Sukkwan Island – David Vann

41IXspQQgOL._SX210_

 

Cela faisait un moment que je me disais qu’il fallait que je lise cet auteur. Liligalipette m’y encourageait notamment et je sais qu’elle me fait souvent découvrir des petites pépites. C’est grâce à elle que j’ai découvert Philippe Claudel (que je vous encourage à lire si ce n’est pas déjà fait). Et la dernière critique de Miss Alfie, autre blogueuse influente, m’a décidée.

Quelle puissance dans le scénario ! J’ai adoré ! Est-ce le fait que cela fasse référence à la survie dans une île ? Ça, c’est mon côté aventurière virtuelle qui ressort. J’aime beaucoup Robinson Crusoé pour cela d’ailleurs. Est-ce le fait que cela m’ait rappelé également un autre livre, Le Poids de la neige (de Christian Guay-Poliquin), dans lequel deux hommes devaient survivre dans le grand froid ? Toujours est-il que j’ai vraiment passé des moments agréables dans cette lecture. Je voulais savoir, arriver coûte que coûte à la fin (c’est toujours quand il ne reste plus qu’une dizaine de pages que vous êtes appelées pour des occupations de la vie quotidienne) de ce roman noir… très noir dans lequel il y a du sang et des larmes.

Si vous aimez les lieux inhospitaliers, les scènes glauques, n’hésitez pas !

Bennett au collège – Anthony Buckeridge

Bennett, c’est un peu ma madeleine de Proust. J’ai lu la série au collège et je tenais justement, au risque d’être déçue, à sentir à nouveau ce plaisir de lire cette littérature de jeunesse. Eh bien, je ne suis pas déçue du tout ! Je suis très agréablement surprise car le texte est de haut vol. Bien sûr, on n’est pas dans du Balzac (tant mieux !) Mais quand même ! Vous n’êtes pas sans ignorer que la bibliothèque rose aujourd’hui a été remaniée afin que nos chères têtes blondes puissent lire les mêmes textes que nous, les contraintes grammaticales en moins. Visiblement, celui-ci (mon exemplaire date de 1989, ceci expliquant cela) a échappé à cela. Le passé-simple est toujours là et n’a pas laissé place à du présent ou du passé-composé comme dans Le Club des Cinq (je dis ça, je dis rien).

Bennett au Collège est le premier roman de la série. On y découvre ce personnage de dix ans, à la fois farceur et attachant, pas méchant pour un sou, un brin maladroit… qui va, de ce fait, donner du fil à retordre à ses professeurs, notamment Messieurs Carter et Wilkinson. Accompagné de son camarade Mortimer, il va réveiller le collège de Lindbury.

On appréciera les notions qu’un enfant pourra apprendre dans ce livre (latin, histoire, géographie) ainsi que l’humour qui ponctue le texte.

 

Extrait :

Puis il appela Bennett à son bureau et examina le résultat de ses efforts.

« En Australie, lut-il à haute voix, il y a du blé, mais les lapins sont une calamité comme les rats, et les fermiers sont très fâchés parce que les lapins mangent tout leur blé, mais en Angleterre les lapins ne sont pas une calamité, et on peut même élever des lapins Angoras, le mien était blanc et brun, il s’appelait Bobby, et j’avais pris une petite caisse où j’avais mis de la paille pour lui faire une cage… »

M.Wilkinson interrompit sa lecture.

« De toutes les plus absurdes idioties que…que… » Les mots lui manquèrent un instant. « Voyons ! qu’aviez-vous dans la tête en me servant une ineptie de ce genre ? demanda-t-il.

– Mais ce n’est pas une ineptie, m’sieur ! protesta Bennett. C’est la vérité. Mon lapin était blanc et marron. C’est mon oncle qui me l’avait donné pour mon anniversaire.

– Mais moi, je vous ai donné une préparation à faire sur la culture du blé en Australie, et non la biographie d’un misérable rongeur !

– Il s’appelait Bobby, rectifia Bennett.

– Je me moque pas mal qu’il se soit appelé Bobby ou Toto, gronda M.Wilkinson. Petit illettré, ne voyez-vous pas que votre préparation est à mille lieues du sujet ? C’est un parfait exemple de…de…

– De délinquance juvénile, m’sieur ? proposa Mortimer.

– Silence, Mortimer ! gronda M.Wilkinson.

– Pardon, m’sieur, dit Mortimer d’une voix douce.

– L’ennui avec vous, Bennett, reprit le professeur, c’est que vous êtes toujours à moitié endormi. Il faut absolument vous réveiller ! Allez donc mettre votre tête sous le robinet, dans les lavabos, et voyez si ça ne vous éclaircit pas un peu les idées.

Le collectionneur de sons – Anton Holban

Rien n’est plus difficile que d’écrire une critique sur un recueil de nouvelles, à moins d’en faire le résumé de chacune. Mais c’est quelque chose qui ne me plaît pas vraiment. A quoi bon essayer de condenser quelque chose qui, déjà, est court ? Non, je préfère de loin m’intéresser au style de l’auteur.

Inutile de se mentir, je ne connaissais pas Anton Holban et je pense que je n’en aurais jamais découvert l’existence si sa traductrice, Gabrielle Danoux, n’avait pas eu la gentillesse de le porter à ma connaissance. Et, en toute honnêteté, je serais passée à côté d’un écrivain de talent. Si, comme moi, vous aimez les auteurs du XIXe siècle, alors vous serez conquis par celui-ci. Non pas qu’il appartienne à ce siècle (il est né en 1902 et mort en 1937) mais je rapproche sa plume d’un Flaubert, d’un Stendhal ou d’un Balzac. La quatrième de couverture le compare à Proust. Ce n’est pas faux, effectivement. Même richesse d’écriture, mêmes procédés d’analyse psychologique des personnages, même poésie… D’ailleurs, la première nouvelle s’appelle À l’ombre des jeunes filles en fleurs, cela ne s’invente pas !

Un grand bravo pour la traduction car je me dis que cela n’a pas dû être facile de rendre d’une manière aussi éloquente les figures de style employées.

Extrait : 

Le cerisier s’est élancé, s’est enroulé pour s’ouvrir ensuite, frêle et gracieux comme une ballerine. Ses fleurs roses ont dansé et un bras s’est allongé jusqu’aux cimes, deux pétales tremblotant comme les ailes d’un oiseau. (P17 / À l’ombre des jeunes filles en fleurs).

Mr Vertigo – Paul Auster

auster



Quatrième de couverture :

« J’avais douze ans la première fois que j’ai marché sur l’eau. L’homme aux habits noirs m’avait appris à le faire ; et je ne prétendrai pas avoir pigé ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m’avait découvert, petit orphelin mendiant dans les rues de Saint Louis, je n’avais que neuf ans et avant de me laisser m’exhiber en public, il avait travaillé avec moi sans relâche pendant trois ans. C’était en 1927, l’année de Babe Ruth et de Charles Lindbergh, l’année même où la nuit a commencé à envahir le monde pour toujours. J’ai continué jusqu’à la veille de la Grande Crise, et ce que j’ai accompli est plus grand que tout ce dont auraient pu rêver ces deux cracks. J’ai fait ce qu’aucun Américain n’avait fait avant moi, ce que personne n’a fait depuis. »

     Précipité par ce premier paragraphe dans un récit d’une prodigieuse virtuosité narrative — les modèles d’Auster furent Grimm et Andersen — le lecteur découvre, du Ku Klux Klan au gangstérisme, quelques facettes étranges de cette Amérique que l’écrivain n’a pas fini de nous révéler.


Mon avis :

J’avais entendu parler de La Trilogie new-yorkaise de Paul Auster, mais pas de Mr Vertigo.  Merci à Val, du blog La Jument verte, pour ce cadeau. Cela m’aura permis de découvrir cet écrivain et ce fut plutôt une bonne surprise.

Je dois avouer qu’au départ, j’étais un peu sceptique concernant l’histoire : apprendre à un gamin à voler… soit on est dans le fantastique pur et dur, soit on se moque de lui… Pourtant, Maître Yehudi, qui va recueillir le jeune garçon, ne semble pas être sous l’emprise d’une quelconque drogue. Il a senti un don chez cet enfant désœuvré et va l’aider à le développer. Un maître à penser qui recueille un enfant pauvre subissant des choses qui vont l’endurcir, on connaît déjà avec Hector Malot. Mais j’ai presque envie de dire  que cet épisode n’est qu’un prétexte pour l’auteur afin de déployer quelque chose de beaucoup plus intéressant, – enfin, à mes yeux – , l’Histoire (avec un grand H) de l’Amérique.

J’ai aimé l’écriture de Paul Auster et je renouvellerai l’expérience, c’est certain.


Bon, alors, où ai-je bien pu mettre sa trilogie, hein ?

Image associée

Adieu Gloria – Megan Abbott

 

Quatrième de couverture :

A partir de faits divers des années 50, Abbott met en scène, dans ce roman comme dans les suivants, des relations perverses entre femmes. Ici, une jeune personne ordinaire raconte comment, lasse de son petit job et d’avoir à s’occuper de son père, elle est repérée par la reine du Milieu, célèbre pour ses jambes et le sang froid avec lequel elle règle différentes opérations criminelles (jeu, alcool, courses) pour le compte de la Mafia. Gloria Denton « pygmalionne » la petite, essaie d’en faire sa digne héritière. Jusqu’au jour où la protégée tombe sous le charme d’un bon à rien, joueur flambeur et cynique. Et se laisse convaincre de trahir son mentor. L’engrenage est fatal et la fureur de Gloria, phénoménale. La gamine assiste au meurtre de son amant mais ne veut pas perdre tout ce qu’elle a acquis. Comment faire pour s’en sortir sans encombre ? L’écriture de Megan Abbott est un tour de force : sèche et rythmée, elle se joue de l’argot de l’époque, dégage une ambiance,sexy et vénéneuse, de danger et de tension permanents. C’est noir comme du Willeford, opaque, étouffant et brillantissime.

 

Mon avis :

Voici un roman noir qui se lit avec une facilité déconcertante et qui, pourtant, ne peut laisser indifférent. On est loin de tous les schémas classiques  des polars et c’est justement un des facteurs qui le démarque. Point d’hommes dans ce roman, du moins en rôle principal. Les rares figurants masculins – et j’emploie à dessein le terme cinématographique – tels que le mort ou Clancy, l’inspecteur, n’ont qu’un rôle de seconde zone. Toute l’intrigue tourne autour de deux femmes: Gloria et la narratrice. On assiste ici à un machiavélisme au féminin, sans borne, limite pervers car touchant à l’intellect. L’écriture est au service de l’histoire: concise, familière lorsqu’il le faut, elle est mimétique de ce qui se trame tout au long de l’histoire.

Megan Abbott a reçu le prestigieux prix Edgar Award pour ce roman.

Il est amplement mérité. 

 

Extrait :  

L’inspecteur Clancy était exactement comme on l’aurait imaginé. Une bouille rougeaude d’Irlando-Ecossais, des mains rudes, toujours collées à ses hanches, une barre de cheveux bouffants qui flottaient au-dessus de son front comme un écolier. des yeux mauvais, des cils longs où se nichait quelque chose de froid et de fourbe.

Il me regarda comme s’il me connaissait. Comme s’il savait tout de moi. (…)

Mais j’étais nerveuse, bien sûr. D’avoir vu le zozo à la casquette, en bas, les trucs qu’il m’avait sortis, son regard pressant et désespéré. Et puis, j’avais aussi l’impression de sentir encore la terre grumeleuse sous mes ongles, après le pillage de tombe de la veille au soir. Sans la forte dose de médocs que j’avais absorbée, j’aurais tremblée comme une vierge la veille de la nuit de noces.