrement celle qui expose l’éruption du Vésuve et le décès de son oncle, en 79. La voici (source) :

[6,16] XVI. – Pline à Tacite. 

Vous me demandez des détails sur la mort de mon oncle afin d’en transmettre plus fidèlement le récit à la postérité. Je vous en remercie : car je ne doute pas qu’une gloire impérissable ne s’attache à ses derniers moments, si vous en retracez l’histoire. Quoique dans un désastre qui a ravagé la plus belle contrée du monde, il ait péri avec des peuples et des villes entières, victime d’une catastrophe mémorable qui doit éterniser sa mémoire; quoiqu’il ait élevé lui-même tant de monuments durables de son génie, l’immortalité de vos ouvrages ajoutera beaucoup à celle de son nom. Heureux les hommes auxquels les dieux ont accordé le privilège de faire des choses dignes d’être écrites, ou d’en écrire qui soient dignes d’être lues ! Plus heureux encore ceux auxquels ils ont départi ce double avantage ! Mon oncle tiendra son rang parmi les derniers, et par vos écrits et par les siens. J’entreprends donc volontiers la tâche que vous m’imposez, ou plutôt, je la réclame.

Il était à Misène où il commandait la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre, vers la septième heure, ma mère l’avertit qu’il paraissait un nuage d’une grandeur et d’une forme extraordinaire. Après sa station au soleil et son bain d’eau froide, il s’était jeté sur un lit où il avait pris son repas ordinaire, et il se livrait à l’étude. Il demande ses sandales et monte en un lieu d’où il pouvait aisément observer ce phénomène. La nuée s’élançait dans l’air, sans qu’on pût distinguer à une si grande distance de quelle montagne elle sortait. L’événement fit connaitre ensuite que c’était du mont Vésuve. Sa forme approchait de celle d’un arbre, et particulièrement d’un pin : car, s’élevant vers le ciel comme sur un tronc immense, sa tête s’étendait en rameaux. Peut-être le souffle puissant qui poussait d’abord cette vapeur ne se faisait-il plus sentir ; peut-être aussi le nuage en s’affaiblissant ou en s’affaissant sous son propre poids, se répandait-il en surface ? Il paraissait tantôt blanc, tantôt sale et tacheté, selon qu’il était chargé de cendre ou de terre.

Ce phénomène surprit mon oncle, et, dans son zèle pour la science, il voulut l’examiner de plus près. Il fit appareiller un navire liburnien, et me laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j’aimais mieux étudier ; il m’avait par hasard donné lui-même quelque chose à écrire. Il sortait de chez lui, lorsqu’il reçut un billet de Rectine, femme de Césius Bassus. Effrayée de l’imminence du péril (car sa villa était située au pied du Vésuve, et l’on ne pouvait s’échapper que par la mer), elle le priait de lui porter secours. Alors il change de but, et poursuit par dévouement ce qu’il n’avait d’abord entrepris que par le désir de s’instruire. Il fait préparer des quadrirèmes, et y monte lui-même pour aller secourir Rectine et beaucoup d’autres personnes qui avaient fixé leur habitation sur cette côte riante. Il se rend à la hâte vers des lieux d’où tout le monde s’enfuyait ; il va droit au danger, la main au gouvernail, l’esprit tellement libre de crainte, qu’il décrivait et notait tous les mouvements, toutes les formes que le nuage ardent présentait à ses yeux.

Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu’ils approchaient ; déjà tombaient autour d’eux des éclats de rochers, des pierres noires, brûlées et calcinées par le feu ; déjà la mer, abaissée tout à coup, n’avait plus de profondeur, et les éruptions du volcan obstruaient le rivage. Mon oncle songea un instant à retourner ; mais il dit bientôt au pilote qui l’y engageait : « La fortune favorise le courage. Menez-nous chez Pomponianus ». Pomponianus était à Stabie, de l’autre côté d’un petit golfe, formé par la courbure insensible du rivage. Là, à la vue du péril qui était encore éloigné, mais imminent, car il s’approchait par degrés, Pomponianus avait transporté tous ses effets sur des vaisseaux, et n’attendait, pour s’éloigner, qu’un vent moins contraire. Mon oncle, favorisé par ce même vent, aborde chez lui, l’embrasse, calme son agitation, le rassure, l’encourage ; et, pour dissiper, par sa sécurité, la crainte de son ami, il se fait porter au bain. Après le bain, il se met à table, et mange avec gaieté, ou, ce qui ne suppose pas moins d’énergie, avec les apparences de la gaieté.

Cependant, de plusieurs endroits du mont Vésuve, on voyait briller de larges flammes et un vaste embrasement dont les ténèbres augmentaient l’éclat. Pour calmer la frayeur de ses hôtes, mon oncle leur disait que c’étaient des maisons de campagne abandonnées au feu par les paysans effrayés. Ensuite, il se livra au repos, et dormit réellement d’un profond sommeil, car on entendait de la porte le bruit de sa respiration que sa corpulence rendait forte et retentissante. Cependant la cour par où l’on entrait dans son appartement commençait à s’encombrer tellement de cendres et de pierres, que, s’il y fût resté plus longtemps, il lui eût été impossible de sortir. On l’éveille. Il sort, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil, et délibèrent s’ils se renfermeront dans la maison, ou s’ils erreront dans la campagne : car les maisons étaient tellement ébranlées par les effroyables tremblements de terre qui se succédaient, qu’elles semblaient arrachées de leurs fondements, poussées dans tous les sens, puis ramenées à leur place. D’un autre côté, on avait à craindre, hors de la ville, la chute des pierres, quoiqu’elles fussent légères et minées par le feu. De ces périls, on choisit le dernier. Chez mon oncle, la raison la plus forte prévalut sur la plus faible ; chez ceux qui l’entouraient, une crainte l’emporta sur une autre. Ils attachent donc avec des toiles des oreillers sur leurs têtes : c’était une sorte d’abri contre les pierres qui tombaient.

Le jour recommençait ailleurs ; mais autour d’eux régnait toujours la nuit la plus sombre et la plus épaisse, sillonnée cependant par des lueurs et des feux de toute espèce. On voulut s’approcher du rivage pour examiner si la mer permettait quelque tentative ; mais on la trouva toujours orageuse et contraire. Là mon oncle se coucha sur un drap étendu, demanda de l’eau froide, et en but deux fois. Bientôt des flammes et une odeur de soufre qui en annonçait l’approche, mirent tout le monde en fuite, et forcèrent mon oncle à se lever. Il se lève appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort.  J’imagine que cette épaisse épaisse vapeur arrêta sa respiration et le suffoqua. Il avait naturellement la poitrine faible, étroite et souvent haletante. Lorsque la lumière reparut (trois jours après le dernier qui avait lui pour mon oncle), on retrouva son corps entier, sans blessure. Rien n’était changé dans l’état de son vêtement, et son attitude était celle du sommeil plutôt que de la mort.

Pendant ce temps, ma mère et moi nous étions à Misène. Mais cela n’intéresse plus l’histoire, et vous n’avez voulu savoir que ce qui concerne la mort de mon oncle. Je finis donc, et je n’ajoute plus qu’un mot : c’est que je ne vous ai rien dit, que je n’aie vu ou que je n’aie appris dans ces moments où la vérité des événements n’a pu encore être altérée. C’est à vous de choisir ce que vous jugerez le plus important. Il est bien différent d’écrire une lettre ou une histoire; d’écrire pour un ami, ou pour le public. Adieu.

Traduction : De SACY – J. PIERROT et M. GABARET-DUPATY