Walther von der Vogelweide

Ce poète allemand du Moyen Âge est né vers 1170, vraisemblablement du côté du Tyrol. Tout ce que l’on connait de sa vie se trouve dans ses propres écrits. Walther (on va l’appeler ainsi pour faire plus court) est un Minnesänger, c’est-à dire un chanteur de poèmes épiques ou d’amour courtois. Il s’agit presque de l’équivalent de nos troubadours ou de nos trouvères du côté germanique.

L’auteur écrit souvent à la première personne. De ce fait, on a du mal à percevoir ce qui appartient à la réalité de ce qui appartient à la fiction. Il excelle dans les thèmes de l’amour (courtois ou non) et dans celui de la politique où il est, en général, virulent.

Mort vers 1230, il laisse derrière lui quelques œuvres qui nous sont parvenues. Il reste un poète célèbre chez nos amis Outre-Rhin.

Ci-dessous, un poème mettant en scène une jeune fille retrouvant son amant. Vu la teneur, on peut comprendre que cela ait été discuté à l’époque !

Under der linden

Sous les tilleuls (traduit par E. Combes)

 

Sous les tilleuls,
Sur la bruyère,
On a dormi : nous étions seuls.
Ô doux mystère
Que dut trahir
L’herbe et les fleurs qu’on dut flétrir !
Bois ombreux ! fraîche vallée !
Tandaradei !
Ô chanson d’amour envolée !

Cœur tout tremblant
Je suis venue 
Déjà m’attendait mon amant.
Je fus reçue,
Vierge des cieux !
À ne désirer jamais mieux.
Ses baisers ! ô douce chose !
Tandaradei !
Voyez comme ma bouche est rose !

Puis il cueillit
Des fleurs pour faire
Tout en riant un petit lit ;
De la bergère
Comme il rira
Le passant qui par là viendra !
Fleur des champs, terre jonchée 
Tandaradei !
Dit où ma tête était couchée.

À mon côté
J’aurais grand’honte
Si l’on savait qu’il est resté.
Nul ne raconte,
Même tout bas,
Nos doux jeux, nos plus doux ébats !
Un oiseau seul nous vit faire 
Tandaradei !
Mais petit oiseau sait se taire.

De l’oustillement au villain

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Je reviens à mes premières amours : les textes médiévaux. Celui-ci est particulier. En effet, ce poème anonyme datant de la fin du XIIIe siècle, composé de 258 hexamètres (pour les puristes), est une sorte d’inventaire, peut-être même le plus ancien. Mais inventaire de quoi ? allez-vous me demander… De tout ce dont le vilain a besoin dans son ménage.

La première chose qui me vient à l’esprit est qu’il est rare de trouver ce personnage au premier plan dans un texte médiéval. Il sera toujours relégué au rôle d’être à ne surtout pas fréquenter, sale et hirsute, voire difforme et il mettra ainsi en relief tout autre personnage à ses côtés. Cependant, le XIIIe siècle voit ses auteurs mettre en scène un paysan libre et ils se documentent de plus en plus sur celui qui désormais fait partie intégrante de la société. Rien d’idyllique non plus, on ne peut pas effacer les images d’un revers de main…

Ce poème permet donc de mieux connaître cette classe sociale : de l’habillement aux outils, du mobilier à la nourriture, ces vers sont riches en enseignement.

Extrait : 

Se ait son viez escu
A la paroit pendu ;
Por ce, se il n’est bel,
Acesmez de novel,
N’est-il mie mains durs ;
De ce sui toz séurs.
A son col le doit pendre
Por sa terre desfendre ;
Mes gart qu’il ne soit mie
Devant à l’escremie,
Quar il feroit que fols
S’il est aus premiers cops :
Tels vient aus premerains
S’il ert des daarrains
Qu’il n’i perdist jà rien ;
De ce savons-nous bien.
Toz jors soit en porpens
De revenir par tens
S’il puet à sa meson ;
Et si ait son gaignon
Si afetié et duit
Que il n’abait par nuit
Se il ne set por qoi,
Ainçois se tiengne qoi.
Et se li covient huches
Et corbeillons et cruches,
Le chat aus soris prendre,
Por les Jiuches desfendré,
Et le banc el fouier
Et la table à mengier.
Se li covient en haut
Le chasier sus le baus
Aus frommages garder,
Et l’eschiele à montei,
Trepier et chauderon
A brasser son boillon.

Le chansonnier amoureux (ou Carmina Rivipullensia)

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Attention, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains ! Qui a dit que le Moyen Âge était une période obscure, sérieuse, sans intérêt ? Voilà qui en réconciliera plus d’un avec cette période où l’on savait aussi écrire les choses de la vie quotidienne sans tabou. C’est le cas ici avec le thème amoureux. Ces 20 poèmes sont attribués à une seule et même personne, un moine copiste du monastère de Ripoll. Bien entendu, il s’agit d’une hypothèse. Mais si cela était avéré, voilà qui constituerait un document hors du commun puisqu’il n’existe pas, dans la poésie profane du XIIe siècle (mi même dans celle du XIIIe d’ailleurs), de recueil fait par un auteur. Généralement, les textes étaient épars et ce n’est que plus tard que nous les avons compilés.

Si, je le disais, le fil conducteur est le thème amoureux, on pourra observer une progression : de la découverte de l’amour à ses malheurs. Et si les poèmes peuvent se lire séparément, certains se font cependant échos, ce qui tendrait à prouver la thèse d’un même auteur. Les premiers poèmes restent relativement sages. Mais là encore, au fur et à mesure de la découverte, le ton et le lexique deviennent, tout en restant poétiques, plus sensuels.

Fleuron de la poésie latine, ce chansonnier prouve qu’il existait aussi autre chose que la Fin’Amor, même si ces textes ne sont que purement imaginaires et donc idéalisés…

Extrait : 

Un autre songe

Si se révélait véridique ce que montrent les songes,
j’en serais très heureux, après avoir vu celui-ci.
Une nuit obscure où j’étais couché, solitaire,
devant mes yeux est passée une agréable apparition.
Sa beauté d’abord m’a jeté dans un grand doute :
n’était-ce pas la demoiselle que j’avais le jour hélée ?
Mais dès que la grâce supérieure de celle-ci m’eut frappé,
aussitôt, oubliant l’autre, je lui ai caressé les seins.
Elle est venue dans mes bras, a posé sa poitrine contre la mienne ;
de toutes les manières la belle m’a appliqué des baisers,
et j’en ai ressenti un plaisir que presque aucune autre ne me donnerait
Je lui rends ses baisers. Cependant un vain espoir m’emportait.
Car quand j’ai voulu étreindre son tendre cou,
elle s’est enfuie je ne sais où, sans proférer le moindre mot.
De cela je suis grandement affligé, mais je le serais, je pense, plus encore,
si ce que j’ai obtenu en songe, éveillé je le gardais pour moi.

Courtois d’Arras, l’enfant prodigue

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Cette pièce de théâtre, ou plutôt ce jeu, écrit dans le premier quart du XIIIe siècle, est en Picard. Il s’agit d’une adaptation de la parabole de l’enfant prodigue : se perdre pour se sauver.

Ainsi, Courtois, le fils cadet, part à l’aventure avec, dans sa bourse, sa part d’héritage. Bien entendu, son désir de liberté va très vite être freiné par le vol de son argent. Contraint de travailler pour survivre, il se rend vite compte qu’il était peut-être mieux chez lui et décide d’y retourner. Il est accueilli à bras ouverts par son père. Et on se demande bien pourquoi, si ce n’est par amour paternel. Car Courtois pourrait filer des boutons à tout le monde ! Personnellement, il m’a irritée dès sa première prise de parole. Car ce jeune homme est une feignasse de première. Le frère aîné s’en plaint d’ailleurs puisque toutes les corvées sont pour lui. Mais le père semble de loin privilégier son cadet et lui passe tout.

On a pensé pendant longtemps que ce texte pouvait être attribué à Jean Bodel, initiateur du théâtre profane de langue française, mais l’hypothèse est, à ce jour, controversée puisque nous n’avons rien qui puisse le prouver.

Courtois d’Arras est à placer à part dans la catégorie théâtrale. En effet, Jean Dufournet explique dans la préface que dans le premier manuscrit, le texte était appelé Lai. On peut alors se demander s’il ne s’agissait pas d’un monologue récité par un seul et même jongleur. D’autres tiennent plutôt pour un petit drame joué par un nombre restreint de personnes pouvant interpréter plusieurs rôles. Michel Rousse, médiéviste émérite ayant travaillé sur le théâtre profane, a une autre hypothèse qui, selon J. Dufournet, est convaincante : le texte, destiné à la représentation, aurait été remanié en fabliau pour être récité par un jongleur.

Je ne puis que vous conseiller de lire ce livre, ne serait-ce que pour cette adaptation de la parabole. Et si le style vous fait peur, n’ayez aucune crainte. Cette traduction met en lumière le texte par sa clarté et sa simplicité.

Extrait :

 

Le père

Lâchez, lâchez donc vos bêtes :

bœufs, vaches, brebis et porcs

devraient être aux champs depuis longtemps.

Maintenant l’herbe est tendre et couverte de rosée ;

le rossignol et l’alouette

ont commencé de chanter depuis un bon moment.

Debout mon fils ! Il y a longtemps que tu dors :

à cette heure, tes agneaux devraient

avoir déjà brouté dans l’herbe courte.

 

Le fils aîné

Père, vous allez me tuer à la tâche :

tard couché et tôt levé,

voilà la vie que j’ai toujours menée.

Chaque jour, je vous sers de mon mieux,

vous me traitez comme votre esclave,

il faut que je m’occupe de vos affaires :

je porte tout le fardeau,

tandis que mon frère s’en tire à bon compte ;

il est bien vu de vous sans rien faire.

C’est mon cadet, il est plus petit que moi,

mais jamais vous n’avez pu le décider à faire

avec moi rien qui vous plaise,

même pas à aller garder vos bêtes aux champs.

Par la foi que je dois à vous qui êtes mon père,

ce serait raison et justice qu’il le fasse.

Il a bien du bon temps et de la chance

à boire et à jouer aux dés

tout ce que nous gagnons tous les deux.

 

Le père

Mon fils, que veux-tu que je fasse ?

Si je le frappe et le chasse,

il sera en grand danger,

car il n’a jamais appris de métier

qui lui soit un jour utile

en quelque pays qu’il aille ;

je ne sais quel parti prendre.

J’attends toujours qu’il se repente,

plutôt que de le battre et de le frapper,

et je n’ose pas l’éloigner de moi.

 

Courtois

A cette heure, seuls les diables connaissent une telle servitude !

Maudit qui le supportera plus longtemps !

Je veux quitter votre maison,

mais pas avant d’avoir partagé avec vous

et obtenu ce qui doit me revenir.

Je sais bien que la meilleure part de votre fortune

consiste en animaux et bêtes à cormes,

mais je n’ai que faire de bêtes à poils :

personne ne les estimerait autant que de l’argent liquide.

Donnez-moi en petite monnaie

une somme inférieure à la part qui me revient.

 

Le père

Courtois, mon fils, tiens-toi donc tranquille,

mange du pain et des pois,

et renonce à ton projet insensé.

 

Courtois

Père, c’est là maigre pitance :

au monde il n’existe pas de lieu où je n’en aie autant.

Du pain et des pois, c’est le minimum que me doit Dieu.

Les facéties de Pogge

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Gian Francesco Poggio Bracciolini (1380-1459) était un érudit, philosophe, humaniste et homme politique. Cependant, derrière l’homme austère se cache un écrivain bon vivant. Ses Facéties, ou Liber facietarum, en sont la preuve. Petits textes souvent grivois, plus courts que des nouvelles, ils sont pratiquement un genre à part entière dans la mesure où ils introduisent dans de la prose narrative le dépouillement et la concision des conversations quotidiennes. Car il s’agit bien de cela ici. Des personnages, réunis autour d’un secrétaire du ministère de l’Église, discutent de cas rencontrés tous les jours, entretenant ainsi rumeurs et ragots.

Ils n’épargnent personne et rient de tout, y compris d’eux-mêmes. Ces petits textes sont le symbole d’une certaine liberté d’expression car ils touchent souvent aux principes ou aux dogmes inculqués par l’église. A la fin de quelques facéties, on pourra trouver une sorte de considération sur le cas énoncé.

Bien entendu, Poggio eut affaire à des censeurs comme on peut l’imaginer ! Sa verve dérangeait. D’ailleurs, bien qu’ayant écrit bon nombre de textes, on ne retient que ceux-là.

Ils sont truculents et méritent vraiment qu’on y accorde un peu de temps.

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Extraits :

D’un chaste qui n’était que paillard.

 

Un de mes concitoyens, qui voulait passer pour chaste et dévot, fut un jour surpris par un de ses amis en pleine coucherie. Celui-ci lui reprocha violemment de céder au péché tout en prêchant la chasteté. « Oh ! oh ! fit l’autre, ce n’est pas par luxure que je fais cela, comme tu pourrais le croire, mais pour dompter, pour mortifier cette misérable chair, et pour me décharger les reins par la même occasion. » Voilà bien les pires hypocrites, qui ne se privent de rien et veulent toujours couvrir leurs désirs et leurs crimes de quelque honnête prétexte.

 

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D’une femme folle.

 

Une femme de mon village, qui paraissait frénétique, était conduite par son mari et des parents à une sorcière, sur les ressources de laquelle ils comptaient pour la guérir. Comme au passage de l’Arno on avait mis la femme sur le dos de l’homme le plus robuste, voilà qu’elle se mit soudain à remuer les fesses comme dans l’accouplement, en criant d’une voix forte à plusieurs reprises : « Je veux qu’on me f***e ! » Ces paroles exprimaient la cause de sa maladie. Celui qui la portait éclata d’un tel rire, qu’il tomba avec elle dans l’eau. Tous alors, riant à l’idée du remède, affirment qu’il n’est pas besoin d’incantations pour lui rendre la santé, mais de copulation. Et s’étant tournés vers le mari : “Ta femme ne trouvera pas de meilleur médecin que toi”. Ils s’en revinrent donc, et quand le mari eut couché avec son épouse, celle-ci recouvra son bon sens. Il n’y a pas de meilleur remède à la folie des femmes.