Bernard Palissy

Esprit curieux et ouvert à toutes les merveilles de la nature, cet autodidacte, né vers 1510 dans le Lot-et-Garonne, est complètement étranger à la formation humaniste. Bernard Palissy est un artiste (potier, émailleur, peintre, artisan verrier) doublé d’un écrivain. Cependant, ce qui fait son charme, c’est qu’il s’agit d’un homme d’action, d’un homme de terrain qui écrit les choses telles qu’il les ressent. Il se débat avec les réalités qu’il essaie de comprendre, appelant ses écrits, avec une ambition peut-être un peu naïve, de la philosophie. 

On pourra retenir de lui deux ouvrages importants : la Recette véritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors (1563) et les Discours admirables de la nature des eaux et fontaines tant naturelles qu’artificielles, des métaux, des sols et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles (1580). Dans ce dernier ouvrage, Bernard Palissy raconte les longues années de recherches et d’expériences décevantes qui lui permirent de retrouver le secret des céramistes italiens et de réaliser des plats émaillés (conservés au Louvre) qu’il appelle des rustiques figulines car le décor est emprunté aux bêtes et aux plantes de la campagne.

Protestant, Bernard Palissy mourut en 1589, prisonnier de la Ligue, à la Bastille.

L’extrait choisi est tiré du premier ouvrage de cet auteur. Il concerne le bûcheronnage et le déboisement et serait à rapprocher de l’Elégie de Ronsard contre les bûcherons de la forêt de Gâtine.

[…]  » Voilà comment il faut qu’un chacun mette peine d’entendre son art et pourquoi il est requis que les laboureurs aient quelque philosophie, ou autrement ils ne font qu’avorter la terre et meurtrir les arbres. Les abus qu’ils commettent tous les jours ès arbres me contraignent en parler ainsi d’affection.

Demande

Tu fais semblant que des arbres ce sont des hommes et ici semble qu’ils te font grand pitié. Tu dis que les laboureurs les meurtrissent: voilà un propos qui me donne occasion de rire.

Réponse

C’est le naturel des fols et des ennemis de science. Toutefois je sais bien ce que je dis: car, en passant par les taillis, j’ai contemplé plusieurs fois la manière de couper les bois et ai vu que les bûcherons de ce pays, en coupant leurs taillis, laissaient la sèpe ou tronc qui demeurait en terre, tout fendu, brisé et éclaté, ne se souciant du tronc, pourvu qu’ils eussent le bois qui est produit dudit tronc, combien qu’ils espérassent que toutes les cinq années les troncs en produiraient autant. Je m’émerveille que le bois ne crie d’être aussi vilainement meurtri. Penses-tu que la sèpe qui est ainsi fendue et éclatée en plusieurs lieux, qu’elle ne se ressente de la fraction et extorsion qui lui aura été faite ? Ne sais-tu pas bien que les vents et pluies apporteront certaines poussières dans les fentes de ladite sèpe, qui causera que la sèpe se pourrira au milieu et ne pourra ressouder et sera à tout jamais malade de l’extorsion qui lui aura été faite? » […]

****

Voici le poème de Ronsard auquel je faisais référence:


Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

Bernard Palissy

Esprit curieux et ouvert à toutes les merveilles de la nature, cet autodidacte, né vers 1510 dans le Lot-et-Garonne, est complètement étranger à la formation humaniste. Bernard Palissy est un artiste (potier, émailleur, peintre, artisan verrier) doublé d’un écrivain. Cependant, ce qui fait son charme, c’est qu’il s’agit d’un homme d’action, d’un homme de terrain qui écrit les choses telles qu’il les ressent. Il se débat avec les réalités qu’il essaie de comprendre, appelant ses écrits, avec une ambition peut-être un peu naïve, de la philosophie.

On pourra retenir de lui deux ouvrages importants: la Recette véritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors (1563) et les Discours admirables de la nature des eaux et fontaines tant naturelles qu’artificielles, des métaux, des sols et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles (1580). Dans ce dernier ouvrage, Bernard Palissy raconte les longues années de recherches et d’expériences décevantes qui lui permirent de retrouver le secret des céramistes italiens et de réaliser des plats émaillés (conservés au Louvre) qu’il appelle des rustiques figulines car le décor est emprunté aux bêtes et aux plantes de la campagne.

Protestant, Bernard Palissy mourut en 1589, prisonnier de la Ligue, à la Bastille.

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L’extrait choisi est tiré du premier ouvrage de cet auteur. Il concerne le bûcheronnage et le déboisement et serait à rapprocher de l’Elégie de Ronsard contre les bûcherons de la forêt de Gâtine.

[…]  » Voilà comment il faut qu’un chacun mette peine d’entendre son art et pourquoi il est requis que les laboureurs aient quelque philosophie, ou autrement ils ne font qu’avorter la terre et meurtrir les arbres. Les abus qu’ils commettent tous les jours ès arbres me contraignent en parler ainsi d’affection.

Demande 

Tu fais semblant que des arbres ce sont des hommes et ici semble qu’ils te font grand pitié. Tu dis que les laboureurs les meurtrissent: voilà un propos qui me donne occasion de rire.

Réponse

C’est le naturel des fols et des ennemis de science. Toutefois je sais bien ce que je dis: car, en passant par les taillis, j’ai contemplé plusieurs fois la manière de couper les bois et ai vu que les bûcherons de ce pays, en coupant leurs taillis, laissaient la sèpe ou tronc qui demeurait en terre, tout fendu, brisé et éclaté, ne se souciant du tronc, pourvu qu’ils eussent le bois qui est produit dudit tronc, combien qu’ils espérassent que toutes les cinq années les troncs en produiraient autant. Je m’émerveille que le bois ne crie d’être aussi vilainement meurtri. Penses-tu que la sèpe qui est ainsi fendue et éclatée en plusieurs lieux, qu’elle ne se ressente de la fraction et extorsion qui lui aura été faite ? Ne sais-tu pas bien que les vents et pluies apporteront certaines poussières dans les fentes de ladite sèpe, qui causera que la sèpe se pourrira au milieu et ne pourra ressouder et sera à tout jamais malade de l’extorsion qui lui aura été faite ? […]

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Voici le poème de Ronsard auquel je faisais référence :

Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

Noël du Fail

Noël du Fail ( 1520? – 1591) fut, d’une part, magistrat municipal à Rennes, sa ville natale, puis magistrat au parlement de Bretagne, charge qu’il occupa de 1552 à 1586, tout en ayant pris soin de rédiger les Recueils des arrêts pris par le parlement de Bretagne (1579).

Ces activités juridiques dénoncent le sérieux de ce dernier. Pourtant, dans sa jeunesse, il connut une vie différente: Il commença des études de droit à Paris puis, sans ressources et surtout mal vu à cause de plaisanteries d’étudiant, il s’engage comme soldat. Il fit la guerre, retourna à ses études à Angers puis à Poitiers et partit vers l’Italie après avoir publié, en 1548, les Propos rustiques suivis des Baliverneries d’Eutrapel, deux recueils de contes campagnards. Il ne s’agit pas seulement d’oeuvres de jeunesse qui auraient pu être oubliées pour le sérieux du droit puisqu’en 1585 Du Fail rédigea les Contes et discours d’Eutrapel. Il connut un franc succès.

Il mourut en 1591, emprisonné à Rennes par les Ligueurs. Déjà, entre 1573 et 1576, il avait été exclu du parlement de Bretagne car il était protestant. La morale pratique que prônent ses écrits et l’évocation des valeurs d’autrefois prendront d’autant plus de valeur dans ces temps bien troublés que constitue la deuxième partie du XVI°s.

*****

LA CORRUPTION DE NOTRE TEMPS 

Chacun parle de Dieu, et sait que la vengeance
De son bras criminel , suit de prés notre offense ;
Mais ce savoir pourtant ne nous donne terreur,
Ainsi qu’il le faudroit, pour laisser notre erreur.

Je vais aux lieux plus saints, et quelquefois écoute
La voix qui fait trembler de nos temples la voûte,
Qui ne nous meut en rien, non plus que les rochers
Le sont aux cris aigus des déplorés nochers.

Car l’usurier est là, de nos biens la sangsue,
Qui voit monté en l’air notre maître qui sue ,
Détestant son péché : qui ne laisse pourtant
p’aller sur intérêt, intérêt augmentant.

L’assassin y survient, l’ennemi de nos vies,
Contre qui ce prêcheur arme mille furies :
Qui cache néanmoins le poignard dans la main ,
Pour, embrassant quelqu’un , lui planter dans le sein.

L’impie est tout auprès, l’ennemi de nos âmes,
Contre qui ce docteur allume mille flammes ;
Qui ne délaisse pas de couver dedans soi
Quelques points monstrueux encontre notre foi.

Et ce même prêcheur, lequel ainsi Foudroie,
Qui nous fait de la mort et de l’enfer la proie,
Souvent a de coutume , encor qu’il dise bien ,
De ce qu’il va prêchant, ne faire du tout rien.

Du Han, l’oracle saint non de notre Bretagne,
Mais de tout l’univers que cet océan baigne,
Hélas! combien de fois, étant à ton Lauqav,
M’as-tu vu souhaiter n’avoir point été né!

Extrait des Mémoires du Parlement de Bretagne, Rennes , 1:170, in-folio, pages 331-333.

***********

Propos rustiques de Maître Léon Ladulfi Champenois (chap. VII)

De Thénot du Coing.

En ce temps, de quoi avons parlé ci-dessus, vivoit le bon homme Thenot du Coing, oncle de Buzando et cousin germain de Mouscalon. Ainsi appelé du Coing, pource que jamais ne sortit hors sa maisonnette, ou, pour ne mentir, les limites ou bords de sa paroisse. Par ce moyen lui étoit grand contentement attiser son feu, faire cuire des naveaux aux cendres, étudiantés vieilles fables d’Ésope, allant aucunes fois voir si les geais mangeoient point ses pois, ou bien si la taupe avoit point bêché en ses fèves du petit jardinet, auquel avoit tendu filets pour les oiseaux, qui ne lui laissoient rien. Ah ! vraiment, je dirai bien cela, et sans mentir, que de deux boisseaux de fèves qu’il sema, encore mesure de Châteaugeron, n’en eut jamais un bon quart avec ces larrons d’oiseaux ; aussi ne demandez pas comme il les donnoit au diable. Et quelquefois, quand il les y trouvoit, et quasi tous les jours, il prenoit plus que plaisir à voir leur grâce de venir, d’épier, et s’en retourner chargés, qu’il ne faisoit à les chasser. Et puis, quand quelqu’un lui disoit : Comment souffrez-vous, compère Thenot, que devant vos yeux ils vous gâtent ainsi vos pois ? Par la vertu saint Gris, si c’étoit moi ! Oh ! répondoit le prud’homme, mon ami, je ressemble à ceux qui ont querelle avec gens bien parlants, lesquels, devant qu’ils les voient, tuent et mettent à sac de paroles; mais lorsqu’ils s’entrerencontrent, jamais ne fut amitié plus grande. Ainsi est-il de moi ; car connoissant à vue d’œil le dégât qu’ils font de mes pois, je n’en suis guère content, et les souhaite le plus souvent en la rivière. Mais allant tout à propos les épier sous un coudre là auprès, et voyant l’industrie qu’ils ont à regarder çà et là si j’ai point tendu quelques lacs ou trébuchet pour les surprendre, pour vitement s’envoler, je me rends content, considérant qu’il est nécessaire qu’ils vivent par le moyen des hommes. Quoi ! et d’aucunes fois à peu près ils m’attendent, bien sachant, ainsi je le cuide, que ne leur veux aucun mal ; et le plus souvent ils font leurs nids en ma maison, comme l’hirondelle, et passerons, et autres, tout joignant, qui aucunes fois entrent familièrement dedans, ou viennent manger en ma cour avec mes poules et oies, où prends tel passe-temps qu’un prince souhaiteroit, et à grand’peine le pourroit avoir. Telles choses disoit le bon Thenot, sans mal penser. Et me souvient, disoit lors Pasquier en continuant ses paroles, qu’étant jeune garçonnet, comme vous pourriez dire votre fils Perrot (parlant à Lubin), il me meuoit par la main, jasant avec son compère Letabondus, homme fort rusé et assuré menteur. Lesquels assemblés en contoient en dix-huit sortes.

Rémy Belleau

 

Ce poète français (1528-1577) de La Pléiade est malheureusement peu connu de nos jours.

Rémy Belleau commença ses études chez les moines de l’Abbaye de Nogent-le-Rotrou dont il était originaire. Poussé par son amour pour la poésie grecque, il les continuera à Paris, vers 1550. Il rejoindra très vite le groupe du collège de Coqueret, groupe auquel appartenaient Pierre de Ronsard, Antoine de Baïf ou encore Joachim du Bellay. En 1554, il rentrera dans le cercle de La Pléiade. deux ans plus tard,  il publiera  une traduction des Odes d’Anacréon, ce qui sera pour lui le début d’un grand succès. Sa fidélité et son exactitude dans l’exercice périlleux de la traduction apporta une valeur ajoutée à son style et à son groupe.

Parallèlement à ses traductions, Rémy Belleau peaufinait sa poésie. Dans son recueil, Petites Inventions, il fera la part belle aux éléments de la nature. Peut-être Francis Ponge, quatre siècles plus tard, s’en est-il inspiré ? Cependant, ce n’est qu’en 1565 qu’il atteindra la consécration en tant que poète grâce à son recueil, la Bergerie. En 1576, Les Amours et Nouveaux Eschanges des pierres précieuses, vertus et propriétés d’icelles verront le jour. Il raconte la propriété des pierres en mettant en parallèle la symbolique et la philosophie.

Si le poète imita plus qu’il ne créa, il était cependant encensé pour ses prouesses techniques.

A sa mort, en 1577, Ronsard, qui le portait en grande estime, fit son épitaphe :

 

Ne taillez, mains industrieuses
Des pierres pour couvrir Belleau,
Lui-même a basti son tombeau
Dedans ses Pierres Précieuses.

**********

Quelques poèmes :

Avril

Avril, l’honneur et des bois
Et des mois,
Avril, la douce esperance
Des fruits qui soubs le coton
Du bouton
Nourrissent leur jeune enfance ;

Avril, l’honneur des prez verds,
Jaune, pers,
Qui d’une humeur bigarrée
Emaillent de mille fleurs
De couleurs
Leur parure diaprée ;

Avril, l’honneur des souspirs
Des zephyrs,
Qui, soubs le vent de leur aelle,
Dressent encore es forests
Des doux rets
Pour ravir Flore la belle ;

Avril, c’est ta douce main
Qui du sein
De la nature desserre
Une moisson de senteurs
Et de fleurs,
Embasmant l’aer et la terre.

Avril, l’honneur verdissant,
Florissant
Sur les tresses blondelettes
De ma dame, et de son sein
Tousjours plein
De mille et mille fleurettes ;

Avril, la grace et le ris
De Cypris,
Le flair et la douce haleine ;
Avril, le parfum des dieux
Qui des cieux
Sentent l’odeur de la plaine.

C’est toy courtois et gentil
Qui d’exil
Retire ces passageres,
Ces arondelles qui vont
Et qui sont
Du printemps les messageres.

L’aubespine et l’aiglantin,
Et le thin,
L’oeillet, le lis et les roses,
En ceste belle saison,
A foison,
Monstrent leurs robes écloses.

Le gentil rossignolet,
Doucelet,
Decoupe dessoubs l’ombrage
Mille fredons babillars,
Fretillars
Au doux chant de son ramage.

C’est à ton heureux retour
Que l’amour
Souffle à doucettes haleines
Un feu croupi et couvert
Que l’hyver
Receloit dedans nos veines.

Tu vois en ce temps nouveau
L’essaim beau
De ces pillardes avettes
Volleter de fleur en fleur
Pour l’odeur
Qu’ils mussent en leurs cuissettes.

May vantera ses fraischeurs,
Ses fruicts meurs
Et sa feconde rosée,
La manne et le sucre doux,
Le miel roux,
Dont sa grace est arrosée.

Mais moy je donne ma voix
A ce mois,
Qui prend le surnom de celle
Qui de l’escumeuse mer
Veit germer
Sa naissance maternelle.

**

La pierre du coq

A la France.

Oyseau qui de garde fidelle
Dessillé fais la sentinelle
Sous le silence de la nuit,
Réveillant d’une voix hardie
La troupe de somme engourdie
Et de paresse, à ton haut bruit.

Oyseau à la creste pourprée
Compagnon de l’Aube dorée,
Trompete des feux du Soleil,
Qui te perches à la mesme heure
Qu’il plonge en mer sa cheveleure
Pour se rendre alaigre au travail.

N’estoit-ce assez que l’arrogance
De vostre oeil domtast la puissance
Et l’ire des Lyons plus fiers,
Sans que pour la vaillance acquerre
S’endurcist encor ceste pierre
Au ventre creux de vos gosiers ?

Tesmoin ce luteur indomtable,
Ce fort Milon inexpugnable,
Qui remparé de la vertu
De ceste pierre, pour sa gloire
A tousjours gaigné la victoire,
Quelque part qu’il ait combatu.

On dit plus, que cil qui la porte
A l’esprit net, la grace accorte
De bien dire, et qu’en rechaufant
La froide glace de son ame,
Des fieres rigueurs de sa Dame
En fin demeure triomphant.

Dedans la bouche elle modere
La soif qui bruslant nous altere :
Elle est noirastre, ou de couleur
De crystal : et point ne s’en treuve
Qui retienne plus qu’une febve
Ou de longueur ou de grosseur.

Fay que la race surnommée
De ton nom, dont la renommée
Est esparse par l’Univers,
N’altere jamais la puissance
Qu’elle a quise par sa vaillance,
Par force et par assauts divers.

***

La Cygale

O que nous t’estimons heureuse,
Gentille Cygale amoureuse,
Car aussi tost que tu as beu
Dessus les arbrisseaux un peu
De la rosée, aussi contente
Qu’est une princesse puissante,
Tu fais de ta doucette vois
Tressaillir les monz et les bois.

Tout ce qu’aporte la campagne,
Tout ce qu’aporte la montagne,
Est de ton propre. Au laboureur
Tu plais sur-tout, car son labeur
N’offences ni portes dommage
N’à luy, ni à son labourage.
Tout homme estime ta bonté,
Douce prophette de l’été.

La Muse t’aime, et t’aime aussi
Apollon, qui t’a fait ainsi
Doucement chanter. La vieillesse
Comme nous jamais ne te blesse,

O sage, o fille terre-née,
Aime-chansons, passionnée
Qui ne fus onc d’affection,
Franche de toute passion,
Sans estre de sang ni de chair,
Presque semblable à Jupiter.

Mellin de Saint-Gelais

Cet homme d’esprit, né en 1487 à Angoulême et mort en 1558 à Paris fut, à la cour de François Ier, puis d’Henri II, l’émule des poètes pétrarquistes italiens qu’il connaissait bien. Fils naturel d’un marquis, il appartenait à la petite noblesse. Son éducation est due, pour une bonne partie, à son oncle, Octavien, évêque mais également poète et traducteur de l’Enéide. Mellin (dont le prénom proviendrait d’une erreur orthographique et serait, en réalité, Merlin) alla étudier en Italie, notamment à Padoue et à Bologne. Il sut se faire connaître par les Grands par ses talents de médecin mais aussi de poète et de musicien.

Un incident fit qu’il tomba dans l’oubli: n’acceptant pas ceux qui innovaient en poésie, il lut d’une façon ridicule, devant Henri II, les Odes de Ronsard. Marguerite de Valois, sœur du roi, n’en supporta pas davantage, lui retira les textes et les lut elle-même. Il n’en fallait pas plus pour que Du Bellay ne se moquât de ce poète qui était pour lui un adversaire.

*****

 

D’un Charlatan

Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde ;
Si n’y eût nul, tant fût-il empêché,
Qui ne courût pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde
Il leur déploie, et leur dit :  » Gens de bien,
Ouvrez vos yeux ! Voyez ! Y a-t-il rien ?
– Non, dit quelqu’un des plus près regardants.
– Et c’est, dit-il, le diable, oyez-vous bien ?
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans.  »

 

*****

 

Sonnet à Ronsard

Après une querelle assez vive en mai ou en juin 1550, les deux poètes s’étaient réconciliés le 1er janvier 1553. Ce sonnet est postérieur au Bocage de 1554, aux Mélanges et à la Continuation des Amours de 1555, dans lesquels Ronsard avait renouvelé sa manière et adopté un style plus simple et plus enjoué.

Entrant le peuple en tes sacrez bocaiges,
Dont les sommez montent jusques aux nues
Par l’espesseur des plantes incognues,
Trouvoit la nuict en lieu de frez umbraiges.

Or te suivant le long des beaux rivaiges
Où les neuf seurs à ton chant sont venues,
Herbes, et fruitz, et fleurettes menues
Il entrelace en cent divers ouvraiges.

Ainsy, Ronsard, ta trompe clair sonnante
Les forestz mesme et les mons espouvente
Et ta guiterne esjouit les vergiers.

Quand il te plaist tu esclaires et tonnes,
Quand il te plaist doulcement tu resonnes,
Superbe au Ciel, humble entre les bergiers.

Un autre poète marotique, vers la même époque, avait félicité Ronsard par un quatrain. Il s’agissait de Charles Fontaine:

Ne crains, ne crains Ronsard, ce doux style poursuivre,
Style qui te fera non moins que l’autre vivre:
Autre, obscur et scabreux, s’il ne fait à blâmer,
Si se fait-il pourtant trop plus craindre qu’aimer.

 

*****

 

A Clément Marot

D’un seul malheur se peult lamenter celle
En qui tout l’heur des astres est compris
C’est (ô Clement) que tu ne fuz espris
Premier que moy de sa vive estincelle.

Son nom cogneu par ta veine immortelle,
Qui les vieux passe, et les nouveaux espritz,
Apres mil ans seroit en plus grand pris
Et la rendroit le temps tousjours plus belle.

Peussé je en toy mettre au moins de ma flamme,
Ou toy en moy de ton entendement,
Tant qu’il suffit à louer telle Dame,

Car estans telz, nous faillons grandement :
Toy de pouvoir un aultre subject prendre,
Moy d’oser tant sans forces entreprendre.