Le pain – Francis Ponge

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C’est avec un style inimitable que Ponge nous décrit le quotidien. Il fallait oser faire de la prose poétique sur un cageot, un escargot, un verre ou du pain ! Pourtant, Ponge s’y est attaqué avec brio, nous faisant voir sous un autre angle toutes ces choses, ces objets, ces animaux que nous côtoyons, parfois sans les remarquer.
Il les fouille, les dissèque, tentant d’en extraire toutes leurs qualités. 

Décrié par certains qui ne reconnaissent pas en lui de poésie, le trouvant quelquefois obscur, il n’en reste pas moins qu’on peut apprécier son talent car il transcende la moindre petite chose par le choix des mots.

Je parlais de ce poète dernièrement en évoquant son texte sur le pain, que je mettais en parallèle avec celui de Maurice Bouchor

Regardez les deux textes, vous en aurez l’eau à la bouche ! 

Le Pain :

La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne : comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, – sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.
Ce lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable… 
Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.

Challenge Les textes courts. 

Genre : Poésie

Auteur : Francis Ponge

Pays : France

Nombre de pages : 1

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Le pain – Maurice Bouchor

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Poète et auteur dramatique français né en 1855 et mort en 1929, Maurice Bouchor est assez méconnu de la littérature. Pourtant, Sartre en fait mention dans Les Mots, précisant que son grand-père lui avait acheté les Contes de cet auteur. 

Ce poème, Le Pain, fut publié en 1901 dans La Petite République, le quotidien populaire de l’époque. Véritable ode à cette nourriture de base, le texte transcende, par sa magie poétique, l’aliment, pour lui donner une place à part entière. Il devient presque une divinité. 

Est-ce le fait que Bouchor soit devenu végétarien qui a donné lieu à ce poème ? Peu importe, on se laisse bercer par les mots.

J’aime bien ces poèmes sur les choses de base de la vie quotidienne. C’est aussi pour cela que j’aime Francis Ponge. D’ailleurs, son poème sur « Le Pain » est, lui aussi, fabuleux. Mais ceci est une autre histoire…


Ô pain des hommes, fruit merveilleux de la terre !
Depuis que le semeur pensif et solitaire
Aux noirs sillons t’a confié,
Par quel tenace effort, grain de blé, puis brin d’herbe,
Jeune épi, mûr enfin pour la faux et la gerbe,
As-tu si bien fructifié !

Par quel âpre vouloir, germe visible à peine,
Qui rêvais enfoui dans le sol de la plaine,
As-tu jailli vers le ciel bleu,
Gonflé de tous les sucs de la glèbe féconde,
Pour devenir, un jour, ce pain à croûte blonde,
Doré par le baiser du feu !

Pour que fût accompli ce magnifique ouvrage,
Il a fallu que l’homme ajoutât son courage
À la patience du champ,
Que l’ardeur du soleil et la fraîche rosée,
L’air du ciel pénétrant sous la terre brisée,
Vinssent en aide au soc tranchant.

Pour que le grain naquît de la chétive graine,
Il a fallu des bœufs que l’énergie humaine
Eût dressés au rude labeur,
L’infatigable faux, la meule qui se hâte,
L’eau, le sel, le levain frémissant dans la pâte,
Le rouge embrasement du four !…

Fait par tous et pour tous, dis-nous, ô pain des hommes !
Qu’il serait temps de vivre en frères que nous sommes,
Las enfin de nous égorger ;
Inspire-nous l’horreur de la lutte farouche
Où nous nous arrachons les morceaux de la bouche
Au lieu d’apprendre à partager !

Parle, et que dans nos cœurs ton appel retentisse !
Dis-nous qu’il faut toujours avoir faim de justice,
Toi dont le pauvre a toujours faim !
Dis-nous qu’en allégeant la commune souffrance,
Nous devons préparer le jour de délivrance
Où nul ne manquera de pain !…

« J’étais, nous diras-tu, la semence enfouie
Dans le champ vaste et nu que défonce la pluie,
Que soufflette le vent glacé ;
Lentement je grandis ; je me gonflai de sève ;
Je portai mes fruits d’or ; mais la gloire en fut brève :
La faux sifflante avait passé.

« Pourtant je survécus par une force étrange.
Moissonné, flagellé, je languis dans la grange ;
J’étouffai dans un sac trop plein.
On me porta, plus tard, au bord de la rivière ;
Et là je fus broyé par une lourde pierre
Qui tournait au chant du moulin.

« Il ne resta de moi qu’une fine poussière.
Mais ma force brisée y sommeillait entière,
Et je rêvais, calme, attendant,
Lorsqu’un être inconnu, m’ayant pris à poignées,
Mouillé, pétri, malgré mes plaintes indignées,
Me plongea dans un four ardent.

« Je palpitai d’horreur sur la pelle rougie
Où s’évanouissait ma dernière énergie ;
Cette fois, j’étais bien dompté :
Je mourus… Mais le souffle embrasé de la flamme
En moi sut éveiller, ô merveille ! une autre âme,
Et soudain je ressuscitai !

« Alors je fus le pain qui donne à tous la vie ;
Et c’est joyeusement que je me sacrifie,
Car en toi, peuple, je vivrai.
Ton sort ressemble au mien, je veux qu’il s’accomplisse ;
On t’a fauché, broyé, meurtri ; mais ton supplice
Enfantait l’avenir sacré.

« Tu mourus mille fois, mais toujours pour revivre.
À cette heure, le souffle éperdu qui m’enivre
Nous annonce les temps rêvés.
À l’œuvre, ô travailleurs du siècle qui commence !
Je viens vous soutenir dans votre tâche immense :
Prenez-moi, mangez, et vivez ! »

Voilà ce que le pain dit à qui veut l’entendre.
Peuple, écoute monter son appel grave et tendre
De l’ardente splendeur du four !
Offre le pain de vie à quiconque en demande,
Et la terre, demain, ne sera pas trop grande
Pour ce vaste banquet d’amour !

Challenge Les textes courts. 

Genre : Poésie

Auteur : Maurice Bouchor

Pays : France

Nombre de pages : 1

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Le goût des chats – Jacques Barozzi

Je commencerai ce billet en remerciant Soene pour ce joli cadeau. Si vous me suivez, vous savez que j’aime les chats. J’en ai toujours eu, même s’il ne faut pas dire à Max qu’il n’est pas le premier 😄.

Cet animal de compagnie, considéré la plupart du temps comme un membre à part entière de la famille (c’est le cas chez nous), a souvent élu domicile chez les écrivains. Tout le monde a en tête le poème de Baudelaire ou sait que Colette, par exemple, les adorait. Ils en parlent superbement et c’est un vrai plaisir que de lire ce petit ouvrage.

Je finis ce billet avec une citation de l’écrivain Louis Nucéra : « Aimer les chats, c’est être du bon côté une fois pour toute. C’est abolir les vieilles superstitions. » (P15)

L’Ordre de Prométhée – F. Ropars C.

Quatrième de couverture :

De la violence des champs de bataille du Moyen Âge, aux fêtes somptueuses d’une élite Vénitienne membre d’une société secrète, jusqu’au château hanté d’Écosse et aux landes mystérieuses de Bretagne, le lecteur sera entraîné dans les aventures d’une héroïne à la forte personnalité retrouvant son amour perdu.

Ces amants romantiques, seront pris dans le flot de l’Histoire, des intrigues et des intérêts de sociétés secrètes se vouant une lutte sans merci depuis la nuit des temps.

De l’ésotérisme, des rebondissements, une alchimie des atmosphères se mêlant à la complexité psychologique des personnages et de l’intrigue, un soupçon d’humour, feront vivre au lecteur une incursion dans un univers fantastique et médiéval haletant.

Mon avis :

J’ai lu d’une traite ce roman fascinant, envoûtant, qui m’a entraînée dans mes périodes favorites grâce à un soupçon d’ésotérisme dont le trait n’est pas forcé. Si, habituellement, je ne suis pas friande des histoires se passant à différentes époques, je dois dire que là, je me suis laissée embarquer sans efforts.

L’écriture est d’une telle fluidité que j’ai tourné les pages frénétiquement, voulant savoir ce qu’il allait arriver à l’héroïne, la jeune Athénaïs. Celle-ci, après un accident, se retrouve à l’hôpital, point de départ de toute l’histoire. Elle voit un homme la regarder derrière la vitre de sa chambre, puis une infirmière lui demande si elle n’a pas eu des songes… Bizarre tout ça… Athénaïs se confiera alors à sa grand-mère, Victoire, qui lui révélera qu’elle appartient à l’Ordre de Prométhée.

Qui est donc réellement la jeune fille ? Quel rôle joue son aïeule ? Vous le saurez en lisant ce roman addictif. Mais attention, prévoyez un peu de temps devant vous car une fois ouvert, vous ne pourrez plus le quitter jusqu’à la dernière ligne.

J’attends la suite avec impatience !

Je remercie F. Ropars C. qui m’a si gentiment proposé de me faire lire son ouvrage. Ce fut une très belle découverte !

La vie d’un simple – Émile Guillaumin

Emile Guillaumin [XIXe-XXe s] Image

J’aime beaucoup les romans de terroir car ils nous ancrent dans nos racines profondes et permettent de ne pas oublier d’où nous venons. Ce livre raconte la vie d’un paysan dans la deuxième partie du XIXe siècle. Il a un double intérêt : connaître le quotidien de cette partie de la population et s’intéresser à l’Histoire avec un grand H qui constitue le décor. Emile Guillaumin, l’auteur, n’est pas un romancier comme un autre puisqu’il est (ou plutôt « était » puisqu’il est décédé en 1951) un paysan lui-même (et j’utilise ici le terme non pas avec la connotation péjorative qu’il peut malheureusement avoir mais bien avec tout le sens noble qu’on peut lui conférer).

Il ne s’agit pas ici d’une autobiographie. L’auteur écrit la vie du narrateur, Etienne Bertin dit Tiennon, et de sa famille. D’après la préface, ils auraient réellement existé. C’est à travers eux qu’il va dénoncer cette dure vie de labeur, les problèmes entre métayers et propriétaires, le regard des gens du bourg sur cette classe sociale méprisée… 

L’écriture est à la fois simple, claire et intéressante, il n’y a aucun temps mort. Ne comptez pas sortir le nez du bouquin avant de l’avoir fini !

Extrait : 

La soupe était notre pitance principale ; soupe à l’oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et les jours de fête. Avec cela des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause du tourton et de la galette, mais ces hors-d’oeuvre étaient vite épuisés. Ah ! les bonnes choses n’abondaient guère !