Canicule – Jane Harper

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Quatrième de couverture :

Kiewarra. Petite communauté rurale du sud-est de l’Australie. Écrasée par le soleil, terrassée par une sécheresse sans précédent. Sa poussière. Son bétail émacié. Ses fermiers désespérés.

Désespérés au point de tuer femme et enfant, et de retourner l’arme contre soi-même ? C’est ce qui est arrivé à Luke Hadler, et Aaron Falk, son ami d’enfance, n’a aucune raison d’en douter. S’il n’y avait pas ces quelques mots arrivés par la poste :

Luke a menti. Tu as menti. Sois présent aux funérailles…

Revenir à Kiewarra est la dernière chose dont Aaron a envie. Trop vives sont encore les blessures de son départ précipité des années auparavant. Trop dangereux le secret qu’il a gardé pendant tout ce temps. Mais Aaron a une dette, et quelqu’un a décidé que le moment est venu de la payer…

 

Mon avis :

J’avais vu passer ce livre sur le blog de Belette, The Cannibal Lecteur. Et je dois bien avouer que j’ai passé quelques bonnes heures de lecture ! Ce roman m’a fait cet effet :

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C’est vous dire ! Alors, de quoi ça parle (pour ceux qui n’aiment pas lire les quatrièmes de couverture) ? Le Sud-Est de l’Australie fait face à la canicule depuis deux ans. Pas le moment de demander si quelqu’un a du feu ou de faire un barbecue ! Pas le moment non plus de titiller les gens qui ont les nerfs à fleur de peau ! Au point de dézinguer toute sa famille ? Il semblerait en tous les cas ! Car dans la famille Hadler, on réclame la carabine ! Luke aurait ainsi tué sa femme, Karen, et son fils, Bill avant de se tirer une balle en pleine poire. Pourquoi a-t-il laissé Charlotte, le bébé, en vie ? Mystère ! C’est son ami d’enfance, Aaron Falk qui va enquêter. Cependant, celui-ci n’est vraiment pas le bienvenu. En effet, il y a des années en arrière, une jeune fille, Ellie, avait été retrouvée noyée. Celle-ci, côtoyait les deux garçons et tout accusait Falk. Querelle d’amoureux ayant mal tournée ? N’avait-il pas supporté qu’elle choisisse Luke ? Pourtant, ce dernier avait toujours dit qu’ils étaient, Aaron et lui, à la chasse aux lapins. En voyant le carnage de sa famille, Luke n’aurait-il pas été capable de ce meurtre en sachant qu’elle tournait autour de son copain ? Deux enquêtes étroitement imbriquées dans ce trou paumé où chacun fait sa loi…

Ce roman est aussi aride que des champs de maïs brûlés par le soleil ! On se met tour à tour dans la peau des personnages, on pousse la porte du bar pour éviter la déshydratation, on essaie de comprendre ce qu’il s’est passé… et on se prend un bel uppercut au final ! Eh bien moi, je dis BRAVO !

 

Extrait :

La lumière accueillait peut-être Luke Hadler quand il rentrait chez lui le soir, mais quelque chose d’autre inhérent à cette communauté malheureuse, désespérée, s’était immiscé à travers cette porte d’entrée dans sa maison. Et ce quelque chose avait été suffisamment puissant, malveillant et funeste pour éteindre cette lumière à jamais.

La Prophétie Charlemagne – Steve Berry

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J’ai honte… J’ai lu ce livre depuis… hum… des mois puisqu’il m’a été offert pour mon anniversaire (oui, oui, en novembre) et je pensais en avoir fait une fiche. Je m’aperçois que ce n’est pas le cas et, par ricochet, que la personne qui me l’a offert doit se demander ce que je fabrique !

J’ai un avis assez mitigé. Commençons par le négatif afin de finir sur une note enjouée : le fait d’avoir à suivre plusieurs histoires un peu complexes m’a légèrement contrariée. J’en arrivais à revenir sur mes pas pages pour savoir où j’en étais. Disons que c’est la partie la moins fluide. D’autre part, je pense que ce roman aurait mérité d’être plus court. En effet, il s’essouffle (et nous avec) sur la fin et j’avoue m’être demandée où voulait en venir l’auteur. Voilà pour ce qui m’a le plus ennuyée.

Passons aux choses positives : l’Histoire, vous le savez, est une de mes passions et l’associer à un thriller est souvent pour moi gage d’une lecture-plaisir. D’autant plus ici que l’on fait le grand saut entre le Moyen Âge et le XXe siècle (avec la 2de guerre mondiale)… deux périodes qui intriguent et avec lesquelles on peut, en tant qu’écrivain, s’en donner à cœur joie avec les mystères qui les caractérisent. Il n’y a rien de farfelu (le piège, en général) et l’intrigue se tient.

Steve Berry a écrit bon nombre de romans et je pense en lire un ou deux autres afin de voir si ce que je lui reproche se retrouve dans ses écrits.

 

Extrait :

Cela faisait vingt-six ans qu’il servait son pays à bord de sous-marins, diesels ou nucléaires. Seul un aspirant sur cinq était accepté à l’académie des sous-mariniers, où les épreuves physiques, les entretiens psychologiques et les tests de réflexe poussaient chaque recrue dans ses retranchements. Son premier capitaine avait épinglé sur sa poitrine ses dauphins d’argent, et, depuis, il avait lui-même rendu cet honneur à de nombreux autres. Alors il savait à quoi s’en tenir. Fin de la partie. Curieusement, il ne pensait qu’à une chose lorsqu’il rejoignit le central, résolu à agir comme s’il leur restait une chance, à défaut d’y croire. Il pensait à son fils. Son fils de dix ans. Qui grandirait sans son père.

Rebecca – Daphné du Maurier

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J’ai essayé de ralentir au maximum ma lecture tant j’ai été envoutée par l’écriture de Daphné du Maurier. Je remercie Mind The Gap de m’avoir ouvert les yeux sur cette romancière qui n’a pas son pareil pour nous tenir en haleine. Pourtant, je dois bien l’avouer, je partais avec un préjugé (complètement idiot, comme à chaque fois), pensant que ce devait être le genre de bouquin qui avait mal vieilli. Pas du tout ma brave dame ! Bon alors, de quoi parle ce roman ?

Nous sommes en Angleterre, au début du XXe siècle. Maximilien de Winter, veuf d’une quarantaine d’années, fait la connaissance, à Monte-Carlo, d’une demoiselle de compagnie, qui sera la narratrice. Cette dernière tombe amoureuse de ce charmant aristocrate, mais leur différence d’âge fait qu’elle n’ose y croire. Pourtant, lorsque la patronne de celle-ci, Mrs Van Hopper, décide de quitter ce quartier de Monaco, M. de Winter propose à la jeune employée de l’épouser et de vivre avec lui en Cornouailles. Elle accepte sans écouter les recommandations de Mrs Van Hopper. Mais lorsqu’elle arrive dans la grande propriété de son époux, Manderley, elle doit faire face à la terrible Mrs Danvers, la gouvernante, ainsi qu’à l’ombre de l’épouse décédée, Rebecca.

J’ai eu des frissons en lisant ce livre et je comprends à présent pourquoi Alfred Hitchcock s’en est inspiré. Nous sommes dans un pur thriller psychologique qui joue avec nos nerfs. Des livres comme celui-ci, j’en redemande !!!


Extrait :

Il ne m’appartenait pas du tout, il appartenait à Rebecca. Elle était toujours dans la maison, comme Mrs Danvers l’avait dit, elle était dans cette chambre de l’aile ouest, elle était dans la bibliothèque, dans le petit salon, dans la galerie au dessus du hall. Même dans le petit vestiaire où pendait son imperméable. Et dans le jardin, et dans les bois, et dans la maisonnette en pierre sur la plage. Ses pas résonnaient dans le corridor, son parfum traînait dans l’escalier. Les domestiques continuaient à suivre ses ordres, les plats que nous mangions étaient les plats qu’elle aimait. Ses fleurs préférées remplissaient les chambres. Rebecca était toujours Mme de Winter. Je n’avais rien à faire ici.

Pique-Nique à Hanging Rock – Joan Lindsay

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Quatrième de couverture :

Australie, 14 février 1900. L’été touche à sa fin. Les jeunes pensionnaires de Mrs Appleyard attendent depuis des mois ce pique-nique annuel, non loin de Hanging Rock. Revêtues de leurs mousselines légères, elles partent dans une voiture tirée par cinq superbes chevaux bais.

Après le déjeuner, les demoiselles s’assoupissent à l’ombre des arbres. Mais quatre d’entre elles, plus âgées, obtiennent la permission de faire une promenade. Enivrées par cet avant-goût de liberté, elles franchissent un premier ruisseau… puis disparaissent dans les hauteurs. Quand, tard dans la nuit, la voiture regagne le pensionnat, trois adolescentes manquent à l’appel.

 

Mon avis :

Généralement, lorsqu’on est en pension et qu’on part en pique-nique, c’est un moment dont on se souvient car on s’amuse, on bavarde sans limite, on plaisante… Bref, on rentre à la pension avec un sourire à s’en décrocher la mâchoire et avec des images qui nourriront les conversations pendant plusieurs semaines. Si les pensionnaires de Mrs Appleyard attendaient ce moment avec impatience, les pauvres ont bien déchanté par la suite… puisqu’elles ne rentreront pas toutes. Pour s’en rappeler, elles s’en rappelleront !

Une enquête a lieu et nous, lecteurs, nous attendons avec impatience de savoir ce qu’il s’est passé. D’autant plus qu’une jeune fille est retrouvée. Mais impossible de lui faire dire quoi que ce soit. Et là, c’est le drame ! On a envie de la secouer (« mais tu vas parler, oui ou m**** ?! »). Hum… bon… on se calme ! Parallèlement à cette recherche, nous assistons à la chute de la pension. Forcément, plus personne ne veut confier ses enfants à des gens qui ne savent pas les maintenir en sécurité.

J’ai adoré ce roman. On se pose des milliers de questions… et même une fois le livre refermé, votre esprit est toujours accaparé par cette histoire (j’en ai rêvé !). J’ai également apprécié ce fantastique en filigrane venant apporter de la matière à l’atmosphère. L’écriture est magnifique. Que demander de plus ?

 

Extrait :

Trois matins de suite, le public australien avait dévoré en même temps que des œufs au bacon les détails savoureux du Mystère des Collégiennes, comme on l’appelait dans la presse. Bien qu’aucune information supplémentaire n’eût été découverte, ni rien qui ressemblât à un indice – de sorte que la situation restait inchangée depuis la déclaration qu’avait faite Ben Hussey le samedi soir, concernant la disparition des jeunes filles et de leur maîtresse -, il fallait donner sa pâture au public. (P91)

Dans la grande nuit des temps – Antonio Muñoz Molina

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Quatrième de couverture :

Sur le quai d’une gare à New York, une longue silhouette déambule, elle semble égarée. Ignacio Abel, architecte de talent, est en partance, exilé d’une Espagne à feu et à sang. Il laisse derrière lui une femme et deux enfants. Sa destination : un ailleurs incertain. Suspendu dans les arcanes du temps, il n’espère déjà plus, parfois seulement, il tourne la tête car il croit apercevoir son amour perdu.

 

Mon avis :

Nous ne sommes pas dans « Guerre et Paix » ici, loin de là ! Sur fond de guerre espagnole, nous assistons à la passion dévorante d’Ignacio Abel pour une jeune américaine, Judith. Ignacio est marié à Adela et a deux enfants mais sa maîtresse lui a tourné les sens. Et sa disparition brutale n’a pas mis fin aux sentiments, bien au contraire. Aussi, lorsqu’on lui offre un poste de professeur aux États-Unis, Ignacio ne réfléchit pas longtemps, espérant retrouver sa belle.

Quelle puissance ! Quel style ! C’est le tout premier roman que je lis de cet auteur, grâce à  Sylvaine qui m’en a fait cadeau et que je remercie encore. Je me suis régalée ! Sans cesse, le personnage sera partagé entre les horreurs que subit son pays et les affres sentimentaux. Une phrase, dans le roman, peut résumer sa vie : « Ce que l’on a gagné en une seule minute d’éblouissement, on le perd avec autant de facilité. »

Si vous aimez les romans historiques, n’hésitez pas !

 

L’Indésirable – Sarah Waters

 

Waouh ! Attention, pépite ! Je ne connaissais pas du tout l’auteur. Ce livre m’a été offert par une amie qui, on peut le dire, a tapé dans le mille.

Alors détaillons un peu. Tout d’abord, l’histoire. Le docteur Faraday est appelé en urgence à Hundreds Hall, demeure de la famille Ayres qui a fait marcher son imagination toute son enfance. Depuis la mort du maître de maison, c’est sa femme et ses deux enfants, Roderick et Caroline, qui s’occupent d’entretenir cette vaste maison qui les étouffe. Car le faste d’antan n’est plus là et sans argent, un petit château tombe vite en ruines. Roderick essaie bien de la sauver mais il a été grièvement blessé à la guerre et fait ce qu’il peut. D’autant plus que certains phénomènes le rendent fou. Maison hantée ou folie ? Il y a un petit quelque chose du Horla dans ce garçon.

L’écriture, ensuite. Quel style mes aïeux, quel style ! Tout d’abord, bien que l’histoire se passe au XX°s, j’ai cru me retrouver dans un roman du XIX°s, ce qui n’est pas pour me déplaire. Et j’ajouterais même un roman gothique. Chapeau bas ! Quelle finesse dans la psychologie des personnages ! La descente aux enfers de Roderick est sublime. Les sentiments sont exacerbés de tous côtés et pour différentes raisons.

Le lecteur, enfin. Sarah Waters ne le laisse pas souffler une minute. Il y a quelque chose qui vous prend aux tripes dès les premières pages et qui ne vous lâche plus. Le fantastique est intellectualisé, ce qui a tendance à me faire beaucoup plus frissonner que lorsqu’on m’apporte des revenants sur un plateau. Je veux dire par là qu’on ne nous montre rien ou presque. On nous suggère, il y a des bruits, des phénomènes bizarres mais c’est à nous d’imaginer. Et croyez-moi, mon imagination a galopé !

Bref, vous l’aurez compris, j’ai adoré ce roman !


Extrait :

Et, comme en réaction à cette nouvelle angoisse, les coups de téléphone cessèrent et une nouvelle vague de soucis prit le relais. Cette fois, j’étais présent, entre deux visites à mes patients, quand ils commencèrent : Caroline et moi étions seuls dans le petit salon – en fait, je venais de l’embrasser pour lui dire au revoir, et elle venait de s’échapper de mes bras – quand la porte s’ouvrit brusquement, nous surprenant tous deux. Betty apparut, fit une petite révérence et demanda « ce qu’elle pouvait faire. »

– « Comment cela ? » fit Caroline d’une voix dure, le rouge aux joues, remettant de l’ordre dans ses cheveux.

– « La cloche a sonné, Miss.

– Eh ! bien, ce n’était pas moi. Ce doit être ma mère qui a besoin de vous. »

Betty parut perplexe. « Madame est en haut, Miss.

– Oui, je sais bien qu’elle est en haut.

– Mais excusez-moi, Miss, mais c’est la cloche du petit salon qui a sonné.

– Ma foi, ce n’est pas possible, n’est-ce pas, puisque je n’ai pas sonné, et le Dr Faraday non plus ! Vous pensez qu’elle a sonné toute seule, c’est cela ? Montez plutôt à l’étage voir si ma mère a besoin de vous. »

Prologue d’un drame non écrit – Ivo Vojnović

Texte en ligne sur le site de

La Bibliothèque Russe et Slave.

 

 

Prologue d’un drame non écrit… quel titre bizarre pour une pièce de théâtre, n’est-ce pas ? Ivo Vojnović va écrire celui-ci l’année de sa mort, en 1929. Il met en scène deux personnages principaux : Moi, le poète et Toi, son double, sorte de conscience négative. Autour d’eux, vont graviter des personnages, généralement sortis tout droit de l’oeuvre qu’est en train de composer le poète. Ces derniers sont historiques, notamment Élisabeth Tarakanova, cette femme très mystérieuse qui cumulait plusieurs identités, s’est faite passer, entre autres, pour la fille d’Élisabeth Ière et d’Alexis Razoumovski. Le poète a ainsi cinq visions ayant un lien avec l’histoire de cette femme. Rêve ou réalité ?

Cette pièce a donc pour thème le travail de l’écrivain. Doit-il, ou non, exhumer le passé ? Doit-il se battre avec sa propre conscience, avec son moi profond, son double négatif ? Les idées sont intéressantes. La philosophie est distillée de façon à ne pas ennuyer le lecteur mais qu’il puisse quand même réfléchir. D’ailleurs, le texte est fait pour ça et uniquement pour ça. L’auteur, au final, ne s’en cache pas. Dans la didascalie initiale, il précise que l’époque est au choix du lecteur. Le débat entre le travail du poète et sa conscience est intemporel !

 

Extrait :

MOI. — (Il se laisse tomber dans le fauteuil et se prend la tête entre les mains.) Quel démon me tourmente, quand j’ai tant besoin d’avoir foi en moi-même ?

TOI. — Toi !

MOI. — Pourquoi, en cet instant, le Doute me tenaille-t-il ? J’ai écrasé mon cœur sous mes talons. Je suis fort. Je puis tout ce que je veux. Et pourtant…

TOI. — Pourquoi donc t’es-tu arrêté au beau milieu du chemin ? Ta fantaisie enveloppe depuis longtemps de ses coups d’ailes l’ombre d’Elisabeth Tarakanova et — quels progrès a faits ton œuvre ? — Le premier acte de ta tragédie est à peine terminé ; il n’est point parachevé, et déjà tu es fourbu, découragé, hors d’haleine…

MOI. — Sur la scène mystérieuse de mon âme, je ne vois pas vivre encore la victime de ta haine impériale — et tu sais bien que les personnages de mes drames, avant d’être élevés au paradis, et précipités dans l’enfer du théâtre, vivent et se meuvent en moi dans le cercle étroit de mes bras.

TOI. — Voilà une belle phrase. Maître ! Toutefois, il me semble, sauf erreur, que celle-ci découvre l’aiguille de la seringue, d’où jaillit l’huile camphrée contre les faiblesses du cœur et de la volonté. Je comprends ! L’idéal s’est évaporé ou tu l’as toi-même jeté au rebut. Mais il t’a fallu assister à sa défaite et à la tienne, tandis que s’affirmait la victoire de la bête féroce sur l’homme.. Avoue-le et tu es sauf…

MOI. — (Il quitte le fauteuil d’un bond. Au comble de l’agitation, il se met à tourner à travers l’appartement, tout en criant presque) : Assez ! Tais-toi ! Un dernier rempart — le mépris — seul me défend encore contre l’immense bassesse du monde. Et tu voudrais me pousser au désespoir, pour l’abattre sans fatigue ? Ne m’as-tu pas persécuté avec le doute et le soupçon dans la bonne et mauvaise fortune ? Tu n’as rien négligé pour me transformer en un vil reptile et me rendre ensuite pareil à ces petits êtres vulgaires, qui commandent en maîtres sur la terre… En vain ! L’incurable mal, comme tu as défini mon idéalisme, est cuirasse et bouclier dans la défensive. Non ! Non ! Tu ne me vaincras point ; tu ne me courberas point ; car mon âme est multanime. Tu l’as dit toi-même : il y a en moi une légion de démons. Me voici. Chasse-les ! Mets-les en fuite ! Restons seuls tous les deux ! Nous nous précipiterons l’un sur l’autre dans un suprême défi, et nous lutterons jusqu’à ce que l’un de nous — toi ou moi — tombe cloué au sol — sous le genou de l’adversaire. (Toujours très agité, il se jette sur le fauteuil. Courte pause.) Qui me donnera la patience et l’énergie de refaire le précieux collier délié de la vie ?