Noël du Fail

Noël du Fail ( 1520? – 1591) fut, d’une part, magistrat municipal à Rennes, sa ville natale, puis magistrat au parlement de Bretagne, charge qu’il occupa de 1552 à 1586, tout en ayant pris soin de rédiger les Recueils des arrêts pris par le parlement de Bretagne (1579).

Ces activités juridiques dénoncent le sérieux de ce dernier. Pourtant, dans sa jeunesse, il connut une vie différente: Il commença des études de droit à Paris puis, sans ressources et surtout mal vu à cause de plaisanteries d’étudiant, il s’engage comme soldat. Il fit la guerre, retourna à ses études à Angers puis à Poitiers et partit vers l’Italie après avoir publié, en 1548, les Propos rustiques suivis des Baliverneries d’Eutrapel, deux recueils de contes campagnards. Il ne s’agit pas seulement d’oeuvres de jeunesse qui auraient pu être oubliées pour le sérieux du droit puisqu’en 1585 Du Fail rédigea les Contes et discours d’Eutrapel. Il connut un franc succès.

Il mourut en 1591, emprisonné à Rennes par les Ligueurs. Déjà, entre 1573 et 1576, il avait été exclu du parlement de Bretagne car il était protestant. La morale pratique que prônent ses écrits et l’évocation des valeurs d’autrefois prendront d’autant plus de valeur dans ces temps bien troublés que constitue la deuxième partie du XVI°s.

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LA CORRUPTION DE NOTRE TEMPS 

Chacun parle de Dieu, et sait que la vengeance
De son bras criminel , suit de prés notre offense ;
Mais ce savoir pourtant ne nous donne terreur,
Ainsi qu’il le faudroit, pour laisser notre erreur.

Je vais aux lieux plus saints, et quelquefois écoute
La voix qui fait trembler de nos temples la voûte,
Qui ne nous meut en rien, non plus que les rochers
Le sont aux cris aigus des déplorés nochers.

Car l’usurier est là, de nos biens la sangsue,
Qui voit monté en l’air notre maître qui sue ,
Détestant son péché : qui ne laisse pourtant
p’aller sur intérêt, intérêt augmentant.

L’assassin y survient, l’ennemi de nos vies,
Contre qui ce prêcheur arme mille furies :
Qui cache néanmoins le poignard dans la main ,
Pour, embrassant quelqu’un , lui planter dans le sein.

L’impie est tout auprès, l’ennemi de nos âmes,
Contre qui ce docteur allume mille flammes ;
Qui ne délaisse pas de couver dedans soi
Quelques points monstrueux encontre notre foi.

Et ce même prêcheur, lequel ainsi Foudroie,
Qui nous fait de la mort et de l’enfer la proie,
Souvent a de coutume , encor qu’il dise bien ,
De ce qu’il va prêchant, ne faire du tout rien.

Du Han, l’oracle saint non de notre Bretagne,
Mais de tout l’univers que cet océan baigne,
Hélas! combien de fois, étant à ton Lauqav,
M’as-tu vu souhaiter n’avoir point été né!

Extrait des Mémoires du Parlement de Bretagne, Rennes , 1:170, in-folio, pages 331-333.

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Propos rustiques de Maître Léon Ladulfi Champenois (chap. VII)

De Thénot du Coing.

En ce temps, de quoi avons parlé ci-dessus, vivoit le bon homme Thenot du Coing, oncle de Buzando et cousin germain de Mouscalon. Ainsi appelé du Coing, pource que jamais ne sortit hors sa maisonnette, ou, pour ne mentir, les limites ou bords de sa paroisse. Par ce moyen lui étoit grand contentement attiser son feu, faire cuire des naveaux aux cendres, étudiantés vieilles fables d’Ésope, allant aucunes fois voir si les geais mangeoient point ses pois, ou bien si la taupe avoit point bêché en ses fèves du petit jardinet, auquel avoit tendu filets pour les oiseaux, qui ne lui laissoient rien. Ah ! vraiment, je dirai bien cela, et sans mentir, que de deux boisseaux de fèves qu’il sema, encore mesure de Châteaugeron, n’en eut jamais un bon quart avec ces larrons d’oiseaux ; aussi ne demandez pas comme il les donnoit au diable. Et quelquefois, quand il les y trouvoit, et quasi tous les jours, il prenoit plus que plaisir à voir leur grâce de venir, d’épier, et s’en retourner chargés, qu’il ne faisoit à les chasser. Et puis, quand quelqu’un lui disoit : Comment souffrez-vous, compère Thenot, que devant vos yeux ils vous gâtent ainsi vos pois ? Par la vertu saint Gris, si c’étoit moi ! Oh ! répondoit le prud’homme, mon ami, je ressemble à ceux qui ont querelle avec gens bien parlants, lesquels, devant qu’ils les voient, tuent et mettent à sac de paroles; mais lorsqu’ils s’entrerencontrent, jamais ne fut amitié plus grande. Ainsi est-il de moi ; car connoissant à vue d’œil le dégât qu’ils font de mes pois, je n’en suis guère content, et les souhaite le plus souvent en la rivière. Mais allant tout à propos les épier sous un coudre là auprès, et voyant l’industrie qu’ils ont à regarder çà et là si j’ai point tendu quelques lacs ou trébuchet pour les surprendre, pour vitement s’envoler, je me rends content, considérant qu’il est nécessaire qu’ils vivent par le moyen des hommes. Quoi ! et d’aucunes fois à peu près ils m’attendent, bien sachant, ainsi je le cuide, que ne leur veux aucun mal ; et le plus souvent ils font leurs nids en ma maison, comme l’hirondelle, et passerons, et autres, tout joignant, qui aucunes fois entrent familièrement dedans, ou viennent manger en ma cour avec mes poules et oies, où prends tel passe-temps qu’un prince souhaiteroit, et à grand’peine le pourroit avoir. Telles choses disoit le bon Thenot, sans mal penser. Et me souvient, disoit lors Pasquier en continuant ses paroles, qu’étant jeune garçonnet, comme vous pourriez dire votre fils Perrot (parlant à Lubin), il me meuoit par la main, jasant avec son compère Letabondus, homme fort rusé et assuré menteur. Lesquels assemblés en contoient en dix-huit sortes.

Rémy Belleau

 

Ce poète français (1528-1577) de La Pléiade est malheureusement peu connu de nos jours.

Rémy Belleau commença ses études chez les moines de l’Abbaye de Nogent-le-Rotrou dont il était originaire. Poussé par son amour pour la poésie grecque, il les continuera à Paris, vers 1550. Il rejoindra très vite le groupe du collège de Coqueret, groupe auquel appartenaient Pierre de Ronsard, Antoine de Baïf ou encore Joachim du Bellay. En 1554, il rentrera dans le cercle de La Pléiade. deux ans plus tard,  il publiera  une traduction des Odes d’Anacréon, ce qui sera pour lui le début d’un grand succès. Sa fidélité et son exactitude dans l’exercice périlleux de la traduction apporta une valeur ajoutée à son style et à son groupe.

Parallèlement à ses traductions, Rémy Belleau peaufinait sa poésie. Dans son recueil, Petites Inventions, il fera la part belle aux éléments de la nature. Peut-être Francis Ponge, quatre siècles plus tard, s’en est-il inspiré ? Cependant, ce n’est qu’en 1565 qu’il atteindra la consécration en tant que poète grâce à son recueil, la Bergerie. En 1576, Les Amours et Nouveaux Eschanges des pierres précieuses, vertus et propriétés d’icelles verront le jour. Il raconte la propriété des pierres en mettant en parallèle la symbolique et la philosophie.

Si le poète imita plus qu’il ne créa, il était cependant encensé pour ses prouesses techniques.

A sa mort, en 1577, Ronsard, qui le portait en grande estime, fit son épitaphe :

 

Ne taillez, mains industrieuses
Des pierres pour couvrir Belleau,
Lui-même a basti son tombeau
Dedans ses Pierres Précieuses.

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Quelques poèmes :

Avril

Avril, l’honneur et des bois
Et des mois,
Avril, la douce esperance
Des fruits qui soubs le coton
Du bouton
Nourrissent leur jeune enfance ;

Avril, l’honneur des prez verds,
Jaune, pers,
Qui d’une humeur bigarrée
Emaillent de mille fleurs
De couleurs
Leur parure diaprée ;

Avril, l’honneur des souspirs
Des zephyrs,
Qui, soubs le vent de leur aelle,
Dressent encore es forests
Des doux rets
Pour ravir Flore la belle ;

Avril, c’est ta douce main
Qui du sein
De la nature desserre
Une moisson de senteurs
Et de fleurs,
Embasmant l’aer et la terre.

Avril, l’honneur verdissant,
Florissant
Sur les tresses blondelettes
De ma dame, et de son sein
Tousjours plein
De mille et mille fleurettes ;

Avril, la grace et le ris
De Cypris,
Le flair et la douce haleine ;
Avril, le parfum des dieux
Qui des cieux
Sentent l’odeur de la plaine.

C’est toy courtois et gentil
Qui d’exil
Retire ces passageres,
Ces arondelles qui vont
Et qui sont
Du printemps les messageres.

L’aubespine et l’aiglantin,
Et le thin,
L’oeillet, le lis et les roses,
En ceste belle saison,
A foison,
Monstrent leurs robes écloses.

Le gentil rossignolet,
Doucelet,
Decoupe dessoubs l’ombrage
Mille fredons babillars,
Fretillars
Au doux chant de son ramage.

C’est à ton heureux retour
Que l’amour
Souffle à doucettes haleines
Un feu croupi et couvert
Que l’hyver
Receloit dedans nos veines.

Tu vois en ce temps nouveau
L’essaim beau
De ces pillardes avettes
Volleter de fleur en fleur
Pour l’odeur
Qu’ils mussent en leurs cuissettes.

May vantera ses fraischeurs,
Ses fruicts meurs
Et sa feconde rosée,
La manne et le sucre doux,
Le miel roux,
Dont sa grace est arrosée.

Mais moy je donne ma voix
A ce mois,
Qui prend le surnom de celle
Qui de l’escumeuse mer
Veit germer
Sa naissance maternelle.

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La pierre du coq

A la France.

Oyseau qui de garde fidelle
Dessillé fais la sentinelle
Sous le silence de la nuit,
Réveillant d’une voix hardie
La troupe de somme engourdie
Et de paresse, à ton haut bruit.

Oyseau à la creste pourprée
Compagnon de l’Aube dorée,
Trompete des feux du Soleil,
Qui te perches à la mesme heure
Qu’il plonge en mer sa cheveleure
Pour se rendre alaigre au travail.

N’estoit-ce assez que l’arrogance
De vostre oeil domtast la puissance
Et l’ire des Lyons plus fiers,
Sans que pour la vaillance acquerre
S’endurcist encor ceste pierre
Au ventre creux de vos gosiers ?

Tesmoin ce luteur indomtable,
Ce fort Milon inexpugnable,
Qui remparé de la vertu
De ceste pierre, pour sa gloire
A tousjours gaigné la victoire,
Quelque part qu’il ait combatu.

On dit plus, que cil qui la porte
A l’esprit net, la grace accorte
De bien dire, et qu’en rechaufant
La froide glace de son ame,
Des fieres rigueurs de sa Dame
En fin demeure triomphant.

Dedans la bouche elle modere
La soif qui bruslant nous altere :
Elle est noirastre, ou de couleur
De crystal : et point ne s’en treuve
Qui retienne plus qu’une febve
Ou de longueur ou de grosseur.

Fay que la race surnommée
De ton nom, dont la renommée
Est esparse par l’Univers,
N’altere jamais la puissance
Qu’elle a quise par sa vaillance,
Par force et par assauts divers.

***

La Cygale

O que nous t’estimons heureuse,
Gentille Cygale amoureuse,
Car aussi tost que tu as beu
Dessus les arbrisseaux un peu
De la rosée, aussi contente
Qu’est une princesse puissante,
Tu fais de ta doucette vois
Tressaillir les monz et les bois.

Tout ce qu’aporte la campagne,
Tout ce qu’aporte la montagne,
Est de ton propre. Au laboureur
Tu plais sur-tout, car son labeur
N’offences ni portes dommage
N’à luy, ni à son labourage.
Tout homme estime ta bonté,
Douce prophette de l’été.

La Muse t’aime, et t’aime aussi
Apollon, qui t’a fait ainsi
Doucement chanter. La vieillesse
Comme nous jamais ne te blesse,

O sage, o fille terre-née,
Aime-chansons, passionnée
Qui ne fus onc d’affection,
Franche de toute passion,
Sans estre de sang ni de chair,
Presque semblable à Jupiter.

Mellin de Saint-Gelais

Cet homme d’esprit, né en 1487 à Angoulême et mort en 1558 à Paris fut, à la cour de François Ier, puis d’Henri II, l’émule des poètes pétrarquistes italiens qu’il connaissait bien. Fils naturel d’un marquis, il appartenait à la petite noblesse. Son éducation est due, pour une bonne partie, à son oncle, Octavien, évêque mais également poète et traducteur de l’Enéide. Mellin (dont le prénom proviendrait d’une erreur orthographique et serait, en réalité, Merlin) alla étudier en Italie, notamment à Padoue et à Bologne. Il sut se faire connaître par les Grands par ses talents de médecin mais aussi de poète et de musicien.

Un incident fit qu’il tomba dans l’oubli: n’acceptant pas ceux qui innovaient en poésie, il lut d’une façon ridicule, devant Henri II, les Odes de Ronsard. Marguerite de Valois, sœur du roi, n’en supporta pas davantage, lui retira les textes et les lut elle-même. Il n’en fallait pas plus pour que Du Bellay ne se moquât de ce poète qui était pour lui un adversaire.

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D’un Charlatan

Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde ;
Si n’y eût nul, tant fût-il empêché,
Qui ne courût pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde
Il leur déploie, et leur dit :  » Gens de bien,
Ouvrez vos yeux ! Voyez ! Y a-t-il rien ?
– Non, dit quelqu’un des plus près regardants.
– Et c’est, dit-il, le diable, oyez-vous bien ?
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans.  »

 

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Sonnet à Ronsard

Après une querelle assez vive en mai ou en juin 1550, les deux poètes s’étaient réconciliés le 1er janvier 1553. Ce sonnet est postérieur au Bocage de 1554, aux Mélanges et à la Continuation des Amours de 1555, dans lesquels Ronsard avait renouvelé sa manière et adopté un style plus simple et plus enjoué.

Entrant le peuple en tes sacrez bocaiges,
Dont les sommez montent jusques aux nues
Par l’espesseur des plantes incognues,
Trouvoit la nuict en lieu de frez umbraiges.

Or te suivant le long des beaux rivaiges
Où les neuf seurs à ton chant sont venues,
Herbes, et fruitz, et fleurettes menues
Il entrelace en cent divers ouvraiges.

Ainsy, Ronsard, ta trompe clair sonnante
Les forestz mesme et les mons espouvente
Et ta guiterne esjouit les vergiers.

Quand il te plaist tu esclaires et tonnes,
Quand il te plaist doulcement tu resonnes,
Superbe au Ciel, humble entre les bergiers.

Un autre poète marotique, vers la même époque, avait félicité Ronsard par un quatrain. Il s’agissait de Charles Fontaine:

Ne crains, ne crains Ronsard, ce doux style poursuivre,
Style qui te fera non moins que l’autre vivre:
Autre, obscur et scabreux, s’il ne fait à blâmer,
Si se fait-il pourtant trop plus craindre qu’aimer.

 

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A Clément Marot

D’un seul malheur se peult lamenter celle
En qui tout l’heur des astres est compris
C’est (ô Clement) que tu ne fuz espris
Premier que moy de sa vive estincelle.

Son nom cogneu par ta veine immortelle,
Qui les vieux passe, et les nouveaux espritz,
Apres mil ans seroit en plus grand pris
Et la rendroit le temps tousjours plus belle.

Peussé je en toy mettre au moins de ma flamme,
Ou toy en moy de ton entendement,
Tant qu’il suffit à louer telle Dame,

Car estans telz, nous faillons grandement :
Toy de pouvoir un aultre subject prendre,
Moy d’oser tant sans forces entreprendre.

Histoire littéraire du XVIe s

Voici une petite synthèse de l’Histoire, associée à l’Histoire littéraire, du XVI° siècle. Je me suis appuyée principalement sur les travaux de Christian Biet, J.P Brighelli et Jean-Luc Rispail. Bien entendu, elle n’est pas exhaustive et pourra être reprise à tout moment.

 

 
XV°s – XVI°s: une « Renaissance »

 

Au milieu du XV°s, la France est affaiblie par la famine et les maladies. L’Europe, quant-à elle, se repeuple. Les échanges économiques et commerciaux sont en plein essor, menés par les banques italiennes et les marchands flamands. On voyage, on découvre des mondes nouveaux. Les Universités se multiplient, les sciences progressent et la toute nouvelle imprimerie, qui était d’abord au service des textes religieux, diffuse les ouvrages antiques et modernes.

Dès lors, les textes de l’Antiquité grecque et latine peuvent être étudiés dans leur langue originale, sans avoir recours aux commentateurs médiévaux et surtout, à leur interprétation. On redécouvre également la philosophie antique. Platon en deviendra une référence indispensable.

1. Historiquement parlant….

 

Connu sous le nom de siècle de l’Humanisme, le XVI°s placera l’Homme au centre de tout. On peut affronter l’univers, le déchiffrer, essayer de comprendre Dieu. La Bible est diffusée en latin, en grec, en hébreu mais elle est surtout traduite en langue vulgaire et les esprits commencent à s’échauffer. On découvre alors que les leçons prônées par les anciens maîtres n’y figurent pas forcément, que Saint-Augustin n’est pas le seul Père de l’Église. Les humanistes étendent les connaissances, la culture. La Réforme se prépare… Les humanistes ne pouvaient que jeter le doute dans les esprits. Erasme (1467-1536), grande figure de la renaissance, théologien néerlandais, traducteur du Nouveau Testament, cherche à réconcilier l’héritage païen des Anciens et la foi chrétienne. Il fonde une « philosophie du Christ », qui se révèle alors être dangereuse pour le pouvoir en place. Les humanistes français veulent réformer l’église sans heurts. Lefèvre d’Etaples et Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux, regroupent des érudits mettant en doute la fidélité de l’église catholique par rapport au texte des Evangiles. Marguerite de Navarre les protège dès 1521 mais le Roi et la faculté de théologie les menacent. De ce fait, Briçonnet rentrent dans le rang.

De son côté, le moine allemand Luther (1483?-1546), est indigné par la vente des indulgences papales (pour financer le dôme de l’église Saint Pierre de Rome , le Pape proposait le pardon des péchés contre la vente d’indulgences. Il  fait afficher le 31 octobre 1517, sur la porte de son église, les 95 Thèses qui les réfutent. Au lieu de reconnaître ses abus, la cour de Rome émet une bulle papale (jugement irrévocable) pour excommunier Martin Luther, le faire arrêter et brûler ses écrits. Il est mis au ban de l’Empire en 1521. Cela n’empêche en aucun cas ses idées de s’étendre, et ce, dans les milieux les plus divers. Les Princes allemands, soutenus par François Ier, en font un instrument de lutte contre Charles Quint (1531) mais ils sont vaincus par l’Empereur en 1547, à Mülhberg. Il faudra attendre la Paix d’Augsbourg, en 1555, pour qu’un compromis soit signé: à chaque pays sa religion (cujus regio, ejus religio).

Parallèlement à ce vaste renouveau et à cette Réforme, les rois de France, fascinés par l’Italie renaissante, ses richesses, ses savoirs, ses techniques et ses arts, se lancent dans des guerres de conquête. Ainsi, Louis XII règnera sur le Milanais en 1499 mais perdra l’Italie à Novare en 1513. Tout est à refaire à l »avènement de François Ier. Charles Quint, roi d’Espagne (1516) et Empereur du Saint-Empire Germanique (1519), s’oppose aux Français (1520), bannit Luther (1521) et expédie Cortez au Mexique pour y trouver l’or des Aztèques (1519). Quatre guerres auront lieu entre l’Empire et la France pendant le règne de François Ier (1515-1547): on s’arrachera Milan, on se disputera la Bourgogne, on  fera alliance avec les Turcs contre Charles Quint.

En publiant en 1536 (en latin) et en 1541 (en français), L’Institution  de la religion chrétienne, Jean Calvin (1509-1564) fonde le protestantisme français. Il se démarque de Luther et transforme la foi réformée en confession religieuse structurée. L’Écriture est pour lui la seule source de la foi. A ce titre, l’Église et tout son magistère n’a pas lieu d’être à ses yeux. Réfugié en Suisse après l’Affaire des Placards, en octobre 1534 (violent pamphlet contre la messe affiché à Paris et à Amboise, jusque sur la porte du Roi, ce qui déclencha une chasse aux hérétiques), il est banni de Genève en 1538 et se réfugie à Strasbourg pour y fonder la premières des églises réformées françaises. Avec son Institution  de la religion chrétienne, il tente de convaincre le roi du bien-fondé de la Réforme. Le texte est interdit par le Parlement en 1542, brûlé sur le parvis de Notre-Dame. Rien n’y fait, sa pensée s’étend en Europe. Il donnera sa forme définitive à son texte, en 80 chapitres, en 1559-1560.

Pendant ce temps, l’Angleterre a rompu ses liens avec la papauté qui n’a pas voulu accepter l’annulation du mariage d’Henri VIII (1531) (celui-ci voulait répudier son épouse, Catherine d’Aragon, qui ne lui avait pas donné de fils). En 1534, le parlement anglais vote l’Acte de Suprématie qui proclame le roi seul chef suprême de l’Église d’Angleterre. A sa mort, en 1547, les idées réformées se propagent avec Edouard VI (1537-1553) , fils d’Henri VIII et de Jane Seymour,  ou, du moins, avec Le conseil de la régence (Edouard VI n’a que 9 ans) et l’archevêque de Canterbury, Cranmer, lesquels ouvrent toutes grandes les portes de l’Angleterre à la Réforme. Lorsque Marie Tudor (1516-1558), fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon monte sur le trône, en 1553, elle rétablit la religion catholique et persécutent les protestants. Ceci lui vaudra le surnom de Marie la sanglante. Elle meurt sans héritier. C’est Elisabeth Ière, fille d’Henri VIII et d’Anne Boleyn (pour qui il avait voulait l’annulation de son mariage) qui reprendra la succession. Elle rétablit l’Eglise anglicane afin d’échapper aux critiques des catholiques qui la considéraient toujours comme une bâtarde. Elle remet au goût du jour  l’Acte de Suprématie. Elle nomme de nouveaux évêques, et leur fait réviser la doctrine de l’Église. Le résultat est un texte appelé les « 39 articles », reconnu comme texte officiel par les Anglicans. Ces « articles » s’inspirent du protestantisme de Luther et de Calvin. Pourtant Élisabeth ne rompt pas complètement avec la tradition catholique. Le culte et l’organisation de l’Église en gardent des marques. Élisabeth établit donc un compromis entre éléments protestants et éléments catholiques.

Comme nous pouvons le constater, cette période est riche en événements, notamment sur le plan religieux, en France comme en Europe. Ces guerres de religion se calmeront, en France, avec la signature de l’Édit de Nantes,  le 13 avril 1598. Henri IV donnera ainsi aux protestants la liberté de culte.

2. La place de la Littérature…

Au sortir du Moyen Âge, la littérature française donna d’abord la priorité aux livres moraux et religieux. Cependant, elle resta suffisamment en retrait de toutes les querelles. Elle s’occupa à préserver son répertoire traditionnel pour un public de cour friand de jeux poétiques formels ou de romans de chevalerie.

Cependant, elle s’ouvre également au contact des littératures antiques, étrangères, des différentes découvertes, tant sur le plan scientifique que géographique. On imite alors les nouvelles de Boccace (Le Décaméron), on se souvient des fabliaux les plus anciens comme les Contes de Canterbury de Chaucer ou les Cent Nouvelles Nouvelles, on adapte les romans de chevalerie au goût du jour.

Les grands rhétoriqueurs eurent un succès certain. Ils pratiquaient la seconde rhétorique, c’est-à-dire la poésie par opposition à la prose, développant ainsi les métaphores complexes, les rimes, les jeux poétiques. Ils se voulaient conseillers des princes et chantaient, de ce fait, leurs vertus. Clément Marot (1496-1544), pour ne citer que lui, en fit partie. La poésie verra un tournant dans l’apparition de la poésie lyonnaise (avec notamment Maurice Scève (1500-1560?), Pernette du Guillet (1520-1545), Louise Labé (1524-1566) ou Pontus de Tyard (1521-1605), tous inspirés par Pétrarque) et de La Pléiade (Ronsard (1524-1585), Du Bellay (1522-1560) et Baïf (1532-15889) entre autres…) qui lui offriront une nouvelle esthétique. Avec ces derniers, le rôle du poète change. Il devient celui qui est « inspiré », sacré. Il abandonne les genres traditionnels (rondeau, ballade, farce…) au profit des genres cultivés par les Anciens : l’ode, l’élégie, l’épigramme, la tragédie, la comédie, et surtout le sonnet.

Les troubles dus aux guerres de religion vont se refléter jusque dans la poésie. On verra alors apparaître des auteurs engagés. Les thèmes changent, la forme également. La poésie devient baroque. Agrippa d’Aubigné (1552-1630), Desportes (1546-1606) ou Jean de Sponde (1557-1595) en sont les symboles.

Les prosateurs se différencient, quant-à eux, en deux groupes: les prosateurs didactiques (le premier fut Calvin) et les prosateurs dits réalistes, disciples de Rabelais (né vers 1494- 1553), comme Bonaventure des Périers (né vers 1510-mort vers 1544) , Noël du Fail (1520? – 1591) ou Marguerite de Navarre (1492-1549) et son Heptameron.

Les guerres de religion toucheront également la prose. Ainsi, pamphlets, controverses, satires… vont fleurir. Montaigne (1533-1592) s’en fera l’écho.

Charles Fontaine

Charles Fontaine est né à Paris vers 1514. Il est mort à Lyon vers 1570. Fils de commerçant parisien, on le destinait à des études de droit. afin qu’il soit avocat comme son oncle, Jean Dugué.  Cependant, celui-ci préféra embrasser la carrière poétique.

 Il s’établit à Lyon en 1540, tout en prenant soin de signer ses œuvres par un « Maistre Charles Fontaine parisien ». Disciple de Marot, il traduisit, édita et créa bon nombre de poèmes. Il rassembla la plus grande partie de ses œuvres sous ce titre : Les Ruisseaux de Fontaine.

Ce recueil est composé d’un grand nombre d’épitres, d’élégies , de chants divers, d’odes, d’étrennes pour l’année 1555, de la traduction du premier livre du Remède d’amour d’Ovide, de vingt-huit énigmes, etc., et de diverses pièces tant de lui que de ses amis, sous le titre collectif de Passe-temps des amis. Il est adressé à Jean Brinon, seigneur de Villaines, conseiller du roi au parlement de Paris.

 

 

Chant sur la naissance de Jean
Mon petit fils, qui n’as encor rien vu,
À ce matin ton père te salue ;
Viens-t’en, viens voir ce monde bien pourvu
D’honneurs et biens qui sont de grand value ;
Viens voir la paix en France descendue,
Viens voir François, notre roi et le tien,
Qui a la France ornée et défendue ;
Viens voir le monde où y a tant de bien.

Viens voir le monde, où y a tant de maux ;
Viens voir ton père en procès qui le mène ;
Viens voir ta mère en de plus grands travaux
Que quand son sein te portait à grand peine ;
Viens voir ta mère, à qui n’as laissé veine
En bon repos ; viens voir ton père aussi,
Qui a passé sa jeunesse soudaine,
Et à trente ans est en peine et souci.

Jean, petit Jean, viens voir ce tant beau monde,
Ce ciel d’azur, ces étoiles luisantes,
Ce soleil d’or, cette grand terre ronde,
Cette ample mer, ces rivières bruyantes,
Ce bel air vague et ces nues courantes,
Ces beaux oiseaux qui chantent à plaisir,
Ces poissons frais et ces bêtes paissantes ;
Viens voir le tout à souhait et désir.

Viens voir le tout sans désir et souhait ;
Viens voir le monde en divers troublements ;
Viens voir le ciel qui notre terre hait ;
Viens voir combat entre les éléments ;
Viens voir l’air plein de rudes soufflements,
De dure grêle et d’horribles tonnerres ;
Viens voir la terre en peine et tremblements ;
Viens voir la mer noyant villes et terres.

Enfant petit, petit et bel enfant,
Mâle bien fait, chef-d’œuvre de ton père,
Enfant petit, en beauté triomphant,
La grand liesse et joie de ta mère,
Le ris, l’ébat de ma jeune commère,
Et de ton père aussi certainement
Le grand espoir et l’attente prospère,
Tu sois venu au monde heureusement.

Petit enfant, peux-tu le bienvenu
Être sur terre où tu n’apportes rien,
Mais où tu viens comme un petit ver nu ?
Tu n’as de drap ni linge qui soit tien,
Or ni argent ni aucun bien terrien ;
À père et mère apportes seulement
Peine et souci, et voilà tout ton bien.
Petit enfant, tu viens bien pauvrement !

De ton honneur ne veux plus être chiche
Petit enfant de grand bien jouissant,
Tu viens au monde aussi grand, aussi riche
Comme le roi, et aussi florissant.
Ton héritage est le ciel splendissant ;
Tes serviteurs sont les anges sans vice ;
Ton trésorier, c’est le Dieu tout-puissant :
Grâce Divine est ta mère nourrice.

 

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De l’amour

 

Aimez, suivez l’Amour, gentes fillettes :
C’est un grand dieu ; soyez à lui sujettes.
N’en doutez point, Amour vous maintiendra
Heureusement, et tout bien vous viendra.
Amour est noble et plus fort que les rois ;
Les princes grands avec tous leur barnois
Sont tous contraints sous lui leur chef baisser,
Et son pouvoir haut et clair confesser.
C’est le seul dieu qui les autres accorde ;
C’est le seul dieu de paix et de concorde ;
C’est celui dieu par qui fut fait ce monde,
Qui entretient cette machine ronde ;
Car le soleil, les planetes, la lune,
Seroient çà-bas sans influence aucune,
Si par ses soins Amour, ce puissant dieu,
Ne leur faisoit regarder ce bas lieu,
Pour y produire, à notre utilité,
De tous les biens une fertilité.
Les bleds, les vins, les arbres et les fruits,
Viennent de là, et par ce sont produits.

 

 

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De la richesse et de la pauvreté dans le mariage.

 

On en voit trop qui, nouveaux mariés,
N’ont dix écus en leur bourse liés ;
Mais avec temps, amour et loyauté,
Acquièrent biens et richesse à planté.
Petit bien croît par amour et concorde.
Grand bien périt par haine et par discorde.
L’on voit souvent le pauvre vertueux
Haut élevé, le riche somptueux,
Tôt abattu, et mis en décadence,
Ou par fortune, ou par son imprudence.
Eh ! qui tira Ulysse des périls,
Auxquels ses gens ont été tous péris ?
L’or et l’argent ? l’opulence et richesse ?
Le haut état ? Non pas, mais sa sagesse,
Mais son esprit, mais sa grande science.
Prudence, force et longue expérience.

Bien fou qui rit de la pauvreté dure,
Qu’avecques soi apporte de nature ;
Les riches gens, bien qu’ils ne la supportent,
Ce nonobstant, de naissance l’apportent.
Faut donc la prendre en gré, puisque tous nus,
En pauvreté sommes ici venus.

Mais plus de biens, plus d’amis t’acquerront ;
S’il te vient mal, tes biens te secourront
Par eux auras médecins, médecines,
Herbes, onguents et exquises racines.
Soit : mais parents, amis, voudraient d’abord
Qu’entre tes dents eussent la belle mort.

Où as-tu lu, d’ailleurs, que les biens fissent
Vivre les gens, et que guérir les puissent ?
Maisons, châteaux, d’or et d’argent amas,
Chaînes, anneaux, velours, satin, damas,
Ne guériront leur maître étant malade,
Ne rendront goût à sa bouche trop fade.
L’or et l’argent, instrument de tous maux,
Donne à l’esprit plus de mille travaux ;
Crainte de perdre, et crainte d’y toucher,
Comme sacré, et comme surtout cher ;
Crainte qu’on robe et pille la maison ;
Crainte de glaive et crainte de poison.

Le cerf cornu et par mont et par val,
Gardait jadis de paître le cheval,
Et le chassait hors des communs herbages,
Tant qu’à la fin pour fuir de tels outrages,
Pour se défendre, à l’homme se rendit,
Adonc le frein premièrement mordit.
Mais quand fut loin de son ennemi fier,
Lui glorieux, voulant tout défier,
Demeura pris, et fut l’issue telle
Que frein aux dents, et au dos eut la selle.
Lors sur son dos l’homme d’armes monta,
Et de ses dents le dur frein ne jeta.
Ainsi est-il, en fuyant pauvreté
Qui cherche l’or, trouve captivité.

Jacques Davy du Perron

 

Jacques-davy-du-perron

 

Jacques Davy du Perron est né en 1556 à Saint-Lô. Il se fit remarquer très jeune par une extraordinaire mémoire. Il apprit ainsi le grec et l’hébreu seul et pouvait mémoriser plus de cent vers en une heure. De famille protestante, il subit des persécutions et passa son temps à se cacher. Vers l’âge de vingt ans, il fait la connaissance du comte Jacques de Matignon qui va avoir un rôle déterminant pour la suite. En effet, il lui fait connaître des ecclésiastiques, notamment l’Abbé Touchard, chanoine de Notre-Dame de Paris, et l’Abbé Philippe Desportes qui lui fait prendre conscience qu’il n’arrivera à rien s’il ne se convertit pas. Jacques Davy du Perron se met alors à lire les textes des pères de l’Église et finit par se convertir. Il entra dans les ordres et devint cardinal. Il mourut en 1618.

Ce personnage pour le moins curieux était également poète. S’il toucha à tous les thèmes, il écrivit bon nombre de poèmes d’amour avant de devenir religieux. Il convient de le préciser !

 

 

Le temple de l’inconstance

 

Je veux bâtir un temple à l’Inconstance.
Tous amoureux y viendront adorer,
Et de leurs vœux jour et nuit l’honorer,
Ayant leur cœur touché de repentance.

De plume molle en sera l’édifice,
En l’air fondé sur les ailes du vent,
L’autel de paille, où je viendrai souvent
Offrir mon cœur par un feint sacrifice.

Tout à l’entour je peindrai mainte image
D’erreur, d’oubli et d’infidélité,
De fol désir, d’espoir, de vanité,
De fiction et de penser volage.

Pour le sacrer, ma légère maîtresse
Invoquera les ondes de la mer,
Les vents, la lune, et nous fera nommer
Moi le templier, et elle la prêtresse.

Elle séant ainsi qu’une Sibylle
Sur un trépied tout pur de vif argent
Nous prédira ce qu’elle ira songeant
D’une pensée inconstante et mobile.

Elle écrira sur des feuilles légères
Les vers qu’alors sa fureur chantera,
Puis à son gré le vent emportera
Deçà delà ses chansons mensongères.

Elle enverra jusqu’au Ciel la fumée
Et les odeurs de mille faux serments :
La Déité qu’adorent les amants
De tels encens veut être parfumée.

Et moi gardant du saint temple la porte,
Je chasserai tous ceux-là qui n’auront
En lettre d’or engravé sur le front
Le sacré nom de léger que je porte.

De faux soupirs, de larmes infidèles
J’y nourrirai le muable Prothé [Protée],
Et le Serpent qui de vent allaité
Déçoit nos yeux de cent couleurs nouvelles.

Fille de l’air, déesse secourable,
De qui le corps est de plumes couvert,
Fais que toujours ton temple soit ouvert
A tout amant comme moi variable.

Mémoires de messire Michel de Castelnau

Homme de guerre et diplomate français, Michel de Castelnau (1517-1592), seigneur de La Mauvissière, appartenait à une famille nombreuse (9 enfants).  Ses parents s’emploient à lui faire suivre des études de lettres et de sciences, dans lesquelles il se montre brillant. Il est vif d’esprit et excellent orateur. On lui apprend, en parallèle, l’équitation et le maniement des armes.

Ses voyages en Italie et à Chypre lui permettront d’augmenter sa culture en étudiant les civilisations. A 30 ans, il est remarqué pour sa bravoure et son intelligence par le Comte de Brissac, alors au service d’Henri II. Il le recommande à François de Lorraine, grand prieur de l’Ordre de Malte, qui le prend sous sa protection. Ce sera le début de sa carrière militaire. Il deviendra par la suite ambassadeur et diplomate. Il sera, de 1547 à 1592, au service de six rois de France, de François Ier à Henri IV.

Homme de l’ombre, il a pourtant été important dans bon nombre de décisions à prendre. Il est dommage que les Princes et les Rois ne lui aient pas rendu  suffisamment honneur.

Ses Mémoires, destinées à son fils Jacques, sont intéressantes dans la mesure où elles nous permettent de comprendre « de l’intérieur », si j’ose dire, ce qu’il se passait dans ce XVIe siècle troublé par les guerres, et notamment les guerres de religion.

 

Extrait : 

 (Je laisse l’orthographe de l’époque)

 

CHAPITRE VII.

Les causes generales des guerres civiles. Cause particuliere de celle de France. Alliance des protestans avec les estrangers, et leurs desseins. Ils font entr’eux le proces à la maison de Guyse.

Cela advient souvent par l’ambition des princes et plus grands seigneurs pour le gouvernement de l’Estat, ou lorsque le Roy est en bas age, insensé ou prodigue, mal voulu et hay des peuples ; car chacun veut pescher en eau trouble, ou bien quelquefois quand le Roy veut eslever par trop les uns et rabaisser les autres ; ce qui advint au temps du roy Henry cinquiesme, qui fut couronné roy de France et d’Angleterre, qui se fit partisan de la maison de Lancastre contre la maison d’York. De là advint qu’en moins de trente-six ans, il fit tuer près de quatre-vingts princes du sang d’Angleterre, comme l’escrit Philippe de Commines ; et enfin le Roy mesme, après avoir souffert dix ans entiers un bannissement en Escosse, fut tué cruellement en prison. Mais quand bien ce seroit une faute au souverain, oubliant le degré auquel Dieu l’a constitué, comme juge et arbitre de l’honneur et de la vie de tous ses sujets, de balancer plus d’un costé que d’autre, et suivre plustost ses affections particulieres que la raison, si n’est-il pas licite aux sujets de vouloir borner sa volonté, qui leur doit servir de loy, son estat estant si parfait, qu’à l’imitation de la puissance divine il peut eslever les uns et rabaisser les autres, sans que pour ce il soit permis de murmurer ; et, pour quelque traittement que ce soit, le souffrir est plus agreable à Dieu que la rebellion.

Or, il semble que tous les moyens que l’on pouvoit trouver pour entretenir la guerre en France, fussent, comme par un jugement de Dieu, ordonnez pour chastier les François quand ils pensoient estre en repos ; car ils n’avoient ennemis qu’eux-mesmes, ayans les guerres estrangeres esté assoupies par le moyen du traitté de Casteau-Cambresis, conclu et arresté peu de jours auparavant la mort du roy Henry second, comme j’ay dit : aussi est-il difficile qu’un peuple belliqueux comme le François puisse longuement estre en paix, n’ayant plus d’occasion d’exercer ses armes ailleurs (ce qui est infaillible en matiere d’Estat, que les guerres et occupations estrangeres empeschent les interieures et civiles) ; qui estoit la cause pourquoy le senat romain avoit accoustumé de chercher les guerres estrangeres, et envoyer dehors les esprits les plus remuans, pour obvier aux divisions civiles, selon ce qu’escrit Denys d’Halicarnasse : police autant necessaire en l’Estat, comme de faire une douce purgation et saignée au corps humain, pour le maintenir en santé.

Or, les protestans de France se mettans devant les yeux l’exemple de leurs voisins, c’est à sçavoir, des royaumes d’Angleterre, de Danemarck, d’Escosse, de Suede, de Boheme, les six cantons principaux des Suisses, les trois ligues des Grisons, la republique de Geneve, où les protestans tiennent la souveraineté et ont osté la messe, à l’imitation des protestans de l’Empire, se vouloient rendre les plus forts pour avoir pleine liberté de leur religion, comme aussi esperoient-ils, et pratiquoient leurs secours et appuy de ce costé-là, disans que la cause estoit commune et inseparable. Les chefs du party du Roy n’estoient pas ignorans des guerres advenues pour le fait de la religion ès lieux susdits ; mais les peuples, ignorans pour la pluspart, n’en sçavoient rien, et beaucoup ne pouvoient croire qu’il y en eust une telle multitude en France comme depuis elle se descouvrit, ny que les protestans osassent ou pussent faire teste au Roy et mettre sus une armée et avoir secours d’Allemagne, comme ils eurent. Aussi ne s’assembloient-ils pas seulement pour l’exercice de leur religion, ains aussi pour les affaires d’Estat, et pour adviser tous les moyens de se deffendre et assaillir, de fournir argent à leurs gens de guerre, et faire des entreprises sur les villes et forteresses pour avoir quelques retraictes.

Ayans donc levé nombre de leurs adherans par toute la France, et recogneu leurs forces, et fait leurs enroolemens, ils conclurent qu’il falloit se defaire du cardinal de Lorraine et du duc de Guise, et par forme de justice, s’il estoit possible, pour n’estre estimez meurtriers. Aucuns m’ont dit que pour y parvenir ils avoient fait informer contre eux, et que les informations contenoient qu’ils se vouloient emparer du royaume et ruiner tous les princes, et exterminer tous les protestans ; ce qu’ils estimoient chose facile, ayans la force, la justice, les finances, les villes et places toutes en main, et beaucoup de partisans et d’amis, et l’amour des peuples, qui desiroient la ruine des protestans. Mais ceux qui me l’ont dit, et ceux qui ont fait les informations, ne sont pas bons praticiens ; car les temoignages des volontez et penseés d’autruy ne sont pas recevables en aucun jugement, encores que la mesme chose m’ait esté dite en Allemagne, y estant envoyé par le roy Charles pour lever des reistres et amener le duc Jean Guillaume de Saxe, et y empescher les desseins des protestans. A-t’on jamais veu que l’on puisse faire proces contre ceux qui ne sont ouis et interrogez, et les tesmoins non confrontez, s’ils ne sont condamnez par defauts et contumaces ? Et, puisque l’on y vouloit proceder par forme de justice, il falloit que les juges fussent personnes publiques et legitimes, qui ne pouvoient estre que des pairs de France, puisqu’il estoit question de l’honneur, de la vie et des biens de ceux qui estoient de cette qualité, et du plus haut crime de leze-majesté ; qui sont tous argumens certains que telles informations et procedures, si aucunes y en avoit, estoient folies de gens passionnez contre tout droit et raison.