Marie sans Terre – Yves Jacob

Yves Jacob [XXe-XXIe s] Image

Je transfère mes anciennes fiches !

Marie n’a rien à voir avec Jean sans Terre. Elle n’a aucun lien non plus avec la petite Marie que chante Francis Cabrel… Celle-ci est la fille de Prudence qui, comme le nom ne l’indique pas, est une alcoolique vivant de menus boulots et de ses charmes pour vivre. Marie et Robert, son frère aîné, vont souvent dormir à la belle étoile, dans des fossés ou dans des étables lorsque certains fermiers, moyennant ce que vous savez avec la mère, accepteront de les héberger. Les seuls amis des enfants sont les poux qui caracolent joyeusement sur eux. La vie est rude pour ces pauvres hères. Nous sommes ici au XXe siècle, dans l’entre-deux-guerres. Oui, je sais, l’on aurait pu croire que l’on était au Moyen Âge ou dans ce XIXe siècle si bien décrit par Zola. Pourtant, il n’en est rien. Et l’on se rend à l’évidence que les progrès industriels et techniques ne touchent pas toute la société. Les campagnes, et notamment ici la campagne normande, voient déambuler les laissés pour compte qui essaient de s’accrocher à la vie coûte que coûte. 

Cette pauvre Marie cumule les déboires. Si encore elle était entourée de chaleur familiale ! Son père est mort. Quant à sa mère, le texte est explicite : « Après la mort du père, il n’était resté personne pour défendre Marie, car si Prudence affectionnait Robert, elle détestait sa fille. C’était pour elle une enfant non désirée, une bouche de trop à nourrir. » Et si Prudence voit en elle un fardeau, plus tard, lorsque la petite travaillera dans les fermes, elle deviendra une manne financière. Peut-on s’étonner dès lors qu’elle aille de ferme en ferme pour fuir sa génitrice ? Quel avenir se profile à l’horizon pour une gamine de onze ans ? Que deviendra-t-elle lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclatera ?

Yves Jacob dissèque ici la vie des « petites gens » avec justesse et passion. Son écriture est fluide, très agréable à lire. Oh, je sais ce que vous allez dire : « elle aime les romans de terroir, donc c’était gagné ! » Si la première partie de la phrase est juste, la deuxième ne coule pas de source. Mais ici, Marie sans Terre n’est pas qu’un simple roman régionaliste. Il s’agit d’une biographie romancée. Car Marie a réellement existé et elle revit sous cette magnifique plume que je ne connaissais pas jusqu’à présent. Croyez-moi, je vais bien vite réparer cette lacune ! 

Pain noir, pain blanc (tome 3) – Micheline Bail

Cette fois, le récit va surtout se focaliser sur la vie de Marie-Blanche. Celle-ci est désormais mariée et mère de famille. Elle découvre le modernisme, les Trente Glorieuses ayant été bénéfiques pour le confort des ménages. Mais il ne faut pas croire pour autant qu’elle va mener une vie paisible. Le malheur est toujours là, à nous guetter et à nous sauter dessus au moment où l’on s’y attend le moins.

J’ai terminé à présent cette saga familiale qui aurait pu s’intituler « chronique d’une vie ordinaire ». En effet, Micheline Bail a choisi de camper ses personnages dans une classe sociale peu aisée mais c’est justement ce qui est intéressant. Si vous aimez Zola, alors vous aimerez cette romancière car on retrouve cette mise en relief de la société avec ses joies et ses peines, ses progrès, les événements marquants. J’ai essayé de freiner ma lecture pour ne pas avoir la déception de tourner la dernière page… car c’est le seul défaut que j’y trouve (on le lit trop vite). Mais ce qui me rassure, c’est que Micheline Bail a écrit bon nombre d’autres livres. Je ne regrette pas de l’avoir découverte !

 

Extrait : 

La voix d’Eugénie était lointaine. Marie-Blanche lui demanda de parler plus fort, car elle l’entendait mal ; il y avait de la friture sur la ligne. Sa mère haussa la voix.

— Simone va pas bien du tout, lui répondit-elle rapidement, consciente que la communication était tarifée à la minute et que ça coûtait cher. Je l’ai vue à matin. Elle était couchée, blanche comme un drap, pis elle parlait plus. J’ai essayé de savoir ce qu’elle avait. J’ai posé des questions, mais elle répondait pas. On aurait dit qu’elle était plus là. Ses yeux étaient comme fous. J’ai peur, Marie-Blanche, de ce qu’elle peut faire… Elle me voyait pas, on aurait dit. Y a juste toi qui peux lui parler. Elle a confiance en toi. Tu pourrais pas prendre le train pis t’en venir à Québec tout de suite ? Je vais te payer ton voyage. Mon Dieu, si tu pouvais faire ça pour ta petite sœur…

Marie-Blanche n’hésita pas longtemps.

— Oui, maman, je vais venir, je sais pas si ça peut changer quelque chose, mais je m’en viens. Arrêtez de vous inquiéter, là. Je vais prendre le train, mais y va falloir que vous me remboursiez parce qu’on est pas riches, riches, nous autres. Pis va falloir trouver une gardienne, mais je fais le plus vite que je peux.

— Inquiète-toi pas, lui répondit Eugénie, soulagée. J’ai ce qu’y faut. Je t’attends, ma fille. Fais attention à toi, hein, pis apporte-moi des photos des enfants, si t’en as.

La communication fut interrompue.

Pain noir, pain blanc (tome 2) – Micheline Bail

Nous retrouvons avec plaisir toute la petite famille réunie. Eugénie a finalement réussi à rassembler tout son petit monde… enfin, presque. Car il manque Wilfrid, échappé de l’orphelinat et porté disparu. D’autres sont venus s’ajouter à la fratrie : Florence, l’amie de Marie-Blanche, orpheline ; Olivar, compagnon d’Eugénie ; Dina, fiancée d’Albert. Un beau jour, une lettre de l’enfant prodigue arrive. Le cœur de mère d’Eugénie bat la chamade. Son instinct lui avait bien dicté que son fils n’était pas mort. Cependant, sa venue va en contrarier plus d’un, d’autant plus qu’il déboule avec sa femme enceinte jusqu’aux dents !  En ces temps difficiles où tout est rationné, tout le monde va devoir faire un effort. Mais Wilfrid est bizarre. Il parle un charabia moitié anglais – moitié français que seul Albert, son frère, arrive à comprendre. Il n’a pas l’air de prendre soin de sa femme, très maigre, et encore moins du futur bébé. Sa violence et son penchant pour l’alcool aggravent son cas. Comme si la famille avait bien besoin de ça ! Mais la vie réserve des coups durs et semble s’acharner, parfois…

On ne s’essouffle pas à la lecture de ce deuxième tome. L’écriture est toujours aussi fluide et l’on tourne les pages à toute vitesse car on se met à la place d’Eugénie ou de Marie-Blanche. On suit les évolutions de chacun, les mariages, les naissances ou les morts. L’analyse sociologique est fine. Les personnages ont une véritable personnalité et apportent au lecteur une véritable connaissance des us et coutumes de l’époque. De plus, le québécois venant s’immiscer parfois au détour d’une phrase, cela apporte une pointe d’exotisme qui nous permet de nous évader.

À suivre…

 

Extrait :

— Qu’est-ce qu’il a dit, le docteur, maman ? lui demanda Marie-Blanche.

Elle tenait sa tasse de café d’une main et elle semblait avoir peur de ce qu’elle allait apprendre.

— Il a dit que votre sœur était… tuberculeuse.

— Hein ? Il est sûr de ça ?

Estella était étonnée.

— Ç’a l’air que c’est ça. Il a entendu des râles dans ses poumons, qu’il dit, pis y aurait d’autres symptômes qui peuvent pas tromper. La fatigue, les fièvres, les crachats pleins de sang, l’amaigrissement, et tout, et tout. On va nous envoyer une infirmière du dispensaire pour lui faire passer des tests… pis… à nous aussi. On risque tous d’être atteints si…

— Si vous vous débarrassez pas de la pestiférée !

Eugénie échappa un petit cri de surprise. Elle reprit néanmoins, comme si elle n’avait pas entendu la remarque désespérée de Simone, tout en adoucissant quelque peu le message.

— Le docteur a poussé fort pour que Simone entre à l’Hôpital Laval, pour se faire soigner. Il dit que le sanatorium est nécessaire dans son cas. Sans compter le risque de… contagion. Ça s’attrape, la tuberculose.

Pain noir, pain blanc (tome 1) – Micheline Bail

 

Micheline Bail, que je viens de découvrir, nous transporte, pendant ces quelques heures de lecture, au Québec dans les années 30. Eugénie vient de perdre son mari, Alphonse. La papeterie qui l’employait refuse de reconnaître l’accident et donc d’indemniser l’épouse qui a huit bouches à nourrir et attend un neuvième enfant. La paroisse accepte de lui venir en aide en lui demandant de mettre ses enfants à l’orphelinat en attendant de pouvoir leur offrir une vie décente. Comme si le deuil ne suffisait pas, cette nouvelle anéantit la veuve qui se jure qu’elle récupérera ses enfants coûte que coûte et reconstituera sa famille.

J’ai adoré ce roman dont j’ai tourné les pages frénétiquement, oubliant tout ce qui m’entourait pendant quelques instants. Eugénie est une femme combative, au courage qui force le respect. Le contexte historique donne une atmosphère à ce roman : crise économique, place des femmes dans la société… Des éléments réels viennent se mêler au virtuel comme la société de textiles par exemple (la Dominion). On a l’impression, en lisant ce livre, que l’on a fait un bond dans le temps. On veut aller aider Eugénie, rabattre son caquet au vicaire ou à certaines bonnes sœurs revêches qui ont caché leur amabilité dans la cornette !

Allez, je vous laisse, j’attaque le tome 2 sans tarder !

 

 

Extrait :

 

L’homme d’église ne bougea pas et attendit que l’orage passe. Il en avait vu d’autres, des veuves éplorées, et on ne l’attendrissait pas si facilement. Il finit pourtant par s’impatienter et, refusant de tenir compte de l’état de sa paroissienne, il enchaîna précipitamment :

— Bon… Dites-nous maintenant si votre mari avait des économies, des propriétés, quelque chose sur lequel vous pourriez compter pour assurer votre survie à court terme.

Eugénie releva la tête, un peu honteuse de s’être laissée aller devant des étrangers, et elle tira un mouchoir de sa poche.

— Pas à ma connaissance, en tout cas, reprit-elle d’une voix lasse, en reniflant.

Elle se moucha bruyamment, puis réprima ses derniers sanglots.

— On n’a rien et on vit à loyer depuis toujours. Mon mari est mort des suites d’un accident du travail, et les patrons de la papetière, des Anglais, ont dit qu’ils étaient pas responsables de son décès.

(…)

Le sourire de la bonne sœur lui fut comme un baume. Une grande bonté en émanait.

— Donc, si je comprends bien, nous aurons bientôt neuf personnes de plus sur l’assistance publique, soupira avec une grimace entendue l’homme de Dieu, comme si l’argent nécessaire à leur entretien allait être tiré directement de ses propres goussets.

Eugénie se renfrogna. Elle se sentait coupable de leur déchéance subite, comme si c’était sa faute.

La Maison Bataille – Olivier Szulzynger

La maison bataille

Quatrième de couverture :

«Les enfants des paysans envahissent les villes, qui doivent faire face à la plus formidable vague d’immigration de leur ­histoire ? des dizaines de fois plus importante que celle des ­réfugiés, dont l’arrivée occupe aujourd’hui les gros titres des ­journaux. Ces exilés ont laissé derrière eux des ­millions de maisons vides, dont certaines deviennent des maisons ­secondaires, afin de permettre aux nouveaux citadins de croire qu’ils ont toujours un lien avec la terre, avec l’existence d’autre­fois ; lien purement imaginaire, Frédéric en a la conviction. Cependant, c’est vers l’une d’elles qu’il a choisi de rouler…»
Frédéric Bataille, jeune compositeur, vient s’établir dans la maison familiale de Camporeils, dans les Pyrénées catalanes. L’occasion de se plonger dans l’histoire de sa famille. L’amertume de Louis, les regrets de Jeanne, la jalousie maladive de Marie, ne sont-ils pas autant de symptômes de la « malédiction des Bataille » que le grand-père croyait avoir rompue en permettant aux siens d’échapper à la condition de paysans ? Dans ce premier roman, Olivier Szulzynger s’interroge : peut-on se soustraire aux malentendus et névroses qui structurent une histoire familiale et la constituent en ­destin ?

Mon avis :

Ce livre est une petite madeleine de Proust pour moi. J’ai vécu 30 ans dans la région décrite, d’où le fait que je tenais absolument à le lire. Je remercie d’ailleurs Babelio et son opération Masse Critique, ainsi que les Éditions de l’Aube pour cette découverte. Ajoutons également à ceci que j’apprécie particulièrement les romans de terroir et vous avez la recette d’un livre qui ne pouvait que me plaire.

La saga des maisons familiales est souvent âpre : soit chacun veut sa part sans rien faire, soit il y a la vente et, avec cette dernière, l’envol de tous les souvenirs d’enfance. On revit, grâce à ce roman, l’histoire fictive de cette maison associée à l’Histoire (avec un grand H cette fois). Et cela fait écho en moi car c’est l’histoire de la maison familiale paternelle (mais j’étais trop jeune, lorsqu’elle a été vendue, pour m’en souvenir vraiment) et, plus récemment, celle de ma belle-famille… Une petite maison dans les Cévennes, l’Histoire sans cesse apprise dans les cartes postales et les photos des ancêtres (notamment la Première Guerre Mondiale)… et sa vente soudaine, brutale, par l’héritière qui ne l’avait jamais aimée et qui préférait s’en débarrasser… Bien entendu, il y a des histoires bien plus heureuses mais ce n’est pas le cas dans ce livre.

J’ai aimé ce roman pour toutes ces raisons. L’auteur, Olivier Szulzynger, met en relief avec précision les liens familiaux, les déchirures, les non-dits et les névroses qui peuvent amener au pire.

Extrait :

La maison est ramassée sur elle-même. La façade est en pierres sèches. Il n’y a pas d’ouverture au rez-de-chaussée, et seulement une rangée de quatre fenêtres au premier et au deuxième étage. Les fenêtres, étroites comme des meurtrières, sont fermées par des volets verts en bois. La peinture s’écaille. Le noir rouille des ardoises contraste avec le gris jaunâtre du mur. Pierres contre pierres. Minéral.
Cette maison est semblable à toutes celles du village. Banale. Pourquoi a-t-elle suscité autant de passion ? C’est le nid des Bataille. Ils y habitent depuis des siècles. D’innombrables générations de paysans s’y sont succédé. Mais Frédéric ne ressent aucun frisson en glissant la clé dans la serrure de la porte en bois.
Cliquetis de ferraille rouillée. (P47)

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