Jacques Davy du Perron

 

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Jacques Davy du Perron est né en 1556 à Saint-Lô. Il se fit remarquer très jeune par une extraordinaire mémoire. Il apprit ainsi le grec et l’hébreu seul et pouvait mémoriser plus de cent vers en une heure. De famille protestante, il subit des persécutions et passa son temps à se cacher. Vers l’âge de vingt ans, il fait la connaissance du comte Jacques de Matignon qui va avoir un rôle déterminant pour la suite. En effet, il lui fait connaître des ecclésiastiques, notamment l’Abbé Touchard, chanoine de Notre-Dame de Paris, et l’Abbé Philippe Desportes qui lui fait prendre conscience qu’il n’arrivera à rien s’il ne se convertit pas. Jacques Davy du Perron se met alors à lire les textes des pères de l’Église et finit par se convertir. Il entra dans les ordres et devint cardinal. Il mourut en 1618.

Ce personnage pour le moins curieux était également poète. S’il toucha à tous les thèmes, il écrivit bon nombre de poèmes d’amour avant de devenir religieux. Il convient de le préciser !

 

 

Le temple de l’inconstance

 

Je veux bâtir un temple à l’Inconstance.
Tous amoureux y viendront adorer,
Et de leurs vœux jour et nuit l’honorer,
Ayant leur cœur touché de repentance.

De plume molle en sera l’édifice,
En l’air fondé sur les ailes du vent,
L’autel de paille, où je viendrai souvent
Offrir mon cœur par un feint sacrifice.

Tout à l’entour je peindrai mainte image
D’erreur, d’oubli et d’infidélité,
De fol désir, d’espoir, de vanité,
De fiction et de penser volage.

Pour le sacrer, ma légère maîtresse
Invoquera les ondes de la mer,
Les vents, la lune, et nous fera nommer
Moi le templier, et elle la prêtresse.

Elle séant ainsi qu’une Sibylle
Sur un trépied tout pur de vif argent
Nous prédira ce qu’elle ira songeant
D’une pensée inconstante et mobile.

Elle écrira sur des feuilles légères
Les vers qu’alors sa fureur chantera,
Puis à son gré le vent emportera
Deçà delà ses chansons mensongères.

Elle enverra jusqu’au Ciel la fumée
Et les odeurs de mille faux serments :
La Déité qu’adorent les amants
De tels encens veut être parfumée.

Et moi gardant du saint temple la porte,
Je chasserai tous ceux-là qui n’auront
En lettre d’or engravé sur le front
Le sacré nom de léger que je porte.

De faux soupirs, de larmes infidèles
J’y nourrirai le muable Prothé [Protée],
Et le Serpent qui de vent allaité
Déçoit nos yeux de cent couleurs nouvelles.

Fille de l’air, déesse secourable,
De qui le corps est de plumes couvert,
Fais que toujours ton temple soit ouvert
A tout amant comme moi variable.

Confession de la belle fille

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La Promenade au jardin. La chanson de Garin de Monglenne, XVe siècle (BNF)

 

Ce poème du XVe siècle n’est pas sans rappeler celui d’Alain Chartier, La belle Dame sans mercy. Dans ce texte, une jeune femme se présente au chapelain du Manoir d’Amour, répondant au nom de Bien Celer, afin de confesser ses crimes : elle s’accuse de ne pas avoir répondu à l’amour de son amant. Selon cette dernière, elle a péché contre les sens (elle ne l’a pas regardé, ne lui a pas parlé, ne l’a pas écouté, ne l’a pas serré dans ses bras). D’autre part, elle a commis les sept péchés capitaux et n’a pas accompli les œuvres de miséricorde puisqu’en ne répondant pas à l’appel de son amant, elle l’a laissé désemparé :

 

« Helas, et de les revestir,
j’ay eu petite volonté,
Ainçoys ay voulu devestir
Ung povre de joyeuseté. »

 

Le chapelain l’incite donc à prononcer le Confiteor et lui donne comme pénitence, entre autre, d’accorder son corps et son cœur à l’amoureux transi. Le poème se termine sur une ballade dans laquelle Bien Celer lui donne l’absolution :

 

« L’absolucion vous depars
Ou nom d’Amours, le dieu vaillant.
Et par ainsi de vous me pars.
Or ne soiez plus deffaillant,
N’alez vostre cueur esveillant
A chescun que regarderez.
Quant loiaulte bien garderez,
Vous vendrez a salvacion,
Touz les beaulx motz que vous direz
Soient vostre remission. »

 

Il faut savoir que le thème de la confession est courant au XVe siècle puisque c’est précisément à cette époque que fleurirent les différents manuels sur le sujet.

Ce poème, parodique, on l’aura compris, puisque transposant l’amour physique à l’amour divin, n’a été publié qu’au XVIIIe siècle par Lambert Douxfils. Celui-ci l’avait trouvé dans la bibliothèque des Ducs de Bourgogne. Cependant, il l’écourta. Un siècle plus tard, un poète et critique belge, André Van Hasselt, le publia intégralement.

Walther von der Vogelweide

Ce poète allemand du Moyen Âge est né vers 1170, vraisemblablement du côté du Tyrol. Tout ce que l’on connait de sa vie se trouve dans ses propres écrits. Walther (on va l’appeler ainsi pour faire plus court) est un Minnesänger, c’est-à dire un chanteur de poèmes épiques ou d’amour courtois. Il s’agit presque de l’équivalent de nos troubadours ou de nos trouvères du côté germanique.

L’auteur écrit souvent à la première personne. De ce fait, on a du mal à percevoir ce qui appartient à la réalité de ce qui appartient à la fiction. Il excelle dans les thèmes de l’amour (courtois ou non) et dans celui de la politique où il est, en général, virulent.

Mort vers 1230, il laisse derrière lui quelques œuvres qui nous sont parvenues. Il reste un poète célèbre chez nos amis Outre-Rhin.

Ci-dessous, un poème mettant en scène une jeune fille retrouvant son amant. Vu la teneur, on peut comprendre que cela ait été discuté à l’époque !

Under der linden

Sous les tilleuls (traduit par E. Combes)

 

Sous les tilleuls,
Sur la bruyère,
On a dormi : nous étions seuls.
Ô doux mystère
Que dut trahir
L’herbe et les fleurs qu’on dut flétrir !
Bois ombreux ! fraîche vallée !
Tandaradei !
Ô chanson d’amour envolée !

Cœur tout tremblant
Je suis venue 
Déjà m’attendait mon amant.
Je fus reçue,
Vierge des cieux !
À ne désirer jamais mieux.
Ses baisers ! ô douce chose !
Tandaradei !
Voyez comme ma bouche est rose !

Puis il cueillit
Des fleurs pour faire
Tout en riant un petit lit ;
De la bergère
Comme il rira
Le passant qui par là viendra !
Fleur des champs, terre jonchée 
Tandaradei !
Dit où ma tête était couchée.

À mon côté
J’aurais grand’honte
Si l’on savait qu’il est resté.
Nul ne raconte,
Même tout bas,
Nos doux jeux, nos plus doux ébats !
Un oiseau seul nous vit faire 
Tandaradei !
Mais petit oiseau sait se taire.

De l’oustillement au villain

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Je reviens à mes premières amours : les textes médiévaux. Celui-ci est particulier. En effet, ce poème anonyme datant de la fin du XIIIe siècle, composé de 258 hexamètres (pour les puristes), est une sorte d’inventaire, peut-être même le plus ancien. Mais inventaire de quoi ? allez-vous me demander… De tout ce dont le vilain a besoin dans son ménage.

La première chose qui me vient à l’esprit est qu’il est rare de trouver ce personnage au premier plan dans un texte médiéval. Il sera toujours relégué au rôle d’être à ne surtout pas fréquenter, sale et hirsute, voire difforme et il mettra ainsi en relief tout autre personnage à ses côtés. Cependant, le XIIIe siècle voit ses auteurs mettre en scène un paysan libre et ils se documentent de plus en plus sur celui qui désormais fait partie intégrante de la société. Rien d’idyllique non plus, on ne peut pas effacer les images d’un revers de main…

Ce poème permet donc de mieux connaître cette classe sociale : de l’habillement aux outils, du mobilier à la nourriture, ces vers sont riches en enseignement.

Extrait : 

Se ait son viez escu
A la paroit pendu ;
Por ce, se il n’est bel,
Acesmez de novel,
N’est-il mie mains durs ;
De ce sui toz séurs.
A son col le doit pendre
Por sa terre desfendre ;
Mes gart qu’il ne soit mie
Devant à l’escremie,
Quar il feroit que fols
S’il est aus premiers cops :
Tels vient aus premerains
S’il ert des daarrains
Qu’il n’i perdist jà rien ;
De ce savons-nous bien.
Toz jors soit en porpens
De revenir par tens
S’il puet à sa meson ;
Et si ait son gaignon
Si afetié et duit
Que il n’abait par nuit
Se il ne set por qoi,
Ainçois se tiengne qoi.
Et se li covient huches
Et corbeillons et cruches,
Le chat aus soris prendre,
Por les Jiuches desfendré,
Et le banc el fouier
Et la table à mengier.
Se li covient en haut
Le chasier sus le baus
Aus frommages garder,
Et l’eschiele à montei,
Trepier et chauderon
A brasser son boillon.

Le chansonnier amoureux (ou Carmina Rivipullensia)

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Attention, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains ! Qui a dit que le Moyen Âge était une période obscure, sérieuse, sans intérêt ? Voilà qui en réconciliera plus d’un avec cette période où l’on savait aussi écrire les choses de la vie quotidienne sans tabou. C’est le cas ici avec le thème amoureux. Ces 20 poèmes sont attribués à une seule et même personne, un moine copiste du monastère de Ripoll. Bien entendu, il s’agit d’une hypothèse. Mais si cela était avéré, voilà qui constituerait un document hors du commun puisqu’il n’existe pas, dans la poésie profane du XIIe siècle (mi même dans celle du XIIIe d’ailleurs), de recueil fait par un auteur. Généralement, les textes étaient épars et ce n’est que plus tard que nous les avons compilés.

Si, je le disais, le fil conducteur est le thème amoureux, on pourra observer une progression : de la découverte de l’amour à ses malheurs. Et si les poèmes peuvent se lire séparément, certains se font cependant échos, ce qui tendrait à prouver la thèse d’un même auteur. Les premiers poèmes restent relativement sages. Mais là encore, au fur et à mesure de la découverte, le ton et le lexique deviennent, tout en restant poétiques, plus sensuels.

Fleuron de la poésie latine, ce chansonnier prouve qu’il existait aussi autre chose que la Fin’Amor, même si ces textes ne sont que purement imaginaires et donc idéalisés…

Extrait : 

Un autre songe

Si se révélait véridique ce que montrent les songes,
j’en serais très heureux, après avoir vu celui-ci.
Une nuit obscure où j’étais couché, solitaire,
devant mes yeux est passée une agréable apparition.
Sa beauté d’abord m’a jeté dans un grand doute :
n’était-ce pas la demoiselle que j’avais le jour hélée ?
Mais dès que la grâce supérieure de celle-ci m’eut frappé,
aussitôt, oubliant l’autre, je lui ai caressé les seins.
Elle est venue dans mes bras, a posé sa poitrine contre la mienne ;
de toutes les manières la belle m’a appliqué des baisers,
et j’en ai ressenti un plaisir que presque aucune autre ne me donnerait
Je lui rends ses baisers. Cependant un vain espoir m’emportait.
Car quand j’ai voulu étreindre son tendre cou,
elle s’est enfuie je ne sais où, sans proférer le moindre mot.
De cela je suis grandement affligé, mais je le serais, je pense, plus encore,
si ce que j’ai obtenu en songe, éveillé je le gardais pour moi.