La Marquise – George Sand

George Sand [XIXe s / France ; Nouvelles] Marquise

Cette nouvelle a été publiée dans La Revue de Paris en décembre 1832. Elle narre la vie sentimentale de la marquise de R…, ayant vécu au XVIIIe siècle puisque, je cite, « elle avait vu la cour de Louis XV ». Cette pauvre femme, qui avait été belle, fut élevée à Saint-Cyr. Elle en sortit à seize ans pour épouser le marquis de R… et fut veuve quelques mois plus tard. Elle insiste fort sur le fait qu’elle ne connaissait rien aux choses de la vie. Cependant, bien qu’elle paraisse bête, cette personne avait compris que le marquis, vieux libertin, ne l’avait aimée que pour sa beauté, donc pour le paraître : « Toute bornée que j’étais, j’avais fort bien compris que les rares transports de mon mari ne s’adressaient qu’à une belle femme, et qu’il n’y mettait rien de son âme. Je redevenais ensuite pour lui une sotte dont il rougissait en public, et qu’il eût voulu pouvoir renier. Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour jamais. Mon cœur, qui n’était peut-être pas destiné à cette froideur, se resserra et s’entoura de méfiances. Je pris les hommes en aversion et en dégoût. Leurs hommages m’insultèrent ; je ne vis en eux que des fourbes qui se faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et une haine éternels. » Son cœur resta t-il aussi froid qu’elle le disait ? Non, car elle tomba amoureuse d’un comédien, Lélio. Mais qui aimait-elle réellement ? Le comédien ou l’homme ? 

Cette nouvelle fait apparaître tout le problème des faux-semblants et du paraître, en cours au XVIIIe siècle. On y voit également, via le discours de la Marquise, les travers de ses contemporains. L’écriture est riche. Le style est différent de celui que nous connaissons dans La Mare au diable ou François le Champi. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce fabuleux texte qui mérite d’être plus connu que ce qu’il n’est à l’heure actuelle.

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Feuilles d’herbe – Walt Whitman

Walt Whitman [XIXe s ; Etats-Unis] Image

Vous connaissez ce poète américain, j’en suis presque sûre. Le Cercle des poètes disparus, ça vous parle ? Que répétait le professeur Keating ? « Ô Capitaine, mon Capitaine ! » Eh bien voilà, nous y sommes ! Il s’agissait d’un poème de Whitman dédié à Abraham Lincoln.

Dans ce recueil, cet écrivain du XIXe siècle va surprendre par les thèmes traités. En effet, là où il était bon de faire dans le romantique, le symbolique, le métaphorique, le spirituel, bref, tout ce qui définissait un poème dans la norme, Whitman va s’attaquer au moins noble, au moins pur : le quotidien, le matériel, la chair… Le style est plutôt vindicatif. On sent qu’il veut révolutionner la poésie « pompeuse » pour en faire quelque chose de plus moderne. D’entrée de jeu, le ton est donné dans ce petit texte intitulé Mon Legs :

A vous, qui que vous soyez, (en baignant de mon
souffle cette feuille-ci, pour qu’elle lève — en la
pressant un moment de mes mains vivantes ;
— Tenez ! sentez à mes poignets comme bat mon

pouls ! comme le sang de mon cœur se gonfle et
se contracte !) Je vous lègue, en tout et pour tout. Moi-même, avec
promesse de ne vous abandonner jamais,
En foi de quoi je signe mon nom.

Provocateur, il précise dans sa Chanson de l’Universel :

Viens, me dit la Muse
Chante-moi un chant qu’aucun poète ne m’a encore chanté,
Chante-moi l’universel.
Au cœur de cette vaste terre
Au fond même des grossièretés et des scories
sûrement enseveli dans son cœur,
germe le grain de la perfection.

J’avoue que ce côté rebelle m’a plu. Allez, pour finir, le fameux texte dont je parlais au tout début de ce billet :


Ô Capitaine ! mon Capitaine ! fini notre effrayant voyage,
Le bateau a tous écueils franchis, le prix que nous quêtions est gagné,
Proche est le port, j’entends les cloches, tout le monde qui exulte,
En suivant des yeux la ferme carène, l’audacieux et farouche navire ;

Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Oh ! les gouttes rouges qui lentement tombent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu mort et glacé.

Ô Capitaine ! mon Capitaine ! lève-toi et entends les cloches !
Lève-toi – c’est pour toi le drapeau hissé – pour toi le clairon vibrant,
Pour toi bouquets et couronnes enrubannés – pour toi les rives noires de monde,
Toi qu’appelle leur masse mouvante aux faces ardentes tournées vers toi ;

Tiens, Capitaine ! père chéri !
Je passe mon bras sous ta tête !
C’est quelque rêve que sur le pont,
Tu es étendu mort et glacé.

Mon Capitaine ne répond pas, pâles et immobiles sont ses lèvres,
Mon père ne sent pas mon bras, il n’a ni pulsation ni vouloir,
Le bateau sain et sauf est à l’ancre, sa traversée conclue et finie,
De l’effrayant voyage le bateau rentre vainqueur, but gagné ;

Ô rives, Exultez, et sonnez, ô cloches !
Mais moi d’un pas accablé,
Je foule le pont où gît mon Capitaine,
Étendu mort et glacé.

Voyage forcé à Cayenne – Louis-Ange Pitou

 Louis-Ange Pitou [XVIIIe - XIXe s / France ; Journal] 86265419_p

Louis-Ange Pitou (1767-1846) était un journaliste qui avait voué sa fidélité à Marie-Antoinette et à la défense de la monarchie. Révolution oblige, il n’échappa que de très peu à la guillotine mais il fut envoyé au bagne de Cayenne où il resta deux ans. Il mit à profit ce séjour quelque peu particulier pour tenir une sorte de journal qui donna lieu par la suite à ce livre. 

Ce qui est fascinant dans ce récit, c’est qu’on a l’impression que son auteur, l’air guilleret, fait un voyage d’agrément ! Lorsqu’on connaît la réputation de Cayenne, on se dit qu’il y a deux causes à cela : soit il était totalement inconscient, soit il cachait sa peur. Cependant, durant le voyage et à proximité du bagne, le ton légèrement humoristique qu’il arborait se mêle à un hyperbolisme afin de décrire avec force violence l’état dans lequel se trouvaient l’équipage et les déportés, comme il les nommait (ne s’incluant pas d’ailleurs). 

Il est toujours intéressant de lire ce genre de récit qui nous en apprend énormément sur l’Histoire d’une part et sur la société de l’époque. Et lorsque l’écriture est agréable, ce qui est le cas ici, pourquoi attendre ? 

Extrait :

Le 26 février, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de Nos guides frappent à la porte d’un grand bâtiment. Un petit homme, frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur dit d’un ton aigre… « Ils sont à moi… Venez par ici. » Nous traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas pour nous ; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit Pluton (il se nomme Poupaud), prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par une porte extrêmement étroite et haute de deux pieds. Les verrous se referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres, destinés comme nous au voyage d’outre-mer. Nous attendions au moins une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs nous font un lit avec des valises et des serpillières.

Gustave Nadaud

 Gustave Nadaud [XIXe s] 85012629_p

Poète, goguettier et chansonnier français, Gustave Nadaud est né en 1820 et est décédé en 1893. Ses textes sont souvent drôles, ironiques ou engagés. Il les écrivait lui-même. A sa mort, on en dénombrera plus de 300. Artiste reconnu, il finira pourtant dans la misère car il n’osait pas réclamer de cachets lorsqu’il se produisait.

Son recueil de chansons est un petit vent de fraîcheur. Il permet non seulement de se divertir mais aussi de se rendre compte des textes, du style de l’époque. Nadaud était un ami d’Eugène Pottier, l’auteur de « L’Internationale ». On voit bien qu’on est loin, ici, des chansons des Guinguettes (ah oui, il ne faut pas confondre !) Les Goguettes sont plus intellectuelles, plus sérieuses, même si les participants ne crachaient pas toujours sur le nectar de Bacchus !!! Voici un exemple de ses chansons :

Le Docteur Grégoire

Le docteur que j’ai
N’est pas agrégé ;
Il n’a ni cordons ni grades ;
Il est détesté
De la faculté :
Il guérit tous ses malades.
Ah ! le bon docteur
Et le remède admirable !
C’est une liqueur
Qu’on peut même prendre à table.

Quel plaisir,
Quel plaisir de boire
L’élixir
Du docteur Grégoire !

Il dit : Mes enfants,
Soyez bons vivants ;
Suivez bien mon ordonnance :
C’est la bonne humeur
Oui fait le bonheur,
Voilà toute la science.
Votre corps va mal ?
Vite, prenez-moi ce verre ;
Si c’est le moral,
Buvez la bouteille entière.

Quel plaisir,
Quel plaisir de boire
L’élixir
Du docteur Grégoire !

Au pauvre ouvrier
Lassé du métier,
Et qu’on veut mettre à la diète,
Il dit : Viens ici ;
Tiens, prends-moi ceci :
C’est de l’or dans ta cassette.
Et, quand il a bu
Le remède de Grégoire,
L’ouvrier fourbu
Se met à chanter victoire !

Quel plaisir,
Quel plaisir de boire
L’élixir
Du docteur Grégoire !

À qui voudrait voir
Tout le monde en noir,
Il met des lunettes roses ;
Aux pauvres rimeurs
Qui versaient des pleurs,
Il a fait chanter des choses !…
Il a guéri plus :
Deux ou trois cents journalistes,
Cent mille cocus
Et quatre socialistes.

Quel plaisir,
Quel plaisir de boire
L’élixir
Du docteur Grégoire !

Eh bien, la liqueur
De ce bon docteur
Est le jus d’une racine
Qui vient du Pérou,
De je ne sais où,
De Golconde ou de la Chine…
Non : c’est du raisin
Qui pousse dans la campagne,
Et qui fait du vin
D’Argenteuil ou de Champagne.

Quel plaisir,
Quel plaisir de boire
L’élixir
Du docteur Grégoire !

Challenge Les textes courts. 

Genre : Chanson

Auteur : Gustave Nadaud

Pays : France

Nombre de pages : 1

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Une maison de poupée – Henrik Ibsen

J’aime beaucoup Une maison de poupée (1879). Ibsen décrit la condition de la femme réduite à une poupée. Il fait une critique assez acerbe des rapports hommes-femmes dans le mariage. La pièce fut scandaleuse en son temps. A tel point, qu’elle subit la censure en Angleterre et qu’en Allemagne, l’actrice principale refusa de jouer si l’auteur ne modifiait pas la fin (ce qu’il fit ). De nos jours, la pièce est le plus souvent jouée avec la fin originale.

L’histoire est celle de Nora, jeune femme dépensière, mariée à un avocat, Torvald Helmer, profondément attaché à l’honnêteté, valeur à lier à l’épargne et au fait de ne rien devoir à personne. Il est fou amoureux de sa femme et lui passe ses caprices pour la garder. Nora, quant-à elle, passe pour une sotte, manipulée par son mari qui lui donne sans cesse des directives. Cependant, elle a un lourd secret, une dette contractée, secret avec lequel elle pense tenir son mari le cas échéant.

Le personnage de Nora pourrait avoir été inspiré de Laura Kieler, une jeune Norvégienne qui, en 1869, avait publié anonymement une suite de Brand, poème d’Ibsen, cri de colère contre son pays. Elle lui avait envoyé cette suite, nommée Les filles de Brand. Ibsen la rencontre, l’encourage à continuer à écrire. En 1873, elle se marie et s’installe définitivement à Copenhague ; avec son mari, elle rend visite à Ibsen à Munich, en 1876. L’auteur trouve alors les rapports du couple si idylliques qu’il baptise leur foyer « une maison de poupée ». Mais le mariage de Laura Kieler allait connaître une grave crise avec la maladie de son mari. Elle contracte un emprunt ; la réaction du mari semble avoir été proche de celle de Helmer. Le choc sera tel, pour Laura, qu’elle devra se faire soigner dans une maison de santé.

Voici un extrait de la pièce :

Nora : Bah, en attendant nous pourrons toujours emprunter !

Helmer : Nora ! (S’approchant d’elle, lui tirant l’oreille d’un air badin)
 Toujours aussi insouciante, hein ? Supposons que j’emprunte mille couronnes et que tu les dépenses pendant les fêtes et que la veille du Jour de l’An une tuile me tombe sur la tête.

Nora : (Lui mettant une main sur la bouche) Oh non, ne parle pas ainsi !

Helmer : Si, supposons, – que deviendrais-tu ?

Nora : Si une chose pareille devait arriver, ça me serait bien égal d’avoir des dettes.

Helmer : Et les gens à qui j’aurais emprunté ?

Nora : Qui parle d’eux ? Ce sont des étrangers.

Helmer : Nora, Nora ! Ah, vous les femmes ! Sérieusement, Nora, tu connais mes opinions à ce sujet. Pas de dettes ! Ne jamais emprunter ! Il y a toujours un manque de liberté, quelque chose de laid dans un foyer qui est fondé sur des dettes et des emprunts. Nous avons tenu bon jusqu’ici ; nous tiendrons encore le peu de temps qu’il faudra.

Nora :(Se dirigeant vers le poêle) Bien, bien ; comme tu voudras, Torvald.

Helmer : (la suivant) Allons, allons, ma petite alouette, il ne faut pas rabattre ses ailes de dépit. Alors ? Il boude, le petit écureuil ? (Sortant son porte-monnaie) Nora, regarde un peu ce que j’ai ici !