Pendant l’orage – Rémy de Gourmont

Fiche écrite le 11 mai 2013

Pendant l’orage ne relate pas une tempête… ou, du moins, pas le phénomène climatique. Rémy de Gourmont (1858-1915) nous propose ici une sorte de journal tenu pendant la Première Guerre Mondiale. A travers des petits chapitres très courts, mais intenses (on sent la « patte » du journaliste), il a voulu, selon Jean de Gourmont, son petit-neveu, faire comprendre l’état d’esprit dans lequel pouvaient se trouver les français à cette époque, et notamment ceux qui partaient au front. Pourtant, ce n’est pas vraiment ce que je retrouve en lisant ces courts écrits.

Alternant entre textes insouciants, mini-dissertations sur la littérature ou les arts, et réelle prise de conscience, Rémy de Gourmont donne l’impression d’être dans un rêve – devenant cauchemar au fur et à mesure – éveillé, même si cela est paradoxal. Il faut savoir que l’auteur, gravement malade en 1914, n’a pas été enrôlé. En revanche, il a vu tous ses camarades partir au front. Les événements terribles eurent un impact sur ce dernier qui regrettait de façon presque ironique l’absence de vie culturelle à cette période. Et c’est bien de cela dont il s’agit. L’auteur pleure sur ce vide qui l’anéantit. 

Ce journal montre à quel point Rémy de Gourmont était érudit. Il n’y a pratiquement pas un chapitre sans que ne soit mentionné un lien culturel. À découvrir  !

Extraits : 


L’Auxiliaire

30 octobre 1914.

C’était, avant la guerre, une position militaire sans éclat, mais de tout repos. L’auxiliaire, quel que fût son âge, était celui dont on n’a pas besoin. On le laissait donc vaquer paisiblement à ses affaires et, pourvu qu’il se présentât à certaines revues annuelles et même plus espacées, on se tenait pour satisfait. Cependant l’heure est venue où on a eu besoin de tout le monde et l’auxiliaire a été utilisé à toutes sortes de besognes, fort peu en rapport, la plupart du temps, avec ses occupations civiles. J’en connaissais un qui était professeur dans un lycée de province, myope, peut-être, mais robuste et de belle apparence. Mobilisé dès le premier jour, on le désigna pour l’emploi de fossoyeur et, depuis, mélancolique et sans gloire, à la suite des armées françaises, il creuse des tombes. J’allais dire que c’est une destinée shakespearienne, parce que je pensais à la scène d’Hamlet et du fossoyeur. C’est plutôt du Scarron ou du Lucien. C’est bien du Lucien, que la besogne qui est échue à un autre soldat auxiliaire, connu dans les lettres. Il fut soudainement mué en brûleur de café. Il fit ce que l’on voit faire dans les petites rues de Paris aux garçons épiciers : il tourne la manivelle parmi une odorante fumée. Cela dut lui paraître bien drôle les premiers jours. Je suis sûr qu’il pensait à Philippe de Macédoine devenu savetier aux enfers. Puis il languit à ce métier improvisé, devint malade, faillit mourir. Pauvre auxiliaire ! Un fusil, peut-être, lui eût mieux convenu.

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Nouvelles littéraires

14 décembre 1914.

Elles nous viennent maintenant des tranchées, des dépôts, des hôpitaux, des camps de prisonniers. Qui est mort, qui est blessé, qui est malade ? Le Bulletin des Écrivains, n° 2, répond à ces questions pour le mois qui vient de s’écouler. Il n’a pas été très meurtrier pour les lettres, d’où on peut en inférer qu’il a été le même pour l’ensemble des armées, malgré la fréquence des combats et la progression des lignes, mais il n’y a pas mal de blessés, quelques prisonniers et encore des disparus. Avec ces trois catégories, on ferait un excellent sommaire de revue ou de journal littéraire, on alimenterait une librairie. Que faut-il entendre par « disparus » ? On reporte toujours à cette liste le charmant du Fresnois. Hélas ! Quel espoir laisse-t-il encore ? Il est disparu depuis les premiers combats en Belgique. Serait-il blessé grièvement et prisonnier en Allemagne ? Triste perspective et c’est la meilleure. Il en est de même du jeune romancier Alain-Fournier. Cependant, son ordonnance aurait pu revenir sur le lieu du combat où il était tombé et reconnaître le corps. Il est donc peu permis, à moins d’une erreur inexplicable, d’avoir des doutes sérieux. Par prudence, les rédacteurs l’ont mis parmi les disparus. Ce serait une perte très sensible pour les lettres. En somme ce bulletin continue d’être un document très triste et très glorieux, quoique la gloire qui échoit à quelques-uns soit une gloire définitive et sans le lendemain qu’ils avaient rêvé. Mais les lendemains sont bien incertains et peut-être vaut-il mieux mourir en pleine force et en pleine jeunesse que d’en courir les risques. Il y a longtemps que les Anciens, si sages, avaient mis au premier rang des amis des dieux ceux qui meurent jeunes. Ce qui nous paraît une injustice du sort est peut-être un privilège. N’importe. Il est douloureux pour ceux qui le contemplent.

Les bonnes femmes – Goethe

Fiche faite le 20/06/2013

De Goethe, on ne connaît souvent qu’un roman : Les souffrances du jeune Werther. Pourtant, ce fut un écrivain prolixe qui se risqua à essayer tous les genres : roman, poésie, théâtre…

Les Bonnes Femmes est le titre d’une courte nouvelle parue en 1800. Elle met en scène un cercle, comme il pouvait en exister à l’époque. On médite sur la caricature. Certains ne comprennent pas à quoi cela peut servir. Puis, comme dans toute conversation, on se perd, on digresse et on passe à une discussion sur les chiens. Mais il y a bien un fil conducteur mine de rien puisque l’on considère dans ce club très sélect que les chiens sont la caricature des hommes. 

On pourra voir dans ce texte une certaine critique de la société de l’époque. En reprenant les prénoms rappelant les Précieuses et les Précieux du XVIIe siècle (Armidore, Arbon, pour ne citer qu’eux), on sent bien le parallèle qui peut être fait entre les salons d’un côté et les cercles de l’autre. On parle, souvent pour ne rien dire et, surtout, on se montre. Le paraître est roi, quitte à être ridicule aux yeux de ceux qui n’appartiennent pas à cette classe (si on peut appeler cela ainsi). Le thème traité est bien pauvre. Pourtant, les différents personnages semblent ne pas le remarquer. La conversation finira sur le rôle des femmes. Je me demande si cela n’a pas un rapport avec sa vie privée. En effet, à cette époque, Goethe subissait les foudres de ses contemporains pour s’être acoquiné avec Christiane Vulpius, femme qui, outre la sexualité débridée, savait tout faire. Les critiques n’y allèrent pas de main morte. Ainsi, Thomas Mann par exemple, la traita de « beau morceau de viande inculte ». Les caricatures allaient bon train. Voilà pourquoi je pense que cette nouvelle trouve ses sources dans la sphère privée de l’auteur.

Extrait :

SINCLAIR.
Ainsi donc le résultat de tous ces soins, de cet amour et de cette fidélité, fut la domination. Je voudrais bien savoir jusqu’à quel point on est fondé à soutenir que les femmes sont, en général, si jalouses de dominer.

AMÉLIE.
Voici déjà le reproche, qui arrive d’un pied boiteux derrière la louange !

ARMIDORE.
Dites-nous là-dessus votre pensée, bonne Eulalie : j’ai cru remarquer dans vos écrits que vous ne faites pas de grands efforts pour justifier votre sexe de ce reproche.

EULALIE.
En tant que ce serait un reproche, je voudrais que notre sexe l’écartât par sa conduite ; mais, en tant que nous avons aussi un droit à l’autorité, je n’aimerais pas à voir qu’il subît quelque atteinte. Si nous cherchons à dominer, c’est seulement comme créatures humaines : qu’est-ce en effet que dominer, dans le sens que nous donnons ici à ce mot, sinon déployer son activité à sa manière et sans obstacle, et jouir de son être autant qu’il est possible ? C’est là ce que l’homme grossier demande avec caprice, l’homme civilisé, avec une liberté loyale ; et peut-être cette tendance se montre-t-elle chez la femme avec plus de vivacité, uniquement parce que la nature, la tradition, les lois, semblent nous léser autant qu’elles favorisent les hommes. Ce qu’ils possèdent, il nous faut le conquérir, et les choses que l’on obtient par une lutte, on les garde avec plus d’opiniâtreté que celles dont on hérite.

SEYTON.
Cependant les femmes ne peuvent plus se plaindre : elles héritent, dans le monde actuel, autant et plus même que les hommes ; et je soutiens qu’il est aujourd’hui beaucoup plus difficile d’être un homme accompli qu’une femme accomplie. La maxime : « Il sera ton seigneur, » est la formule d’un temps barbare, bien éloigné de nous. Les hommes ne pouvaient se développer complètement sans accorder aux femmes les mêmes droits : tandis que les femmes se développaient, la balance restait en équilibre, et, comme elles sont plus susceptibles de développement, dans la pratique, la balance incline en leur faveur.

ARMIDORE.
Il n’est pas douteux que, chez toutes les nations civilisées, les femmes doivent, en somme, arriver à la prépondérance. Car, par une influence réciproque, l’homme doit s’efféminer, et il perd, attendu que son avantage ne consiste pas dans une force modérée, mais dans une force domptée ; si, au contraire, la femme emprunte quelque chose de l’homme, elle gagne ; car, si elle peut relever ses autres avantages par l’énergie, il en résulte une nature aussi parfaite qu’on puisse l’imaginer.

SEYTON.
Je ne me suis pas engagé dans des réflexions si profondes ; cependant j’admets, comme chose reconnue, qu’une femme commande et doit commander : aussi, quand je fais la connaissance de quelque dame, j’observe seulement où elle domine, car je suppose toujours qu’elle domine quelque part.

AMÉLIE.
Et vous trouvez ce que vous supposez ?

SEYTON.
Pourquoi pas ? Les physiciens et tous ceux qui s’occupent d’expériences ne sont pas d’ordinaire beaucoup plus heureux. Je trouve généralement que la femme active, née pour acquérir et conserver, est maîtresse au logis ; que la belle, d’une culture légère ou superficielle, domine dans les grandes assemblées ; que celle dont la culture est plus approfondie règne en petit comité.

AMÉLIE.
Ainsi nous serions divisées en trois classes.

SINCLAIR.
Toutes assez honorables, ce me semble, et qui d’ailleurs n’épuisent pas la matière. Il est, par exemple, une quatrième classe, dont il vaut mieux ne point parler, afin qu’on ne nous reproche pas encore que nos éloges finissent nécessairement par se tourner en blâme.

Le Choix d’Estéban – Martine Hermant

Martine Hermant

 

Quatrième de couverture : 

Alors que l’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices pour Estéban, avec ses promesses de réussite professionnelle et des projets de mariage, celui-ci ne parvient pas à s’y engager avec sérénité, entravé depuis l’enfance par un sentiment d’irréalité. Marianne, son ancienne amante, va lui révéler le secret de ses origines avant de l’aider à explorer sa seconde nature. Estéban parviendra-t-il à déterminer où se situe pour lui le meilleur choix ?

 

Mon avis : 

 

Résultat de recherche d'images pour "anniversaire chat png"Image associée Avant toute chose, je souhaite un excellent anniversaire à Martine Hermant !

C’est toujours avec grand plaisir que j’ouvre un de ses livres. Je sais que je vais entrer dans un autre monde. D’ailleurs, c’est une des rares à arriver à m’intéresser au fantastique. Le pouvoir de persuasion de sa plume est plus fort que tout, croyez-moi ! Je vais vraiment finir par croire qu’elle a des dons de fée. En tous les cas, elle a celui d’écrire et de conter.

Ce petit roman, issu, si j’ai bien compris, d’une nouvelle, met en scène Estéban et Marianne. Je ne sais pas qui est le personnage masculin mais j’ai cru deviner qui était son ancienne amante…  Vous me direz, lorsqu’on écrit, on prend souvent modèle sur ceux qui nous entourent ou sur soi-même. La magie de la plume permet de transcender le réel et de faire évoluer ses personnages comme on en a envie. Et notre romancière ne se contente pas ici d’une simple histoire de rupture amoureuse… Estéban va partir dans une quête initiatique dans laquelle l’onirisme et le fantastique vont se mêler sous la constante surveillance et bienveillance de son guide spirituel, sa bonne fée.

J’ai vraiment apprécié ce texte. Je suis entrée dans cet autre monde dans lequel Dame Nature fait loi. J’aime les légendes et l’atmosphère qui les entoure : la forêt, la brume… La prochaine fois que je vais me balader, si je vois un cerf, je le regarderai autrement…

 

Elf, Assis, Fleurs, Sage, Dire Gestalt

 

Le Horla – Maupassant

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Maupassant est incontestablement le maître de la Nouvelle. Jonglant avec brio du texte réaliste (Aux champs ; Le Papa de Simon) au texte fantastique (Le Horla), il surprend le lecteur par sa finesse et sa façon de mettre en relief ce qu’il veut dénoncer. Il est vrai que je l’apprécie tout particulièrement dans cet exercice.

Le Horla reste ma Nouvelle préférée (que je viens de relire pour la … fois… je ne compte plus). Cette façon de mettre en scène ce narrateur hanté par un être invisible qui l’obsède à tel point qu’il dépérit est sublime. Et ce qui est fascinant, je trouve, c’est de ne pas savoir si le narrateur est l’auteur. Certains pourront y voir une simple Nouvelle fantastique, d’autres y trouveront des indices autobiographiques donnant une autre dimension à cette histoire. Lorsqu’on sait que Maupassant commençait à être atteint de folie, cela peut donner à réfléchir.

 

Extrait : 

Je le tuerai. Je l’ai vu ! Je me suis assis hier soir, à ma table ; et je fis semblant d’écrire avec une grande attention. Je savais bien qu’il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je pourrai peut-être le toucher, le saisir ? (…) Donc je faisais semblant d’écrire, pour le tromper, car il m’épiait lui aussi ; et soudain, je sentis, je fus certain qu’il lisait par-dessus mon épaule, qu’il était là, frôlant mon oreille.
Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis tomber. Eh bien ?… on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace ! Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière ! Mon image n’était pas dedans… et j’étais en face, moi !