Plutarque

Comment il faut nourrir les enfants (Œuvres morales)

 

C’est dans le premier livre, De l’éducation des enfants, que l’on trouve ce texte. Il convient tout de même de signaler que le philosophe et moraliste grec de la Rome Antique n’a pas, de son vivant, compilé lui-même ses essais. Il s’agissait alors d’écrits disparates que l’on commença à rassembler au Moyen-Âge.

On pourrait penser que Plutarque, dans « Comment il faut nourrir les enfants », va simplement donner quelques conseils afin d’élever au mieux sa progéniture. Mais c’est bien mal connaître le moraliste ! En effet, il commence d’abord par affirmer tous les vices et perversions auxquels pourraient être soumis les enfants, en s’appuyant sur Euripide :

« Quand une fois mal assis a esté
Le fondement de la nativité,
Force est que ceux qui de tels parents sortent,
D’autruy peché la penitence portent. »

Ce n’est que par la suite qu’il essaie de convaincre les mères qu’elles doivent absolument allaiter leurs enfants. Apparemment, il s’agit d’un acte qui peut nous sembler logique, surtout à une époque où il n’existait rien d’autre que le lait maternel mais qui aurait vraisemblablement été négligé. Il semblerait, si l’on suit ce que dit l’auteur, que les jeunes accouchées préféraient confier leur descendance à une nourrice. Tout ceci est malsain selon le moraliste qui estime que l’enfant ne recevra pas l’amour maternel d’une part et une bonne éducation d’autre part. Car il poursuit ensuite avec ce thème. Seule excuse pour prendre une nourrice : ne pas pouvoir nourrir son enfant. Et attention, il faudra choisir convenablement cette dernière qui se devra d’être grecque et exclusivement grecque !

Il est toujours riche de lire ces textes antiques qui transmettent les pensées de l’époque. Les philosophes et les moralistes parlaient de tout sur tout et se mêlaient même de ce qui concernait exclusivement les femmes.

Extrait : (traduction : M. Amyot)

Il ensuit apres de parler touchant la maniere de les alimenter et nourrir apres qu’ils sont nez. Je dis doncques, qu’il est besoing que les meres nourrissent de laict leurs enfans, et qu’elles mesmes leur donnent la mammelle : car elles les nourriront avec plus d’affection, plus de soing et de diligence, comme celles qui les aimeront plus du dedans, et comme lon dit en commun proverbe, dés les tendres ongles : Là où les nourrisses et gouvernantes n’ont qu’une amour supposee et non naturelle, comme celles qui aiment pour un loyer mercenaire. La nature mesme nous monstre que les meres sont tenues d’allaicter et nourrir elles mesmes ce qu’elles ont enfanté : car à ceste fin a elle donné à toute sorte de beste qui fait des petits, la nourriture du laict : et la sage Providence divine a donné deux tetins à la femme, à fin que si d’adventure elle vient à faire deux enfans jumeaux, elle ait deux fontaines de laict pour pouvoir fournir à les nourrir tous deux. Il y a d’avantage, qu’elles mesmes en auront plus de charité et plus d’amour envers leurs propres enfans, et non sans grande raison certes : car le avoir esté nourris ensemble est comme un lien qui estrainct, ou un tour qui roidit la bienveuillance : tellement que nous voyons jusques aux bestes brutes, qu’elles ont regret quand on les separe de celles avec qui elles ont esté nourries. Ainsi doncques faut-il que les meres propres, s’il est possible, essayent de nourrir leurs enfans elles mesmes : ou s’il ne leur est possible, pour aucune imbecillité ou indisposition de leurs personnes, comme il peut bien advenir : ou pour ce qu’elles ayent envie d’en porter d’autres : à tout le moins faut-il avoir l’oeil à choisir les nourrisses et gouvernantes, non pas prendre les premieres qui se presenteront, ains les meilleures que faire se pourra, qui soient premierement Grecques, quant aux mœurs. Car ne plus ne moins qu’il faut dés la naissance dresser et former les membres des petits enfans, à fin qu’ils croissent tout droits, et non tortus ne contrefaicts : aussi faut-il dés le premier commancement accoustrer et former leurs mœurs, pour ce que ce premier aage est tendre et apte à recevoir toute sorte d’impression que lon luy veut bailler, et s’imprime facilement ce que lon veut en leurs ames pendant qu’elles sont tendres, là où toute chose dure malaiseement se peut amollir : car tout ainsi que les seaux et cachets s’impriment aiseement en de la cire molle, aussi se moulent facilement és esprits des petits enfans toutes choses que lon leur veut faire apprendre. A raison dequoy, il me semble que Platon admoneste prudemment les nourrisses, de ne conter pas indifferemment toutes sortes de fables aux petits enfans, de peur que leurs ames dés ce commancement ne s’abbreuvent de follie et de mauvaise opinion : et aussi conseille sagement le poëte Phocyllides, quand il dit,

  Dés que l’homme est en sa premiere enfance,
Monstrer luy faut du bien la cognoissance.

Pline le Jeune

 

Je discutais dernièrement de cet auteur avec une amie et je m’aperçois que je n’ai toujours pas fait sa fiche. Si j’ai autant tardé, je vous avoue que ce n’est pas pour rien : j’ai été traumatisée, à la fac, par un tout jeune professeur de latin qui, à mon avis, devait faire sa thèse sur cet auteur car nous en avons mangé pendant six mois. Lorsqu’on me disait « Pline le Jeune », j’en avais les poils qui se hérissaient !

Caius Caecilius (son nom de naissance) est né entre 61 et 62. Il est le fils d’un chevalier, Lucius Caecilius, et de Plina Marcella, sœur de Pline l’Ancien. Celui-ci l’adopta lorsque Lucius mourut prématurément. Passionné de rhétorique et de littérature (il fut l’ami de Tacite), il devint très vite un excellent orateur. Il mourut entre 113 et 115, vraisemblablement de maladie.

Ses lettres sont intéressantes à plus d’un titre.  En effet, elles sont un témoignage de son époque d’une part et, d’autre part, elles mettent en relief le quotidien de ses compatriotes. J’aime tout particulièrement celle qui expose l’éruption du Vésuve et le décès de son oncle, en 79. La voici (source) :

[6,16] XVI. – Pline à Tacite. 

Vous me demandez des détails sur la mort de mon oncle afin d’en transmettre plus fidèlement le récit à la postérité. Je vous en remercie : car je ne doute pas qu’une gloire impérissable ne s’attache à ses derniers moments, si vous en retracez l’histoire. Quoique dans un désastre qui a ravagé la plus belle contrée du monde, il ait péri avec des peuples et des villes entières, victime d’une catastrophe mémorable qui doit éterniser sa mémoire; quoiqu’il ait élevé lui-même tant de monuments durables de son génie, l’immortalité de vos ouvrages ajoutera beaucoup à celle de son nom. Heureux les hommes auxquels les dieux ont accordé le privilège de faire des choses dignes d’être écrites, ou d’en écrire qui soient dignes d’être lues ! Plus heureux encore ceux auxquels ils ont départi ce double avantage ! Mon oncle tiendra son rang parmi les derniers, et par vos écrits et par les siens. J’entreprends donc volontiers la tâche que vous m’imposez, ou plutôt, je la réclame.

Il était à Misène où il commandait la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre, vers la septième heure, ma mère l’avertit qu’il paraissait un nuage d’une grandeur et d’une forme extraordinaire. Après sa station au soleil et son bain d’eau froide, il s’était jeté sur un lit où il avait pris son repas ordinaire, et il se livrait à l’étude. Il demande ses sandales et monte en un lieu d’où il pouvait aisément observer ce phénomène. La nuée s’élançait dans l’air, sans qu’on pût distinguer à une si grande distance de quelle montagne elle sortait. L’événement fit connaitre ensuite que c’était du mont Vésuve. Sa forme approchait de celle d’un arbre, et particulièrement d’un pin : car, s’élevant vers le ciel comme sur un tronc immense, sa tête s’étendait en rameaux. Peut-être le souffle puissant qui poussait d’abord cette vapeur ne se faisait-il plus sentir ; peut-être aussi le nuage en s’affaiblissant ou en s’affaissant sous son propre poids, se répandait-il en surface ? Il paraissait tantôt blanc, tantôt sale et tacheté, selon qu’il était chargé de cendre ou de terre.

Ce phénomène surprit mon oncle, et, dans son zèle pour la science, il voulut l’examiner de plus près. Il fit appareiller un navire liburnien, et me laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j’aimais mieux étudier ; il m’avait par hasard donné lui-même quelque chose à écrire. Il sortait de chez lui, lorsqu’il reçut un billet de Rectine, femme de Césius Bassus. Effrayée de l’imminence du péril (car sa villa était située au pied du Vésuve, et l’on ne pouvait s’échapper que par la mer), elle le priait de lui porter secours. Alors il change de but, et poursuit par dévouement ce qu’il n’avait d’abord entrepris que par le désir de s’instruire. Il fait préparer des quadrirèmes, et y monte lui-même pour aller secourir Rectine et beaucoup d’autres personnes qui avaient fixé leur habitation sur cette côte riante. Il se rend à la hâte vers des lieux d’où tout le monde s’enfuyait ; il va droit au danger, la main au gouvernail, l’esprit tellement libre de crainte, qu’il décrivait et notait tous les mouvements, toutes les formes que le nuage ardent présentait à ses yeux.

Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu’ils approchaient ; déjà tombaient autour d’eux des éclats de rochers, des pierres noires, brûlées et calcinées par le feu ; déjà la mer, abaissée tout à coup, n’avait plus de profondeur, et les éruptions du volcan obstruaient le rivage. Mon oncle songea un instant à retourner ; mais il dit bientôt au pilote qui l’y engageait : « La fortune favorise le courage. Menez-nous chez Pomponianus ». Pomponianus était à Stabie, de l’autre côté d’un petit golfe, formé par la courbure insensible du rivage. Là, à la vue du péril qui était encore éloigné, mais imminent, car il s’approchait par degrés, Pomponianus avait transporté tous ses effets sur des vaisseaux, et n’attendait, pour s’éloigner, qu’un vent moins contraire. Mon oncle, favorisé par ce même vent, aborde chez lui, l’embrasse, calme son agitation, le rassure, l’encourage ; et, pour dissiper, par sa sécurité, la crainte de son ami, il se fait porter au bain. Après le bain, il se met à table, et mange avec gaieté, ou, ce qui ne suppose pas moins d’énergie, avec les apparences de la gaieté.

Cependant, de plusieurs endroits du mont Vésuve, on voyait briller de larges flammes et un vaste embrasement dont les ténèbres augmentaient l’éclat. Pour calmer la frayeur de ses hôtes, mon oncle leur disait que c’étaient des maisons de campagne abandonnées au feu par les paysans effrayés. Ensuite, il se livra au repos, et dormit réellement d’un profond sommeil, car on entendait de la porte le bruit de sa respiration que sa corpulence rendait forte et retentissante. Cependant la cour par où l’on entrait dans son appartement commençait à s’encombrer tellement de cendres et de pierres, que, s’il y fût resté plus longtemps, il lui eût été impossible de sortir. On l’éveille. Il sort, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil, et délibèrent s’ils se renfermeront dans la maison, ou s’ils erreront dans la campagne : car les maisons étaient tellement ébranlées par les effroyables tremblements de terre qui se succédaient, qu’elles semblaient arrachées de leurs fondements, poussées dans tous les sens, puis ramenées à leur place. D’un autre côté, on avait à craindre, hors de la ville, la chute des pierres, quoiqu’elles fussent légères et minées par le feu. De ces périls, on choisit le dernier. Chez mon oncle, la raison la plus forte prévalut sur la plus faible ; chez ceux qui l’entouraient, une crainte l’emporta sur une autre. Ils attachent donc avec des toiles des oreillers sur leurs têtes : c’était une sorte d’abri contre les pierres qui tombaient.

Le jour recommençait ailleurs ; mais autour d’eux régnait toujours la nuit la plus sombre et la plus épaisse, sillonnée cependant par des lueurs et des feux de toute espèce. On voulut s’approcher du rivage pour examiner si la mer permettait quelque tentative ; mais on la trouva toujours orageuse et contraire. Là mon oncle se coucha sur un drap étendu, demanda de l’eau froide, et en but deux fois. Bientôt des flammes et une odeur de soufre qui en annonçait l’approche, mirent tout le monde en fuite, et forcèrent mon oncle à se lever. Il se lève appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort.  J’imagine que cette épaisse épaisse vapeur arrêta sa respiration et le suffoqua. Il avait naturellement la poitrine faible, étroite et souvent haletante. Lorsque la lumière reparut (trois jours après le dernier qui avait lui pour mon oncle), on retrouva son corps entier, sans blessure. Rien n’était changé dans l’état de son vêtement, et son attitude était celle du sommeil plutôt que de la mort.

Pendant ce temps, ma mère et moi nous étions à Misène. Mais cela n’intéresse plus l’histoire, et vous n’avez voulu savoir que ce qui concerne la mort de mon oncle. Je finis donc, et je n’ajoute plus qu’un mot : c’est que je ne vous ai rien dit, que je n’aie vu ou que je n’aie appris dans ces moments où la vérité des événements n’a pu encore être altérée. C’est à vous de choisir ce que vous jugerez le plus important. Il est bien différent d’écrire une lettre ou une histoire; d’écrire pour un ami, ou pour le public. Adieu.

Traduction : De SACY – J. PIERROT et M. GABARET-DUPATY

Pline l’Ancien

Histoire Naturelle

Non, nous n’avons pas tout inventé, trouvé, créé… il n’y a qu’à lire et relire les documents de nos ancêtres pour en avoir la preuve. Dans l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien, on peut avoir un panel complet de la faune, de la flore et de l’être humain. On pourra s’apercevoir, notamment dans le livre second, que la recherche concernant le monde médical était active. Bon, bien sûr, on pourra s’étonner de certains remèdes, surtout ceux faits à base de fiel ou de fiente. Saviez-vous que l’on préconisait souvent la fiente de chat pour calmer divers maux ?

Allez, quelques extraits (traduction de E. Littré) :

XLVI

3. On vante aussi la graisse de renard, mais particulièrement les excréments de chat appliqués avec une quantité égale de moutarde. La poudre ou la cendre de corne de chèvre, et surtout de bouc, avec addition de nitre, de graine de tamarix, de beurre et d’huile, empêche merveilleusement les cheveux de tomber; il faut préalablement raser la tête. La cendre de chair de chèvre, appliquée avec de l’huile, rend les sourcils noirs. Le lait de chèvre enlève, dit-on, les lentes; la fiente avec du miel guérit l’alopécie. La cendre de la corne des pattes avec de la poix empêche les cheveux de tomber. On calme la douleur de tête avec la cendre de lièvre et de l’huile de myrte; on la guérit aussi en buvant l’eau qui reste de la boisson d’un bœuf ou d’un âne, et, si nous y ajoutons foi, en portant en amulette les parties génitales d’un renard mâle. La cendre de corne de cerf appliquée avec du vinaigre, ou de l’huile rosat, ou de l’huile d’iris, a le même effet.

LXVI.

1. La chair de cerf est un fébrifuge, comme nous l’avons dit (VIII, 50, 8). Les fièvres réglées sont guéries, si nous en croyons les mages, par l’œil droit d’un loup, salé, et porté en amulette. Il est une espèce de fièvre qu’on appelle amphémèrine : on s’en guérit, dit-on, en avalant dans deux hémines d’eau trois gouttes de sang tirées de la veine de l’oreille d’un âne. Pour la lièvre quarte les mages recommandent d’attacher des excréments de chat avec le doigt d’un hibou, et, pour qu’il n’y ait pas récidive, de garder cela jusqu’après le terme du septième accès.

2. Qui a pu, dites-moi, inventer un pareil remède? Quel est ce mélange ? Pourquoi a-t-on choisi de préférence le doigt d’un hibou? De plus modestes ont dit qu’il fallait prendre dans du vin, avant l’accès de la fièvre quarte, le foie d’un chat tué au décours de la lune, gardé dans du sel. Les mêmes mages appliquent sur les doigts des pieds la cendre de la bouse de boeuf arrosée avec de l’urine d’enfant, et attachent aux mains un cœur de lièvre. Avant l’accès, ils font boire de la présure. On donne aussi avec du miel de fromage de chèvre frais, dont on a exprimé avec soin le petit-lait.

LXXVI.

1. On fait sortir les épines et autres corps étrangers par les excréments de chat, par la crotte de chèvre dans du vin, par une présure quelconque, mais surtout par celle de lièvre, avec de la fleur d’encens et de l’huile, ou avec un poids égal de glu, ou avec la propolis. On ramène à la couleur du reste du corps les cicatrices noires, avec du suif d’âne; le fiel de veau échauffé les efface; les médecins y ajoutent de la myrrhe, du miel et du safran, et le gardent dans une boîte de cuivre; d’autres y mêlent de la fleur de cuivre.

 

 

 

Plaute

La marmite

Plaute (vers 254 av. J.-C – 184 av. J.-C) est un auteur comique latin qui a inspiré Molière ou Shakespeare. La Marmite, une des pièces les plus connues, et pour cause, est à l’origine de l’Avare du sieur Poquelin. Euclion trouve une marmite emplie d’or. Le vieux pingre s’empresse de la cacher et commence à soupçonner tout le monde de vouloir le voler, à commencer par sa servante, Staphyla. Sa paranoïa le pousse même à accuser son voisin Mégadore de vouloir mettre son nez dans ses affaires en lui demandant la main de sa fille. Pourtant, celui-ci consentant à l’épouser sans dot, Euclion accepte.

Mais les choses se corsent car Phédra, la jeune promise, est enceinte…

On retrouve ici toutes les ficelles de la comédie : comique de paroles, de situation… tous les ingrédients sont là pour faire une bonne pièce de théâtre. Ajoutez à ceci que le style est plaisant car agréable à lire, et vous en déduirez que cette pièce est à lire absolument !

Extrait : (Traduction : J. Naudet)

EUCLION, seul.

J’ai voulu faire un effort, et me régaler pour la noce de ma fille. Je vais au marché ; je demande. Combien le poisson ? trop cher. L’agneau ? trop cher. Le bœuf ? trop cher. Veau, marée, charcuterie, tout est hors de prix. Impossible d’en approcher ; d’autant plus que je n’avais pas d’argent. La colère me prend, et je m’en vais, n’ayant pas le moyen d’acheter. Ils ont été ainsi bien attrapés, tous ces coquins-là. Et puis, dans le chemin, j’ai fait réflexion : quand on est prodigue les jours de fête, on manque du nécessaire les autres jours ; voilà ce que c’est que de ne pas épargner. C’est ainsi que la prudence a parlé à mon esprit et à mon estomac ; j’ai fait entendre raison à la sensualité, et nous ferons la noce le plus économiquement possible. J’ai acheté ce peu d’encens et ces couronnes de fleurs ; nous les offrirons au dieu Lare, dans notre foyer, pour qu’il rende le mariage fortuné. Mais que vois-je ? ma porte est ouverte ! Quel vacarme dans la maison ! Malheureux ! est-ce qu’on me vole ?

CONGRION, de l’intérieur de la maison.

Va demander tout de suite, chez le voisin, une plus grande marmite. Celle-ci est trop petite pour ce que je veux faire.

EUCLION.

Hélas ! on m’assassine. On me ravit mon or, on cherche la marmite. Je suis mort, si je ne cours en toute hâte. Apollon, je t’en conjure, viens à mon secours. Perce de tes traits ces voleurs de trésors : tu m’as déjà défendu en semblable péril. Mais je tarde trop. Courons, avant qu’on m’ait égorgé.

Phèdre

Fables

Phèdre fut, avec Ésope, une source d’inspiration pour La Fontaine.

Voici une fable intitulée L’aigle, la laie et la chatte sauvage.

(Traduction : Pierre Constant)

Une aigle avait fait son nid au sommet d’un chêne; une chatte sauvage, ayant trouvé un creux au milieu de l’arbre, y avait fait ses petits; une laie habituée à vivre dans les forêts avait déposé sa portée près du pied. Mais cette intimité formée par le hasard fut détruite par la mauvaise foi et la méchanceté funeste de la chatte. Elle grimpe jusqu’au nid de l’aigle et lui dit : « On prépare ta perte et peut-être, hélas ! aussi la mienne. Car, si tu vois chaque jour cette laie perfide creuser le sol, c’est qu’elle veut abattre le chêne pour pouvoir à terre se jeter facilement sur nos progénitures. Après avoir semé la terreur et le trouble dans le coeur de l’aigle, elle descend en rampant à la bauge de la laie couverte de soies. « Tes petits, lui dit-elle, sont en grand danger. Car, aussitôt que tu sortiras pour chercher pâture avec ton jeune troupeau, l’aigle, déjà prête à l’attaque, t’enlèvera tes marcassins ». Quand elle a répandu l’effroi aussi dans ce lieu, la fourbe va se cacher dans son trou où elle est en sûreté. Elle en sort la nuit pour aller çà et là d’un pas qui ne touche presque pas le sol et, quand elle s’est bien nourrie et qu’elle a bien nourri ses petits, elle affecte d’avoir peur et a l’oeil au guet tout le jour. L’aigle, craignant la chute de l’arbre, ne le quitte pas. La laie, pour se garder contre le rapt de ses petits, ne sort plus de chez elle. Bref, aigle et laie moururent de faim avec leurs petits et fournirent à la chatte et aux petits chats un repas abondant.

Que de mal fait souvent un homme au langage perfide !

Cette fable peut l’apprendre aux gens sottement crédules.