La mort de Balzac – Octave Mirbeau

Octave Mirbeau [XIXe-XXe s / France ; document inclassable] Image

Fiche écrite le 18/05/2013

En 1907, Octave Mirbeau publie un récit intitulé La 628-E8, titre bien mystérieux correspondant, en fait, à la plaque d’immatriculation de sa voiture. Ce qui aurait pu être un récit de voyage bien anodin est un document inclassable dans la mesure où Mirbeau se fait fi de la réalité, de la véracité des choses et mêle allègrement le vécu et le fantasme. Au beau milieu de ce texte, se trouvaient les pages concernant la mort de Balzac. Là encore, la réalité ne l’intéressait pas. Il ne voulait pas, disait-il, en faire un document, un témoignage.

Oui mais voilà… ces pages (formant trois chapitres) firent l’effet d’une bombe. Mirbeau réglait ses comptes. Non pas avec Balzac pour qui il éprouvait une profonde admiration, ce qu’il indique d’ailleurs dans le premier chapitre : « J’adore Balzac. Non seulement j’adore l’épique créateur de La Comédie humaine, mais j’adore l’homme extraordinaire qu’il fut, le prodige d’humanité qu’il a été. » Mais dès le deuxième, intitulé La femme de Balzac, cela se corse. Mirbeau était frustré et aigri par ses échecs amoureux. Il rejeta alors tout ce qui avait trait à Cupidon. Sa misogynie le poussa alors à transférer sa haine sur la pauvre Mme Hanska : « Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de Balzac : son mariage. (…). Ils revenaient mariés et ennemis. De tout ce grand amour, qu’avaient sur-exalté quinze ans d’absence, il avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu’il ne restât plus rien… plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant où ils entrèrent, rivés l’un à l’autre, dans la maison. » Enfin, dans le dernier chapitre, il fait raconter la mort de Balzac par… l’amant de Mme Hanska, le peintre Jean Gigoux. Pendant qu’il rendait son dernier souffle, les deux tourtereaux étaient dans les bras l’un de l’autre…

Ces pages, on le comprend, firent scandale. La fille de Mme Hanska demanda le retrait de ces trois chapitres, ce qui fut fait. La Mort de Balzac se fit récit autonome en 1918. En revanche, le texte La 628-E8 ne sera réédité dans son ensemble qu’en 1937. 


Extrait :

Il eut un sourire presque gai : – Mon cher, figurez-vous, le ministre Baroche, qui représentait le gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui dit : « Au fond, ce M. de Balzac était, n’est-ce pas, un homme assez distingué ?… » Hugo regarda ce ministre – qui a une si belle presse dans Les Châtiments –, il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit : « C’était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps… » Et il lui tourna le dos. Hugo a raconté cela quelque part… Rien n’est plus vrai. Je me trouvai à côté de lui quand cette petite énorme scène se passa… Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c’est que le ministre Baroche, s’adressant à son autre voisin qui avait, je me rappelle, de très beaux favoris, lui dit tout bas, à l’oreille : « Ce M. Hugo est encore plus fou qu’on ne pense… »
Et Gigoux se mit à rire franchement, d’un de ces rires comme il en avait, même très vieux, de si sonores.
Il ajouta :
– Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade… Il ne l’a pas volé, hein ?…
Il dit encore :
– Ah ! savez-vous ce détail ?… Quand, le lendemain de la mort, les mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de s’en retourner… bredouilles, mon cher… La décomposition avait été si rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées… Le nez avait entièrement coulé sur le drap… 

Les Villes – Gérard Klein

Gérard Klein [XXe-XXIe s / France ; Nouvelles de science-fiction] Image

Fiche écrite le 07/05/2017

Les Villes est une nouvelle de Gérard Klein (ne pas confondre avec l’acteur) se trouvant dans ce recueil. Ne lisant que très peu de science-fiction, je ne connaissais pas du tout cet auteur. Comme quoi, les manuels scolaires ont du bon puisque c’est à l’intérieur de l’un d’eux que je l’ai découvert et, surtout, que j’ai été happée par le texte, sorte de petit vortex littéraire.

Dans cette nouvelle, l’auteur met en scène une machine, que dis-je ?, LA machine, personnage principal et grand inquisiteur d’une Ville (oui, oui, avec un grand V), entendez par là qu’elle surveille, connaît tout sur tout, n’hésite pas à s’introduire chez l’habitant si elle a une suspicion. Quiconque est étranger sera automatiquement éliminé par ses soins. Brrr, voilà qui fait froid dans le dos, même si on a là un thème bien connu de la SF. Et si la machine se détraquait ? Si elle ne reconnaissait plus les occupants ?

Et si tout cela devenait vrai un jour ?

Extrait :

La Machine rôdait, inlassable. Le vent inclinait les antennes, le soleil jaunissait les feuilles des arbres, mangeait la peinture des volets, le temps ridait les hommes et endormait la Ville, mais la Machine rôdait, éternelle. Elle parcourait, jour après jour, nuit après nuit, les rues larges et sèches, elle interrogeait les rares passants. Elle saluait les habitants. Elle s’introduisait dans les maisons, silencieuse, indécelable, et fouillait. Elle gardait et protégeait la Ville. Elle désinfectait minutieusement et détruisait avec un air de fatalité tout ce qui n’était pas de la Ville. Elle errait et cherchait entre les carrés d’herbe et les marronniers calmes, dans les cours fraîches et dans les petites forteresses tièdes et closes, les espions venus des autres villes, les étrangers.

Une bière à Firenzuola – Maurice Le Rouzic

Maurice Le Rouzic [XXe-XXIe s / France ; Nouvelles] Image

Fiche faite le 1er août 2012

Quatrième de couverture : 

Une bière à Firenzuola et autres nouvelles de Maurice Le Rouzic, recueil idéal pour échapper à la morosité, entraîne quiconque le savoure à travers la Croatie, l’Italie, l’île de Chypre, celle de Cuba, la Pologne, la République Tchèque, l’Angleterre, le Cambodge… La procession de pays enchante : les paysages défilent, les personnages se succèdent. Mais l’Histoire, toujours, vient se mêler aux décors colorés. De ce fait, Une bière à Firenzuola et autres nouvelles invite le lecteur à s’évader en voyageur éclairé, en homme conscient des autres et de ce qui l’entoure.

Mon avis :

On connaissait déjà la fameuse Invitation au voyage de Baudelaire (oh eh, on peut faire part d’un peu de culture de temps en temps, non ?! ), voici celle, beaucoup plus moderne, de Maurice Le Rouzic. D’ailleurs, si le poète offrait au lecteur sous le charme la vision d’un pays idyllique, ce n’est pas vraiment le cas ici et la première nouvelle du premier recueil, intitulée Tornade, donne le ton en plongeant le lecteur non pas dans la douceur et la volupté (on l’aura bien compris en voyant le titre) mais dans un Cambodge où les images négatives – car associées à la politique, à l’Histoire- affluent. Les textes suivants associent également géographie (on parcourt le globe) et appel aux réminiscences. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Le fil conducteur reste la mémoire, personnelle ou collective. Voilà qui est original mais surtout bien écrit et l’on pourra admirer cette plume digne que l’on s’y arrête dessus. Cette prose, que l’on peut qualifier de poétique, s’appuie sur des connotations artistiques : musique, peinture viennent ponctuer les textes et donner une ampleur d’autant plus grande à l’impact sur le lecteur. 

Le deuxième recueil, jouant avec les chiffres, est plus léger thématiquement parlant mais travaillé stylistiquement. L’auteur s’amuse à la manière d’un Queneau. Des exercices de style, donc, pour reprendre un titre éponyme, qui ne pourront qu’enchanter les lecteurs.

Je conseille vraiment la lecture de cet ouvrage afin de découvrir un passionné des mots, un virtuose de la prose qui ne manque pas de références culturelles. 

Extrait : 

Les couleurs de Vinci (Premier recueil)

Poggio a Calano

Enfin, l’azur éclatait dans un ciel printanier que les pluies des jours précédents avaient rincé, lessivé, essoré. Pas un seul nuage ne venait troubler la suavité de cette matinée d’avril. La voiture suivait le serpent des petites routes qui grimpaient, descendaient, contournaient les collines toutes de vert vêtues : du sombre, presque bleu, des cyprès à celui plus tendre des jeunes herbes. Çà et là, la tache ocre d’une villa ou d’une ferme avec son porche et son campanile rappelait que des hommes habitaient aussi ce paysage. Du sommet d’un des petits monts, Vincent aperçut, au loin, perché sur son éperon, ses tours fièrement et inutilement dressées vers le ciel, le village de San Gimignano aux ruelles certainement encombrées de touristes à cette époque de l’année.

Pour dire vrai, il s’était quelque peu perdu. Pas de GPS dans sa voiture de location. Une carte routière insuffisamment détaillée. Des panneaux indicateurs eux-mêmes hésitants. Tout s’était ligué pour qu’il sorte des sentiers battus et qu’il découvre la Toscane profonde. Il râlait aux intersections, nues de toute direction, ou en prenant le risque d’un périlleux demi-tour quand il s’enfonçait vers le sud alors qu’il aurait dû garder un cap nord nord-ouest comme aurait dit son cap-hornier de grand-père. Il ne regrettait rien cependant. Ses yeux se gavaient des couleurs qu’il croyait avoir perdues. (…)

Pendant l’orage – Rémy de Gourmont

Fiche écrite le 11 mai 2013

Pendant l’orage ne relate pas une tempête… ou, du moins, pas le phénomène climatique. Rémy de Gourmont (1858-1915) nous propose ici une sorte de journal tenu pendant la Première Guerre Mondiale. A travers des petits chapitres très courts, mais intenses (on sent la « patte » du journaliste), il a voulu, selon Jean de Gourmont, son petit-neveu, faire comprendre l’état d’esprit dans lequel pouvaient se trouver les français à cette époque, et notamment ceux qui partaient au front. Pourtant, ce n’est pas vraiment ce que je retrouve en lisant ces courts écrits.

Alternant entre textes insouciants, mini-dissertations sur la littérature ou les arts, et réelle prise de conscience, Rémy de Gourmont donne l’impression d’être dans un rêve – devenant cauchemar au fur et à mesure – éveillé, même si cela est paradoxal. Il faut savoir que l’auteur, gravement malade en 1914, n’a pas été enrôlé. En revanche, il a vu tous ses camarades partir au front. Les événements terribles eurent un impact sur ce dernier qui regrettait de façon presque ironique l’absence de vie culturelle à cette période. Et c’est bien de cela dont il s’agit. L’auteur pleure sur ce vide qui l’anéantit. 

Ce journal montre à quel point Rémy de Gourmont était érudit. Il n’y a pratiquement pas un chapitre sans que ne soit mentionné un lien culturel. À découvrir  !

Extraits : 


L’Auxiliaire

30 octobre 1914.

C’était, avant la guerre, une position militaire sans éclat, mais de tout repos. L’auxiliaire, quel que fût son âge, était celui dont on n’a pas besoin. On le laissait donc vaquer paisiblement à ses affaires et, pourvu qu’il se présentât à certaines revues annuelles et même plus espacées, on se tenait pour satisfait. Cependant l’heure est venue où on a eu besoin de tout le monde et l’auxiliaire a été utilisé à toutes sortes de besognes, fort peu en rapport, la plupart du temps, avec ses occupations civiles. J’en connaissais un qui était professeur dans un lycée de province, myope, peut-être, mais robuste et de belle apparence. Mobilisé dès le premier jour, on le désigna pour l’emploi de fossoyeur et, depuis, mélancolique et sans gloire, à la suite des armées françaises, il creuse des tombes. J’allais dire que c’est une destinée shakespearienne, parce que je pensais à la scène d’Hamlet et du fossoyeur. C’est plutôt du Scarron ou du Lucien. C’est bien du Lucien, que la besogne qui est échue à un autre soldat auxiliaire, connu dans les lettres. Il fut soudainement mué en brûleur de café. Il fit ce que l’on voit faire dans les petites rues de Paris aux garçons épiciers : il tourne la manivelle parmi une odorante fumée. Cela dut lui paraître bien drôle les premiers jours. Je suis sûr qu’il pensait à Philippe de Macédoine devenu savetier aux enfers. Puis il languit à ce métier improvisé, devint malade, faillit mourir. Pauvre auxiliaire ! Un fusil, peut-être, lui eût mieux convenu.

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Nouvelles littéraires

14 décembre 1914.

Elles nous viennent maintenant des tranchées, des dépôts, des hôpitaux, des camps de prisonniers. Qui est mort, qui est blessé, qui est malade ? Le Bulletin des Écrivains, n° 2, répond à ces questions pour le mois qui vient de s’écouler. Il n’a pas été très meurtrier pour les lettres, d’où on peut en inférer qu’il a été le même pour l’ensemble des armées, malgré la fréquence des combats et la progression des lignes, mais il n’y a pas mal de blessés, quelques prisonniers et encore des disparus. Avec ces trois catégories, on ferait un excellent sommaire de revue ou de journal littéraire, on alimenterait une librairie. Que faut-il entendre par « disparus » ? On reporte toujours à cette liste le charmant du Fresnois. Hélas ! Quel espoir laisse-t-il encore ? Il est disparu depuis les premiers combats en Belgique. Serait-il blessé grièvement et prisonnier en Allemagne ? Triste perspective et c’est la meilleure. Il en est de même du jeune romancier Alain-Fournier. Cependant, son ordonnance aurait pu revenir sur le lieu du combat où il était tombé et reconnaître le corps. Il est donc peu permis, à moins d’une erreur inexplicable, d’avoir des doutes sérieux. Par prudence, les rédacteurs l’ont mis parmi les disparus. Ce serait une perte très sensible pour les lettres. En somme ce bulletin continue d’être un document très triste et très glorieux, quoique la gloire qui échoit à quelques-uns soit une gloire définitive et sans le lendemain qu’ils avaient rêvé. Mais les lendemains sont bien incertains et peut-être vaut-il mieux mourir en pleine force et en pleine jeunesse que d’en courir les risques. Il y a longtemps que les Anciens, si sages, avaient mis au premier rang des amis des dieux ceux qui meurent jeunes. Ce qui nous paraît une injustice du sort est peut-être un privilège. N’importe. Il est douloureux pour ceux qui le contemplent.

Saint-André en « Roussillon » – Jean Lavail

Fiche écrite le 03/09/2015

Saint-André de Sorède est un petit village niché au creux des Albères, entre mer et montagne. Il ne s’agit pas de mon village natal mais presque. En effet, après une naissance mouvementée et inattendue en région parisienne – quelle idée d’être une grosse prématurée ! -, j’ai tout d’abord habité à Cerbère, aux portes de l’Espagne, puis, à l’âge de 4 ou 5 ans, à Saint-André, que j’ai quitté à trente ans, travail oblige. C’est dire si je le connais ! Enfin, je le croyais du moins. Mais à la lecture de ce précieux ouvrage, je me suis aperçue qu’il n’en était rien et qu’en fait, je ne connaissais que le village « moderne ». Mais ce fut avant tout un grand monastère dont il ne reste à ce jour pratiquement plus rien si ce n’est l’église. Et les maisons se sont construites autour, au fur et à mesure.

Quel plaisir, à la lecture de ce document, de s’intéresser à la vie de nos ancêtres dans ce village dont je connais les rues, les quartiers mais dont j’ignorais toute l’Histoire. Je regrette d’ailleurs que rien ne soit mis en valeur par rapport à cela et que Saint-André en soit réduit à être un simple village de vignerons comme il en existe tant dans la région. Pourtant, quelques panneaux historiques pourraient transformer cette vision d’ensemble.

Ne cherchez pas un code ISBN sur ce livre. Jean Lavail, l’auteur, a voulu être un passeur d’Histoire, coûte que coûte. Et c’est avec ses propres deniers qu’il a fait imprimer ce livre qui, en plus d’être utile et enrichissant, est beau. Il est imprimé sur papier glacé, illustré par des photos en noir et blanc si ce sont de vielles cartes postales ou en couleur si ce sont ses propres photos. Je n’ai qu’un regret : qu’il soit trop court. Mais peut-être puis-je espérer une suite ? Saint-André de 1900 à nos jours… L’espoir fait vivre, après tout !

Extrait :

L’usage de désigner un lieu par un titre de sainteté s’est introduit vers la fin du VIe siècle en « Roussillon ».
Le nom d’un saint est en principe celui d’un apôtre du Christ, qui est de ce fait le saint-patron de la localité, commune.
Lors de la construction du village, ce fut le nom d’André, premier apôtre du Christ qu’on donna. Originaire de BETSAÏDE en Galilée, pêcheur de son état, André mourut en 65 après J-C à PATRAS en Grèce, en martyr sur une croix en forme de « X ». Le second nom est Saint-Sébastien.
Par la suite, on va lui adjoindre afin de le situer un mot en catalan : « de SUREDA » ; dû à la région de chênes lièges, sans qu’il y ait eu dépendance du village voisin qui porte ce nom – d’après la toponymie « SORÈDE ».