Le voisin de la Cité Villène – Elodie Wilbaux

voisin cité

 

Quatrième de couverture : 

Entre 1985 et 1994, dans la Cité Villène, des enfants ont été abusés par un pédophile. Devenus adultes, pour se libérer du silence qui les étouffe, ils portent plainte. La narratrice, compagne de l’un d’eux, rapporte heure après heure les détails du procès. Elle démonte le mécanisme qui conduit les jeunes victimes à se sentir coupables et leurs proches à s’aveugler. Un témoignage d’autant plus éprouvant qu’il fait remonter une souffrance enfouie, elle-même ayant été, jeune fille, victime des agissements d’un professeur pervers narcissique.

 

Mon avis : 

En connaissant le thème, on comprend facilement le jeu de mots sur le nom de la cité. Un mot bien faible par ailleurs face à la gravité de la situation, mais un mot d’enfant qui prend alors tout son sens.

Marine, la narratrice, est en couple avec Tom depuis peu de temps lorsqu’elle apprend que ce dernier, ainsi que ses copains, ont été victimes d’un pédophile dans leur enfance. Le dénommé Serge était un voisin d’un gamin de la bande. Tom a attendu sept ans un procès qu’il n’espérait plus. Il va devoir entendre les réfutations de son bourreau, y faire face.

Ce qui est intéressant dans ce roman basé sur une histoire vraie, c’est le fait de relater les faits par un personnage extérieur. Cela permet de se rendre compte de la souffrance des victimes mais aussi de l’angoisse de leur entourage. Le langage est cru et n’épargne rien, mais ne faut-il pas cela pour retranscrire la violence des actes ?

Un grand merci à Babelio qui, grâce à l’opération Masse Critique, m’a permis de découvrir ce livre.

 

Mon enfance assassinée – Patricia Pattyn

On ne ressort pas indemne de ce livre. Comment l’être humain peut-il parfois devenir un tel animal pour laisser ainsi libre cours à ses pulsions sur des enfants, sur une femme ? L’inceste, la violence, l’horreur absolue sont vécus au quotidien par cette jeune fratrie. Violée dès son plus jeune âge par son père, Patricia pensait être tranquille à la mort de celui-ci (mort provoquée par la mère, seul acte héroïque qu’elle ait pu faire). Mais c’était sans compter sur le fait que sa mère retombe entre les pattes d’un être pervers, un sadique épris de sexe et de violence. L’homme à la moto, qui les traque, elle, sa sœur et ses frères, sans discontinuer… Le maquereau qui « offre » à son frère handicapé une de ses belles-filles, Marie-Claire, pauvre gamine sans défense… Le bourreau qui demande à Patricia de tenir un seau sous la gorge de son frère Pierre pendant qu’il le saignerait comme un pourceau… L’animal qui se déchaîne sur sa « femme » dont les plaies sanguinolentes ne forment plus qu’une. Le sadique qui se repaît chaque jour de ses actes de plus en plus atroces… Bref, tout ceci en un seul « homme » qui – excusez la violence de mes propos – ne mérite pas de vivre…

Ce roman autobiographique est un des plus violents que j’ai pu lire jusqu’à présent. J’ai eu la nausée à chaque page, espérant que tout ceci allait vite finir pour cette gamine, que le médecin allait dénoncer le violeur et que tout finirait. Mais non… Tout le monde ferme les yeux dans ce cas-là. Comme si cette famille était transparente, n’existait pas aux yeux des autres. On en arrive à se demander comment Patricia a pu tenir, comment elle n’a pas succombé à tous les sévices infligés. Car la famille n’est pas la seule en cause. Lorsqu’elle se retrouvera placée en centre, elle devra également subir la violence, les outrages. Et lorsque la famille d’accueil se retrouve être, ponctuellement, l’oncle maternel, celui-ci, comme s’il était atteint d’une tare génétique, continuera ce travail de destruction qui a été commencé.

Ce témoignage est à la fois horrible et utile. Les faits ont beau se dérouler dans les années 50, il ne faut pas oublier que ce genre de torture est toujours d’actualité et qu’il faut la combattre avec acharnement. Les Patricia, Pierre, Roger, Jean-Marie ou Marie-Claire ne sont encore que trop  nombreux…

 

Extrait :

J’ai six ans. Nous avons si faim, si froid, si peur. Le sang de maman coule dans un petit pot que nous allons vider dans la mare. Il la frappe. Le coup est parti sur son front, le visage de maman se couvre d’un rideau rouge. Je me jette sur elle, il frappe encore, il va la tuer. Non. Il envoie mon frère chercher le médecin. Il s’amuse. Nous avons tant prié pour qu’un voisin entende un jour notre douleur. Personne n’est jamais venu. Le médecin nous aidera, il verra la cabane sans eau, sans lumière, avec le pauvre poêle donnant un peu de chaleur, il verra maman et ses blessures… Il verra nos yeux, il le verra lui, et comprendra. Mais en deux mots, il a menacé le docteur. Qui a recousu maman et son crâne ouvert. Qui est reparti la tête basse, très vite. Il est revenu le médecin : je saignais tant et tant de ses coups de botte et de ses coups de boutoir qu’il fallait, moi aussi, me recoudre. Là. Et le médecin allait voir : dans ma honte pétrifiante, dans mon corps déchiré, il allait voir que des enfants subissaient des choses inqualifiables… Il m’a vue, recousue, et n’a rien dit. Bien sûr. Nous sommes tous souillés, nous sommes tous avilis, nous n’avons plus rien que notre honte, il n’a pas voulu de nous, de notre horreur, de notre cauchemar. Il a dû fouiller son imagination pour mettre des mots propres et apaisants sur ce qu’il venait de voir. Et vite hausser les épaules.

Escalier F – Jeanne Cordelier

 

Quatrième de couverture :

L’enfance n’est pas toujours le nid douillet rêvé. Au sixième étage du 14, rue Hoche à Malakoff, une fratrie a subi, dans les années cinquante, les assauts d’un milieu familial violent. « On a toujours fait front, juchés sur le cheval imaginaire ailé que ma sœur et moi avions dessiné, elle le haut, moi le bas, sur les portes tristement blanches et écaillées du buffet de la cuisine. (…) Ensemble, serrés les uns contre les autres, nous n’étions pas qu’une nichée, qui se tenait chaud. Nous étions un bouquet d’arbres écorcés, qui souvent tremblait, mais jamais ne ployait. » Le temps a passé. L’appartement s’est vidé et la mère poursuit sa tyrannie faite de plaintes, d’alcool et d’explosions de rage. Les enfants eux se sont dispersés, tenus par un amour fraternel rarement démenti. Dany, devenue romancière à succès, mariée à un homme parcourant le monde, raconte ses frères et sœurs et les chemins qu’ils ont pris. Apparaît alors, sans pathos ni faux-semblants, la vie et ses coups durs. Les rêves parfois. Une écriture aussi, faite de sensibilité et de force, qui rend toute leur dignité à ces êtres fragiles et pétris d’humanité qui ne demandaient qu’un peu de soleil.

 

Mon avis :

C’est mon premier livre de Jeanne Cordelier et je découvre son univers. La narratrice Dany, que je suppose être le double de l’auteur, se retrouve à l’enterrement de son frère, Christian, avec ses frères et sœurs. C’est à partir de là que le film se déroule… film ? Film d’horreur alors ! Malheureusement, il ne s’agit pas d’une fiction. Et si le roman est à tendance autobiographique, on ne peut que compatir. Compatir avec l’auteur mais aussi avec tous ceux qui ont vécu ou vivent encore ce genre de choses. Tout y passe. De l’inceste du père au déni de la mère, violence, alcoolisme, maladie… Non, cela n’arrive pas qu’aux autres et même si cela alimente la rubrique des faits divers et la curiosité du lecteur lambda lisant son journal tous les matins, il faut bien se dire que cela détruit des familles.

Pourtant, Jeanne Cordelier, ou plutôt Dany ici, n’a pas décidé de s’apitoyer sur son sort. Elle raconte les choses très simplement, de façon naturelle, avec de l’humour parfois. On ne peut que rester sans voix et admirer cette force de la nature, cet instinct de survie qui fait qu’elle continue à avancer, à faire son bout de chemin au rythme des malheurs touchant la fratrie.

Je referme ce livre avec le cœur gros et il va me falloir un peu de temps pour digérer tout ça. Je vais lire un roman plus léger par la suite, c’est certain. Un grand bravo à cet auteur pour mettre sous sa plume des évènements aussi importants avec une si belle énergie.

 

Extrait :

Andrée* reposait sur un brancard accolé à la kitchenette, vêtue de son unique robe noire en coton, rendu pelucheux par trop de lavages, de temps. Les bras croisés sur la poitrine, l’air farouche, elle semblait encore dire :

– C’est toi qui m’as mise là. C’est à cause de ce que tu as écrit, qu’ici et là-bas j’ai été maltraitée. Tu es fautive, ma fille, fautive ! Et tu le sais.

Oui je sais, je suis fautive d’abord d’être née fille. Ensuite de ne pas être devenue folle ou de ne pas m’être suicidée, enfin d’avoir écrit ce qu’il faut taire à tout prix. À savoir qu’un père peut abuser de sa fille de onze ans et ce jusqu’à sa majorité, vingt et un ans à l’époque, sans que personne dans l’entourage ne pipe mot. J’entends au premier chef la mère, l’école, l’assistante sociale, le médecin, les voisins et tout le saint-frusquin ! (P121)

* Mère de Dany