Un été avec Montaigne – Antoine Compagnon

A force d’étudier les textes de Montaigne à la Fac, il m’est devenu presque familier. Je dis « presque » parce qu’il faut tout de même avouer qu’il n’est pas facile d’accès. Aussi, lorsque j’ai vu ce petit bouquin, je me suis dit que cela pouvait être intéressant… et effectivement, cela s’est avéré vrai. De mon côté, je dois avouer que je n’ai pas appris grand chose puisque comme je le disais, j’ai étudié cet auteur en long, en large et en travers. Mais pour quelqu’un qui voudrait l’aborder, je le trouve enrichissant. Il permet d’éclaircir les idées de ce dernier, de le montrer également sous un autre angle. A travers quarante extraits expliqués et commentés, l’auteur nous devient accessible. 

Il faut souligner le travail d’Antoine Compagnon : un travail de titan ! Réussir en quelques pages à intéresser les lecteurs, ce n’est plus de la prouesse, c’est de la magie ! Il existe, chez le même éditeur, Un été avec Proust. Je ne vais pas tarder à le lire. Peut-être que le collectif, – dont Antoine Compagnon fait partie -, ayant œuvré pour nous rendre limpide l’homme à la madeleine, me réconciliera avec ce dernier…

Bernard Palissy

Esprit curieux et ouvert à toutes les merveilles de la nature, cet autodidacte, né vers 1510 dans le Lot-et-Garonne, est complètement étranger à la formation humaniste. Bernard Palissy est un artiste (potier, émailleur, peintre, artisan verrier) doublé d’un écrivain. Cependant, ce qui fait son charme, c’est qu’il s’agit d’un homme d’action, d’un homme de terrain qui écrit les choses telles qu’il les ressent. Il se débat avec les réalités qu’il essaie de comprendre, appelant ses écrits, avec une ambition peut-être un peu naïve, de la philosophie. 

On pourra retenir de lui deux ouvrages importants : la Recette véritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors (1563) et les Discours admirables de la nature des eaux et fontaines tant naturelles qu’artificielles, des métaux, des sols et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles (1580). Dans ce dernier ouvrage, Bernard Palissy raconte les longues années de recherches et d’expériences décevantes qui lui permirent de retrouver le secret des céramistes italiens et de réaliser des plats émaillés (conservés au Louvre) qu’il appelle des rustiques figulines car le décor est emprunté aux bêtes et aux plantes de la campagne.

Protestant, Bernard Palissy mourut en 1589, prisonnier de la Ligue, à la Bastille.

L’extrait choisi est tiré du premier ouvrage de cet auteur. Il concerne le bûcheronnage et le déboisement et serait à rapprocher de l’Elégie de Ronsard contre les bûcherons de la forêt de Gâtine.

[…]  » Voilà comment il faut qu’un chacun mette peine d’entendre son art et pourquoi il est requis que les laboureurs aient quelque philosophie, ou autrement ils ne font qu’avorter la terre et meurtrir les arbres. Les abus qu’ils commettent tous les jours ès arbres me contraignent en parler ainsi d’affection.

Demande

Tu fais semblant que des arbres ce sont des hommes et ici semble qu’ils te font grand pitié. Tu dis que les laboureurs les meurtrissent: voilà un propos qui me donne occasion de rire.

Réponse

C’est le naturel des fols et des ennemis de science. Toutefois je sais bien ce que je dis: car, en passant par les taillis, j’ai contemplé plusieurs fois la manière de couper les bois et ai vu que les bûcherons de ce pays, en coupant leurs taillis, laissaient la sèpe ou tronc qui demeurait en terre, tout fendu, brisé et éclaté, ne se souciant du tronc, pourvu qu’ils eussent le bois qui est produit dudit tronc, combien qu’ils espérassent que toutes les cinq années les troncs en produiraient autant. Je m’émerveille que le bois ne crie d’être aussi vilainement meurtri. Penses-tu que la sèpe qui est ainsi fendue et éclatée en plusieurs lieux, qu’elle ne se ressente de la fraction et extorsion qui lui aura été faite ? Ne sais-tu pas bien que les vents et pluies apporteront certaines poussières dans les fentes de ladite sèpe, qui causera que la sèpe se pourrira au milieu et ne pourra ressouder et sera à tout jamais malade de l’extorsion qui lui aura été faite? » […]

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Voici le poème de Ronsard auquel je faisais référence:


Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

Mishima ou la vision du vide – M. Yourcenar

Je vous parlais hier d’une nouvelle de Mishima. Voici à présent l’essai de Marguerite Yourcenar sur cet auteur japonais.

«  La vie humaine est brève, mais je voudrais vivre toujours.  » (P150) Tels sont les derniers mots écrits de la main de Mishima avant de se donner la mort. Des mots aussi puissants que l’oeuvre de cet écrivain maudit. Yourcenar nous relate ici les aspects importants de la courte vie de l’auteur japonais et entreprend d’expliquer, à travers les us et coutumes du pays du soleil levant, les textes de celui qui restera célèbre pour son fameux Pavillon d’Or.

Cet essai est fort instructif et je ne regrette pas de l’avoir lu. Dans un premier temps, parce que je connaissais mal cet auteur et ses oeuvres, dans un second temps parce que cela m’a donné envie de pousser plus loin les recherches et de lire les romans de Mishima. Je ne peux m’empêcher de citer les paroles de sa mère, à l’annonce de son décès : «  Ne le plaignez pas. Pour la première fois de sa vie, il a fait ce qu’il désirait faire.  » (P158)

La santé des dirigeants français – Stanis Perez

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Quatrième de couverture :

« Je ne vais pas mal. Mais, rassurez-vous, un jour, je ne manquerai pas de mourir ! » C’est ainsi que le général de Gaulle répondit, en 1965, à la question d’un journaliste qui l’interrogeait un an après son opération de la prostate. Toutefois, ce trait d’humour resté célèbre ne doit pas faire illusion : l’exercice du pouvoir génère des fatigues en tout genre et des indispositions plus ou moins graves qu’il vaut mieux dissimuler. Quel que soit le régime politique, il n’est guère d’informations plus sensibles que celles qui touchent à la santé du Prince. Il en va de sa longévité, de son autorité.

De la Renaissance à la Ve République, la dimension sanitaire de l’art de gouverner s’est-elle réellement métamorphosée ? Qu’il soit roi, empereur ou président élu au suffrage universel, ce malade pas comme les autres vit sur une scène de théâtre aux contours indéfinis. Une « grippe » mal soignée, une « fièvre » tenace ou un « lumbago » récalcitrant peuvent devenir une affaire d’État quand la rumeur enfle… et dit la vérité. Le palais déclare pourtant que l’état du malade est « tout à fait satisfaisant ». Mais peut-on faire confiance aux médecins de cour, qu’ils exercent à Versailles, aux Tuileries ou à l’Élysée ?

De la fausse mort de François Ier au « grand secret » de François Mitterrand en passant par l’épisode édifiant de la fistule anale du Roi-Soleil, cet ouvrage explore, du point de vue biohistorique, les arcanes de la gestion politique de ces grands moments de faiblesse qui sont devenus, après coup, de grands moments de vérité. À partir d’exemples célèbres, d’archives et d’une critique de l’impact du pathologique sur le politique, cette enquête consacrée aux fatigues du pouvoir permet de revisiter une partie de l’histoire vivante de l’État.

Mon avis :

Tout ce qui a trait au monde médical m’a toujours intéressée. En travaillant sur les textes de Gautier de Coinci, auteur médiéval ayant mis en scène la maladie dans ses Miracles de Nostre Dame, j’avais déjà pu me rendre compte à quel point cette dernière était utilisée à des fins non pas politiques dans ce cas, mais religieuses. Néanmoins, le processus reste le même est Stanis Perez, dans cet excellent essai, nous le décrit bien : « De toute éternité, on associe, sur le ton de la critique ou de la résignation, la maladie et l’exercice du pouvoir » (P7).

Nous avons tous en tête la maladie cachée de François Mitterrand, des doutes sur celle de Jacques Chirac et nous traquons la moindre goutte au nez du Chef d’État pour l’assimiler immédiatement non seulement à la pire des pathologies, mais encore à l’idée d’un pouvoir qui pourrait prendre fin immédiatement.

En lisant cet ouvrage, on peut noter que le phénomène n’est pas nouveau et que certains détracteurs en ont même profité, quand ce n’était pas la famille ou l’entourage. Il en fut ainsi de la petite vérole qui rongeait Louis XV :  » On peut soupçonner l’entourage du roi d’avoir volontairement aggravé le pronostic en parlant du viatique, ceci pour contraindre un Louis XV aux portes de l’enfer à se séparer de Madame de Châteauroux » (P109).

J’ai appris énormément de choses sur le plan socio-historique. Je laisse la dernière phrase à Napoléon : « on ne peut pas à la fois vouloir conquérir l’Europe et se plaindre d’un méchant rhume à la veille d’une bataille ». (P300)

« Je dis ça, je dis rien » et 200 autres expressions in-sup-por-tables ! – Adèle Bréau

J’aime beaucoup l’étymologie et donc lire d’où viennent les expressions. Mais ici, il ne s’agit pas d’un de ces livres « classiques » essayant de chercher la définition. Adèle Bréau, non sans humour, nous décrypte les nouvelles expressions, celles employées de plus en plus au travail ou dans notre vie quotidienne. Je me souviens, il n’y a pas très longtemps, lorsque j’ai demandé à un collègue la date de délai d’un document et qu’il m’a répondu de façon très naturelle : « Asap ». Une poule devant une brosse à dents aurait eu l’air moins étonnée que moi ! J’ai été obligée d’aller chercher sur le net ce que pouvait bien vouloir dire ce borborygme. Tout ça pour découvrir que cela venait de l’anglais « as soon as possible ». Evidemment, me répondre en français « le plus rapidement possible » l’aurait étouffé !

Bref, je vous conseille ce livre qui m’a fait sourire de bout en bout ! Et je suis bien d’accord avec Adèle Bréau, affirmant qu’il faudrait, je cite, « embrocher en place publique » l’auteur originel de cette foutue expression contre laquelle je me bats tous les jours : « au jour d’aujourd’hui ». Argh ! L’écrire me pique les doigts et me fait saigner les yeux !!!