Une bière à Firenzuola – Maurice Le Rouzic

Maurice Le Rouzic [XXe-XXIe s / France ; Nouvelles] Image

Fiche faite le 1er août 2012

Quatrième de couverture : 

Une bière à Firenzuola et autres nouvelles de Maurice Le Rouzic, recueil idéal pour échapper à la morosité, entraîne quiconque le savoure à travers la Croatie, l’Italie, l’île de Chypre, celle de Cuba, la Pologne, la République Tchèque, l’Angleterre, le Cambodge… La procession de pays enchante : les paysages défilent, les personnages se succèdent. Mais l’Histoire, toujours, vient se mêler aux décors colorés. De ce fait, Une bière à Firenzuola et autres nouvelles invite le lecteur à s’évader en voyageur éclairé, en homme conscient des autres et de ce qui l’entoure.

Mon avis :

On connaissait déjà la fameuse Invitation au voyage de Baudelaire (oh eh, on peut faire part d’un peu de culture de temps en temps, non ?! ), voici celle, beaucoup plus moderne, de Maurice Le Rouzic. D’ailleurs, si le poète offrait au lecteur sous le charme la vision d’un pays idyllique, ce n’est pas vraiment le cas ici et la première nouvelle du premier recueil, intitulée Tornade, donne le ton en plongeant le lecteur non pas dans la douceur et la volupté (on l’aura bien compris en voyant le titre) mais dans un Cambodge où les images négatives – car associées à la politique, à l’Histoire- affluent. Les textes suivants associent également géographie (on parcourt le globe) et appel aux réminiscences. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Le fil conducteur reste la mémoire, personnelle ou collective. Voilà qui est original mais surtout bien écrit et l’on pourra admirer cette plume digne que l’on s’y arrête dessus. Cette prose, que l’on peut qualifier de poétique, s’appuie sur des connotations artistiques : musique, peinture viennent ponctuer les textes et donner une ampleur d’autant plus grande à l’impact sur le lecteur. 

Le deuxième recueil, jouant avec les chiffres, est plus léger thématiquement parlant mais travaillé stylistiquement. L’auteur s’amuse à la manière d’un Queneau. Des exercices de style, donc, pour reprendre un titre éponyme, qui ne pourront qu’enchanter les lecteurs.

Je conseille vraiment la lecture de cet ouvrage afin de découvrir un passionné des mots, un virtuose de la prose qui ne manque pas de références culturelles. 

Extrait : 

Les couleurs de Vinci (Premier recueil)

Poggio a Calano

Enfin, l’azur éclatait dans un ciel printanier que les pluies des jours précédents avaient rincé, lessivé, essoré. Pas un seul nuage ne venait troubler la suavité de cette matinée d’avril. La voiture suivait le serpent des petites routes qui grimpaient, descendaient, contournaient les collines toutes de vert vêtues : du sombre, presque bleu, des cyprès à celui plus tendre des jeunes herbes. Çà et là, la tache ocre d’une villa ou d’une ferme avec son porche et son campanile rappelait que des hommes habitaient aussi ce paysage. Du sommet d’un des petits monts, Vincent aperçut, au loin, perché sur son éperon, ses tours fièrement et inutilement dressées vers le ciel, le village de San Gimignano aux ruelles certainement encombrées de touristes à cette époque de l’année.

Pour dire vrai, il s’était quelque peu perdu. Pas de GPS dans sa voiture de location. Une carte routière insuffisamment détaillée. Des panneaux indicateurs eux-mêmes hésitants. Tout s’était ligué pour qu’il sorte des sentiers battus et qu’il découvre la Toscane profonde. Il râlait aux intersections, nues de toute direction, ou en prenant le risque d’un périlleux demi-tour quand il s’enfonçait vers le sud alors qu’il aurait dû garder un cap nord nord-ouest comme aurait dit son cap-hornier de grand-père. Il ne regrettait rien cependant. Ses yeux se gavaient des couleurs qu’il croyait avoir perdues. (…)

Nouvelles de l’au-d’ici – Yann Venner

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Quatrième de couverture : 

Seize nouvelles oscillant entre plusieurs genres : réaliste, fantastique, poétique, épique, humoristique, surréaliste. L’auteur se promène à la lisière des mots avec des phrases qui s’agitent dans ce livre « comme les feuilles dans une forêt ; toutes dissemblables en leur ressemblance », nous souffle Flaubert.

Jouer avec le matériau verbal et nous entraîner vers des chemins de traverse pour mieux appréhender nos réalités : voilà le but de ces « NOUVELLES DE L’AU-D’ICI ». Méfions-nous, car le réel est peut-être une ruse de l’imaginaire.

 

Mon avis :

Je connaissais Yann Venner en tant qu’écrivain de polars situés dans sa chère Bretagne, mais pas en tant que nouvelliste. Et si j’aimais déjà les trois romans aux titres évocateurs (Cocktail cruel ; Les coccinelles du diable ; Les chevaliers de la dune), je dois bien avouer que je le préfère largement dans des textes courts faisant la part belle aux références. J’y ai retrouvé du Tardieu par le jeu sur les mots, du Maupassant, du Marcel Aymé et bien d’autres encore… J’ai joué à les reconnaître. Tenez, ce passage, tiré de « Rêve de chien » ne vous dit-il pas quelque chose  ?

« Ce matin-là, à l’heure où l’épeire des champs tisse sa fine toile, l’ouvrier Marcel Kébir ouvrit ses volets sur un monde en déliquescence. Il pleuvait encore sur Brest (…) » (P39).

Non ? Eh bien moi, ça me rappelle Hugo (« à l’heure où blanchit la campagne »), Barbara (« il pleut sur Nantes ») et l’attaque de Mers El-Kébir. Non pas que l’histoire en parle – il s’agit là d’un homme qui se pense trompé et qui décide de tuer sa femme -, mais on voit bien que Yann Venner s’amuse avec le langage. On le remarque déjà avec le titre, me direz-vous.

Ah, il y a aussi d’autres indices qui font que l’on reconnaît « la patte » de l’écrivain : le côté breton tout d’abord et le côté polar ensuite.

Bref, j’ai pris autant de plaisir à lire ces nouvelles qu’à lire du Queneau ou du Tardieu. Et croyez-moi, lorsque je cite ces deux références, c’est que la lecture me fut vraiment agréable !

 

 

 

Le collectionneur de sons – Anton Holban

Rien n’est plus difficile que d’écrire une critique sur un recueil de nouvelles, à moins d’en faire le résumé de chacune. Mais c’est quelque chose qui ne me plaît pas vraiment. A quoi bon essayer de condenser quelque chose qui, déjà, est court ? Non, je préfère de loin m’intéresser au style de l’auteur.

Inutile de se mentir, je ne connaissais pas Anton Holban et je pense que je n’en aurais jamais découvert l’existence si sa traductrice, Gabrielle Danoux, n’avait pas eu la gentillesse de le porter à ma connaissance. Et, en toute honnêteté, je serais passée à côté d’un écrivain de talent. Si, comme moi, vous aimez les auteurs du XIXe siècle, alors vous serez conquis par celui-ci. Non pas qu’il appartienne à ce siècle (il est né en 1902 et mort en 1937) mais je rapproche sa plume d’un Flaubert, d’un Stendhal ou d’un Balzac. La quatrième de couverture le compare à Proust. Ce n’est pas faux, effectivement. Même richesse d’écriture, mêmes procédés d’analyse psychologique des personnages, même poésie… D’ailleurs, la première nouvelle s’appelle À l’ombre des jeunes filles en fleurs, cela ne s’invente pas !

Un grand bravo pour la traduction car je me dis que cela n’a pas dû être facile de rendre d’une manière aussi éloquente les figures de style employées.

Extrait : 

Le cerisier s’est élancé, s’est enroulé pour s’ouvrir ensuite, frêle et gracieux comme une ballerine. Ses fleurs roses ont dansé et un bras s’est allongé jusqu’aux cimes, deux pétales tremblotant comme les ailes d’un oiseau. (P17 / À l’ombre des jeunes filles en fleurs).

Les œuvres de Martine Hermant

Quatrième de couverture :

Robert Merle avec sa série d’ouvrages « Fortune de France », avait ouvert la voie des romans historiques conservant le langage de l’époque décrite.

Martine Hermant remonte plus loin dans le temps en nous livrant une histoire du Moyen Âge où tendresse et violence traversent le récit.
Vous allez revivre avec Lysandre les joies les émois et les peurs qui peuplent son univers.
Vous approcherez avec inquiétude le sorcier Viez Garol et sa fille l’Herminia secondés par des loups, que craignent les villageois mais que ces derniers vont consulter pour être guéris de leurs maux. Vous découvrirez la grande foire la Saint Ambroix de bourges et son animation au pied de la cathédrale, les tournois avec leur faste et leur violence, et puis la rencontre avec l’amour courtois que des dames de haute lignée professent pour essayer de réduire le comportement brutal des hommes. Vous approcherez les « parfaits », pourchassés par la croisade des Français du Nord, leur calme et leur bonté qui séduira Anieuse, la suivante de Lysandre au cours du pèlerinage jusqu’à Orcival en expiation imposée par son époux et seigneur.

Une grande fresque animée qui vous tiendra en haleine au cours de ce voyage du Berry à l’Auvergne.

Mon avis :

Comment avais-je pu passer à côté de ce livre ? Je ne me l’explique pas. Vous connaissez tous à présent mon amour, ma passion pour cette période qu’est le Moyen Âge… Il existe à l’heure actuelle moultes études sur le sujet, de même que de nombreux livres de cette période (je considère toujours comme une chance le fait de pouvoir lire un texte médiéval). Et si la mode est au roman historique – plaisant outil permettant à la fois de se divertir et de s’enrichir – , et notamment au roman médiéval, tous ne se valent pas, loin s’en faut. J’ai abordé ce livre avec cette joie de découvrir une autre histoire dans un espace-temps qui me sied.

Je place ce roman sur le haut du panier, autant le dire tout de suite. Mais qu’est-ce qui le différencie d’un autre, allez-vous me demander ? Son originalité. D’entrée de jeu, le lecteur est non seulement plongé dans le paysage médiéval mais également dans la langue puisque Martine Hermant a privilégié celle-ci dans les dialogues des personnages. Et je suis admirative, croyez-moi, devant le travail accompli. Je me dis qu’il a dû lui falloir un temps fou pour réussir ainsi à rédiger toutes les paroles dans cette langue certes admirable mais ô combien difficile puisqu’il existe des contraintes dues aux variantes. Mais bon, je ne suis pas là pour faire un cours de linguistique (je m’auto-censure car je me vois déjà dériver…). Alors, certes, il n’est pas évident au départ de comprendre tout de but en blanc mais je vous rassure : les termes sont traduits au bas des pages. Et au bout d’une dizaine, vous n’aurez même plus besoin de les regarder. Cela apporte une véritable valeur ajoutée dans ce roman puisque le lecteur ne peut pas être plus proche de ses personnages. Il est passé de l’autre côté du miroir, a fait un bond dans le passé.

Je le disais, le roman historique obtient un franc succès. Je classe celui-ci parmi mes préférés, au même titre que ceux de Bleuette Diot ou encore Jean-François Zimmermann. Et si tous ces auteurs font des romans aussi agréables, c’est parce qu’il y a un sacré travail derrière. La plume est là ensuite pour nous retranscrire leur passion pour cette période. Un grand merci chère Martine pour ce fabuleux texte !

Extrait : 

 La matinée était claire, d’un air vif qui trahissait la saison avancée. La gelée blanche pâlissait les champs et les fossés mais le soleil, gagnant en force, dissolvait progressivement la pellicule cristallisée pour rendre à l’herbe luisante son vert vigoureux. Il semblait à Lysandre qu’il en faisait autant sur son dos, ses rayons réchauffaient l’extérieur de sa chape qu’elle tenait bien serrée autour d’elle dans la douce tiédeur de sa fourrure de fouine. Elle dégagea son visage, encore rougi par le froid, du chaperon. Gilles devait éprouver pareil contentement car il ne tarda pas à dégrafer le sien du camail pour s’en débarrasser.

– Ah ! … s’exclama-t-il, avec satisfaction. Miels aime oreilles freschettes que de sorporter ça plus longues ! Proisme est la tempoire des pesants mantels : point ne nous encombrons desja. Las, je vais devoir porter cela orendroit…ajouta-t-il comiquement, que n’ai-je l’eur d’être plus avéros pour soldre porte-chape à mon aisement !

Se tournant vers Anieuse, un peu à l’arrière :

– Et toi, la belle, ne t’en chargierais-tu point ?

– Certes non ! répondit Anieuse avec aigreur.

Gilles émit un sifflement significatif et dit à Lysandre :

– Par saint Sulpice, vous avez là serve à avenante mine mais à mauvais contenement !

Lysandre, surprise, observait l’air hargneux d’Anieuse. Elle s’étonna plus encore quand elle la vit repousser avec violence le geste amical de Gilles qui lui caressa familièrement la joue. Elle s’était vivement reculée, fixant Gilles avec des yeux étincelants de haine. Poine grognait, le poil hérissé.

– Si m’ait Dieu : elle me charpirait la face si elle était chatte ! s’écria Gilles, contrefaisant la terreur.

Lysandre s’approcha doucement d’Anieuse, la considérant avec intérêt. Son incompréhensible colère donnait un relief inhabituel à son apparence d’ordinaire si fade.

– Et bien, Anieuse, qu’as-tu ? Messire Gilles ne t’a pas mestraitier, ce me semble… est-ce son querement qui t’engraignie ?

Anieuse secoua négativement la tête et s’empara sèchement du chaperon de Gilles. Puis, elle recula de nouveau hors de leur portée. Lysandre, la voyant si hostile, n’insista pas. Elle reprit le bras de Gilles en l’incitant à passer outre.


Je vous présentais, il y a quelques temps, le fabuleux roman d’inspiration médiévale de Martine Hermant, A Dieu ne plaise. C’est dans un tout autre style ici que nous retrouvons cette romancière. Autre style ? Si le côté médiéval a disparu ici, elle garde toujours son côté enchanteur. On se laisse bercer par les mots, on se fond dans l’histoire, on est enveloppé dans cette atmosphère mystérieuse. La puissance des mots fait de ce court roman un petit bijou.

Si le romantisme en est le thème principal, il est conjugué ici au sens premier du terme, sans mièvrerie. Le titre, Les Hauts de Rocherousse, se sera pas sans vous rappeler le célèbre roman d’Emily Brontë, roman phare de Martine Hermant qui n’a pas la prétention ici de le copier mais d’y rendre hommage. Et quel hommage ! Car si elle annonce dans sa préface qu’elle n’a pas l’intention de s’y mesurer, je peux dire que ses personnages, Landry et Athilie, ont autant de profondeur que Catherine et Heathcliff.

Les récits du Cézallier viennent clore ce recueil, sept courts textes, tous dédiés à un proche. Quel fabuleux cadeau ! Le style est plus moderne, ce qui permet de voir toute la palette du talent de cet écrivain (je trouve le féminin assez laid) qui mérite une attention particulière.

Extrait : 

Découvrir Athilie, enveloppée dans ses vêtements couleurs de mousse et de bruyère qu’elle affectionnait tant et qui l’intégraient remarquablement au paysage me procura une émotion qui n’était plus d’ordre fraternel mais esthétique. Je pensais à une peinture préraphaélite et, lorsqu’elle se retourna, la joie illuminant son visage à ma vue, je reçus comme un choc la révélation de sa beauté ! C’était d’un effet trop puissant pour en appeler à la joliesse mais j’étais ébloui par sa séduction insolite : le contraste des longs cheveux fauves sur la pâleur ambrée de ce visage à la grâce farouche, que soulignaient les pommettes hautes, la bouche sensuelle, presque dure, le nez légèrement aquilin et, surtout, l’éclat de ses yeux dorés où résidait tout le rayonnement de son être, un regard à la fois lumineux et inquiet. Son attitude fière et la flexibilité de sa silhouette forçaient l’intérêt pour donner l’impression de surprendre un animal sauvage dans son habitacle naturel, prêt à détaler à la moindre alerte. Athilie était belle comme une renarde dont elle avait la rousseur, l’agilité, la souplesse, l’indépendance et l’impitoyable finesse.


Quatrième de couverture : 

Ménuisel des Bois d’Hélode répond à un mystérieux appel qui va l’entraîner dans une aventure incertaine, où sa fonction de prêtresse de l’elme risque d’être mise à contribution dans de redoutables épreuves. Arvorc d’Ort le mercenaire, Odiem-Quin le voleur, Gwerdan de Falc’hon, à demi-humain, Ficheroc le nain et un grand loup d’érèbe seront ses compagnons de voyage dans la recherche d’une opale mythique ayant appartenu à Esthajiuz, le sorcier légendaire.
Un groupe d’aventuriers, un trésor, une quête : Martine Hermant prend plaisir à revisiter un grand classique pour l’acheminer vers une finalité initiatique qui l’est beaucoup moins. Elle s’inscrit dans la tradition romanesque des auteurs féminins de Fantasy qui apportent quelques grammes de délicatesse dans ce monde de brutes guerrières.

Mon avis : 

La fantasy n’est pas le genre que je lis le plus mais étant complètement éclectique dans mes lectures, il m’est arrivé d’en lire et d’apprécier. C’est donc sans aucune vraie référence (ce qui est toujours bien puisque je ne suis pas parasitée par ces dernières) que je me suis lancée dans cette aventure, entrant directement dans ce monde sans aucun problème, comme si j’étais Ménuisel. Et hop, voilà que je me retrouve embarquée telle une phurana ayant reçu l’appel de l’elme (ah oui, il faut lire le livre pour comprendre). Je fonds de plaisir pour le grand méchant, le voleur Odiem-Quin… Je chevauche Noctuelle… Eh, oh, Lydia, réveille-toi !!! Tu n’es pas dans la forêt de grands sapins, tu ne découvres pas le ténébreux plateau de Hurlemort (clin d’œil à un précédent livre ?), tu n’es pas dans la grotte avec tes compagnons. Ah oui, mais pour me sortir de ce livre, il n’y a une qu’une seule solution : le refermer une fois atteinte l’ultime page (à regret d’ailleurs).

Vous l’avez compris, j’ai vraiment apprécié cette lecture au rythme endiablé et envoûtant.

Merci Martine pour ces très agréables moments qui nous permettent d’oublier pendant quelques heures le quotidien.

Extrait : 

Il la regardait furtivement, par à-coups, alors que sa splendeur de phurana devait être irrésistible, mais il ne céda pas. Dans cette lutte, Gwerdan pouvait à peine la soutenir car les pulsions en présence étaient trop personnelles. Amusée malgré tout par tant d’entêtement, elle fut alors submergée par un immense flux affectif. Ce n’était plus la seule féminité séductrice qui appelait Odiem-Quin, mais une féminité plus large, infiniment généreuse, où toutes les formes de l’amour offertes par l’essence même de la femme s’abandonnaient à lui, avec la puissance bénéfique d’une aide absolue. Odiem-Quin leva enfin ses mains vers celles de Ménuisel et, lorsqu’ils les joignirent, leur union fut si bouleversante, empreinte d’une telle incroyable familiarité, qu’ils auraient tout oublié hors l’intensité de cet échange si Gwerdan n’avait pas veillé à les ramener vers le but originel : ils devaient se retrouver tous ensemble, partageant la même force.

   Bientôt, dans l’obscurité acide de la nuit qu’une lune métallique transperçait de sa froide lactescence, un cercle fut formé, le loup d’érèbe couché en son centre. Mains réunies, toutes émotions confondues, ils s’affermirent, dérisoires mais puissants, contre la menace qui hurlait au-dessus de leurs têtes, prête à les assaillir au moindre signe de faiblesse.



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Viviane et Jeanne appartiennent à une troupe de théâtre. Le spectacle du moment est « Le Dit d’Alleuze ». Un soir, Jeanne disparaît. On pense à une aventure amoureuse, une sorte de fugue… Mais Viviane refuse cette hypothèse : ce n’était pas le genre de son amie. Elle va mener son enquête, parallèlement à l’officielle, aidée par un historien…

Fidèle à elle-même, Martine Hermant nous entraîne, à travers une enquête qui aurait pu être banale et plate, dans ce monde qui lui est cher ; un monde oscillant entre le médiéval et le fantastique. Ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre ! Elle sublime un fait divers – une disparition – en nous entraînant dans ce domaine si particulier du spectacle et de la danse. Elle fait moultes références à une époque qui m’est si familière à force d’y travailler dessus. Les occurrences culturelles sont nombreuses et, ce qui est à souligner, elles sont parfaitement intégrées au roman et à l’histoire se déroulant sous nos yeux. C’est important car elles sont au service de l’écriture et n’interviennent pas comme un cheveu sur la soupe.

Je me suis vraiment amusée à lire ce roman qui, cerise sur le gâteau, est d’une fluidité très agréable.

 

Extrait :

Il y avait de la brume, une brume mouvante qui semblait s’alimenter de la présence du lac pour jouer avec les variations thermiques de l’air. Ces changements provoquaient des illusions dans les formes et on n’était sûr de sa vision qu’à l’approche, lorsqu’un détail se révélait et prenait une importance particulière à être appréhendé avec certitude. La vallée semblait ainsi n’avoir pas de limites à son étendue et y descendre suggérait de plonger dans un monde incertain. Au-dessus, la masse fantomatique du donjon n’apparaissait que pour se voiler un instant plus tard, immatériel et presque inconcevable. J’aurais pu éprouver de l’appréhension à me diriger ainsi sans repères mais il me venait un curieux sentiment d’allègement. A m’enfoncer dans l’isolement de la brume, laissant derrière moi les contraintes qui m’attendaient sous la lumière crue du matin levant, je me dissolvais dans une irresponsabilité bienheureuse, ma seule inquiétude étant de ne pas retrouver Jeanne. Je tentai de l’appeler mais ma voix ne portait pas, comme absorbée par l’environnement ouaté. Son timbre me parut presque incongru et je n’insistai pas, continuant d’avancer. Pour me heurter à un grand mur que je ne reconnus pas. Pourtant, une enceinte de cette taille ne devait pas passer inaperçue !

 

 



 

 

Quel recueil mes aïeux ! Si vous aimez les nouvelles et/ou contes, n’hésitez surtout pas ! Vous le savez, je lis assez peu de livres fantastiques. Il faut dire que je suis assez difficile concernant le genre. Mais je dois bien avouer que Martine Hermant le maîtrise à la perfection. Je me suis régalée. Quelle imagination, quelle inspiration et, surtout, quelle plume ! Elles sont toutes différentes même si le fil conducteur est inscrit dans le titre. On ne s’essouffle pas à la lecture. On en redemande même. Car on va au-delà de simples textes. Cherchez bien et vous trouverez des enseignements philosophiques derrière tout ceci.

Que dire de plus ? J’en reste sans voix. Bravo !

 

Extrait :

La nouvelle Archée (P78)

[…]

Le roi Arjon est perplexe. Il dévisage Ria sans animosité mais les propos que celle-ci vient de lui tenir ne sont pas de ceux qui laissent indifférent.

– Je vous respecte infiniment et n’ai jamais mis votre connaissance en doute, Gardienne de l’Air. Or, si j’en crois ce que disent nos prophéties, je n’ai guère le choix…

– Nous avons toujours le choix, dit Ria doucement, mais de nos décisions découlent les temps à venir…

[…]

La Veuve Aphrodissia – Marguerite Yourcenar

La Veuve Aphrodissia (Nouvelles orientales)

 

La Veuve Aphrodissia est la septième nouvelle de ce recueil en contenant une dizaine. Marguerite Yourcenar s’est inspirée de fables, de contes ou de faits divers orientaux pour les retranscrire avec son propre style.

Le texte s’ouvre sur la mort de Kostis le rouge, un hors-la-loi ayant tué le pope d’un village de Grèce. Si les habitants se réjouissent de cette mort, la femme du Pope, elle, en est affectée – douloureusement affectée. Car Aphrodissia aimait en secret Kostis. Elle est obligée cependant de paraître respectable en mémoire de son époux. Et c’est bien là tout son dilemme. Car, finalement, elle est doublement veuve : administrativement (le Pope) et amoureusement (Kostis).  La révolte de cette femme est accentuée par ce deuil qui n’en finit pas. En Grèce, comme dans l’Antiquité, les pleureuses doivent venir se lamenter devant le corps du défunt. Mais ici, il lui faut attendre trois jours et trois nuits, que l’on ramène le mort, avant d’entamer ce long travail sur soi. Et ce qui est fabuleux avec l’écriture de Yourcenar, c’est que l’on ne comprend pas de suite. Ce n’est que lorsque la veuve veut offrir à manger à ses « vengeurs » que l’on commence à apercevoir son ressenti : « (…) comme elle n’avait pu assaisonner de poison les tranches de pain et de fromage qu’elle leur avait présentées, il lui avait fallu se contenter d’y cracher à la dérobée, en souhaitant que la lune d’automne se lève sur leurs tombes. »

Certes, le sujet de l’amour adultère n’est pas nouveau. Mais l’auteur le transcende ici par la magie de son écriture. On entend presque le coeur de cette femme qui hurle. Le Pope ne lui avait donné qu’une image sociétale. Elle n’était rien aux yeux de ceux qu’elle appelle « les paysans », avec tout le mépris qu’elle insuffle dans ces termes. Avec Kostis, elle était Femme. Et lorsqu’elle aperçoit sur le bras de cet être aimé que son prénom y est gravé, elle ne se maîtrise plus.

Yourcenar reconstitue ici une tragédie avec ce climat propre aux dérèglements passionnels. Aphrodissia est digne de Phèdre et d’Antigone. Elle laisse s’exprimer l’amour et l’exaspération. Cela ira jusqu’à la folie. Un texte magnifique à lire absolument !



Extrait :

La veuve Aphrodissia s’essuya les yeux et s’assit sur l’unique escabeau de la cuisine, appuyant sur le rebord de la table ses deux mains, et sur ses mains son menton qui tremblait comme celui d’une vieille femme. C’était un mercredi, et elle n’avait pas mangé depuis dimanche. Il y avait trois jours aussi qu’elle n’avait pas dormi. Ses sanglots réprimés secouaient sa poitrine sous les plis épais de sa robe d’étamine noire. Elle s’assoupissait malgré elle, bercée par sa propre plainte; d’un sursaut, elle se redressa : ce n’était pas encore pour elle le moment de la sieste et de l’oubli. Pendant trois jours et trois nuits, les femmes du village avaient attendu sur la place, piaillant à chaque coup de feu répercuté dans la montagne par l’orage de l’écho; et les cris d’Aphrodissia avaient jailli plus haut que ceux de ses compagnes, comme il convenait à la femme d’un personnage aussi respecté que ce vieux pope couché depuis six ans dans sa tombe.
Elle s’était trouvée mal quand les paysans étaient rentrés à l’aube du troisième jour avec leur charge sanglante sur une mule éreintée, et ses voisines avaient dû la ramener dans la maisonnette où elle habitait à l’écart depuis son veuvage, mais, sitôt revenue à elle, elle avait insisté pour offrir à boire à ses vengeurs.
Les jambes et les mains encore tremblantes, elle s’était approchée tour à tour de chacun de ces hommes qui répandaient dans la chambre une odeur presque intolérable de cuir et de fatigue, et comme elle n’avait pu assaisonner de poison les tranches de pain et de fromage qu’elle leur avait présentées, il lui avait fallu se contenter d’y cracher à la dérobée, en souhaitant que la lune d’automne se lève sur leurs tombes.
C’est à ce moment-là qu’elle aurait dû leur confesser toute sa vie, confon­dre leur sottise ou justifier leurs pires soupçons, leur corner aux oreilles cette vérité qu’il avait été à la fois si facile et si dur de leur dissimuler pendant dix ans son amour pour Kostis, leur première rencontre dans un chemin creux, sous un mûrier où elle s’était abritée d’une averse de grêle, et leur passion née avec la soudaineté de l’éclair par cette nuit orageuse; son retour au village, l’âme tout agitée d’un remords où il entrait plus d’effroi que de repentir; la semaine into­lérable où elle avait essayé de se priver de cet homme devenu pour elle plus néces­saire que le pain et l’eau; et sa seconde visite à Kostis, sous prétexte d’approvisionner de farine la mère du pope qui ménageait toute seule une ferme dans la montagne (…).